top of page

La Métamorphose du Prolétariat : Permanence de l'Essence, Transformation de la Forme

  • 19 juin
  • 30 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 juin

Dans un monde où l'on annonce régulièrement la fin du prolétariat face aux machines et à la « société de services », ce texte réplique sans équivoque : la classe ouvrière n'est pas morte, elle s'est métamorphosée — et c'est précisément dans cette transformation que se joue le devenir de nos sociétés.


Vocabulaire et Concepts Clés


Pour appréhender la rigueur de cette analyse, il convient de définir certains termes techniques qui structurent le raisonnement :

  • Matérialisme dialectique : Méthode d'analyse (héritée de Marx et Engels) qui considère que la réalité évolue par la confrontation de forces contradictoires. Dans ce texte, elle est utilisée pour montrer que la forme actuelle de la classe ouvrière n'est pas une rupture totale avec le passé, mais le résultat de contradictions internes du capitalisme (centralisation puis fragmentation).

  • Plus-value : Concept central chez Marx désignant la valeur produite par le travailleur au-delà de celle nécessaire à sa propre subsistance (son salaire), et qui est appropriée gratuitement par le capitaliste. Le texte affirme que cette logique persiste aussi bien dans l'industrie lourde du XXe siècle que dans l'ubérisation moderne.

  • Tertiarisation forcée : Processus économique où le secteur des services remplace l'industrie comme moteur principal de l'économie. Ici, le terme "forcée" suggère que ce changement n'est pas naturel mais résulte d'une stratégie du capital pour détruire les bastions ouvriers historiques.

  • Ubérisation : Terme péjoratif désignant la transformation du marché du travail en plateformes numériques fragmentant le travail, précarisant les employés et supprimant les protections sociales collectives (ex: chauffeurs VTC, livreurs).

  • Loi de la valeur : Principe selon lequel la valeur d'une marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Le texte insiste sur le fait que cette loi régit toujours l'économie, malgré les apparences technologiques (IA, robots).

  • Économie de guerre : Situation où l'économie d'un État est réorientée massivement vers la production militaire. L'auteur soutient que le capitalisme contemporain utilise cette économie pour résoudre ses crises de surproduction et préparer la répression interne.

  • Crise de la direction révolutionnaire : Thèse du Programme de Transition (Leon Trotsky) affirmant que les obstacles majeurs à la révolution ne sont pas objectifs (maturité économique) mais subjectifs : le manque de partis et de leaders capables de guider le prolétariat. Le texte applique cela aux trahisons du PCF et des syndicats traditionnels.

  • Progrès technique / Mécanisation : Ici, le texte nuance l'idée que la technologie supprime le travail. La mécanisation a historiquement concentré les ouvriers (usines), tandis que la robotisation actuelle sert à les disperser et intensifier l'exploitation sans supprimer le besoin de main-d'œuvre humaine.


Introduction


Depuis près de trente ans, un bruit de fond insistant, relayé par les médias dominants et une grande partie de l'intelligentsia petite-bourgeoise, martèle une même certitude : la classe ouvrière, telle qu'elle se présentait il y a quelques décennies, n'existe plus. Selon cette thèse, la disparition des bastions industriels — les mines, le textile, la sidérurgie — aurait entraîné la fin du prolétariat historique, remplacé par une « société de services » atomisée ou une « classe moyenne » aux intérêts flous. Dans cette vision, les termes « lutte de classe » et « classe ouvrière » seraient devenus des reliques du passé, des concepts obsolètes appartenant à un musée de l'histoire, incapables de rendre compte de la réalité d'un monde où l'automatisation et l'intelligence artificielle auraient, prétendument, rebattu les cartes de la production.


Pourtant, cette affirmation repose sur une confusion fondamentale entre la forme historique que revêt la classe ouvrière et son essence matérielle. La question qui se pose dès lors est cruciale : la classe ouvrière a-t-elle véritablement disparu, ou s'est-elle simplement métamorphosée sous l'effet des contradictions internes du capitalisme ? Comment le matérialisme dialectique permet-il de distinguer l'apparence trompeuse de la fragmentation actuelle des collectifs de travail de la permanence de sa nature profonde, définie par la relation d'exploitation ?


La réponse, que nous défendrons ici, est sans équivoque : la classe ouvrière n'a pas disparu ; elle a été recomposée. Sa transformation n'est pas le signe de son extinction, mais le produit direct de la lutte des classes et des mutations du capital — mécanisation, mondialisation, et tertiarisation forcée. Ce que nous observons aujourd'hui, avec l'émergence de la logistique Amazon, de l'ubérisation et de la précarité généralisée, n'est pas la fin du prolétariat, mais l'aboutissement d'une offensive du capital visant à détruire ses conquêtes historiques et à briser sa concentration. Comme le soulignent les données de l'Organisation internationale du travail et de la Banque mondiale, la classe travailleuse, celle qui n'a que sa force de travail à vendre, représente toujours 3,3 milliards d'individus, soit 40 % de la population mondiale. Loin d'être un spectre du passé, la classe ouvrière demeure, dans sa forme actuelle et souvent plus sauvage, le moteur objectif de l'histoire et la seule force capable de renverser un régime qui, pour survivre, s'enfonce dans l'économie de guerre et la destruction des acquis sociaux.


Partie I : La Classe Ouvrière Historique et ses Conquêtes (Le Passé comme Fondement)


Pour comprendre la métamorphose actuelle du prolétariat, il est impératif de revenir à la forme historique qu'il a revêtue au XXe siècle, non pas pour nourrir une nostalgie stérile, mais pour saisir les conditions matérielles qui ont permis l'émergence d'une puissance collective inédite. Entre 1930 et 1970, la classe ouvrière française et internationale a incarné une réalité tangible, structurée par la géographie de l'industrie lourde et la concentration des forces productives.


  1. La forme industrielle classique (1930-1970)


Cette période fut celle de la concentration géographique et économique du prolétariat. Comme le rappelle l'orateur, il existait des « bastions ouvriers » indéniables, situés principalement dans le Nord, l'Est de la France et en Picardie. Ces territoires n'étaient pas de simples zones de production, mais des espaces de vie où la classe ouvrière formait une masse compacte. C'était l'époque où le textile, les mines et la sidérurgie dominaient le paysage économique. Dans ces régions, des usines géantes telles que Chausson, Caterpillar, ou les sucreries de la région picarde, concentraient des milliers de travailleurs sous un même toit. Cette concentration physique, rendue possible par la mécanisation, a été un facteur décisif : elle a permis la formation de collectifs de travail massifs, favorisant la communication, la solidarité et la capacité d'action commune. La mécanisation, loin de disperser la classe, l'a au contraire rassemblée, créant les conditions d'une puissance collective capable de défier le capital.


Cette forme historique de la classe ouvrière ne s'est pas construite dans le vide ; elle a été « vertébrée » par des organisations stables et puissantes. Durant ces décennies, les syndicats et les partis politiques se réclamant de la classe ouvrière (tels que le Parti Communiste Français et la CGT) jouaient un rôle central d'encadrement. Ils n'étaient pas de simples associations, mais des structures qui donnaient une cohérence politique et stratégique au mouvement ouvrier. Comme le souligne la transcription, ces organisations « vertébraient » la classe, lui permettant de canaliser sa force, de la discipliner parfois, mais surtout de la rendre capable de mener des luttes coordonnées à l'échelle nationale. C'est grâce à cette organisation que la classe ouvrière a pu arracher des conquêtes fondamentales.


La plus emblématique de ces conquêtes, et qui illustre parfaitement le lien entre la forme industrielle et la puissance politique, est la Sécurité Sociale. En 1930, elle n'existait pas ; en 1945, elle devient une réalité. Ce n'est pas le fruit d'une bienveillance étatique ou d'une révélation des élites, mais le produit direct d'une mobilisation révolutionnaire des masses, d'une lutte de classe intense qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. La Sécurité Sociale est la preuve matérielle que la classe ouvrière existe à travers ses conquêtes et ses organisations. Elle incarne la capacité du prolétariat, lorsqu'il est organisé et concentré, à modifier les rapports de force et à imposer des droits sociaux qui perdurent. Cette période, où la classe ouvrière était à la fois une réalité géographique (les bassins industriels), une réalité organisationnelle (syndicats et partis) et une réalité conquérante (Sécurité Sociale), constitue le fondement historique indispensable pour analyser la situation actuelle. C'est la destruction de cette forme qui a ouvert la voie à la recomposition contemporaine du prolétariat.


  1. La Sécurité Sociale comme conquête révolutionnaire


La Sécurité Sociale, institution souvent célébrée aujourd'hui comme un acquis naturel de la République ou le fruit d'une générosité étatique, doit être réinsérée dans sa véritable genèse : celle d'une conquête arrachée par la force de la lutte des classes. Comme le souligne l'intervention, il est impératif de corriger l'histoire officielle qui tend à attribuer cette réalisation à la seule grandeur d'hommes comme Ambroise Croizat. Si l'action des militants est indéniable, la Sécurité Sociale n'est pas l'œuvre d'un individu, mais le produit d'une mobilisation révolutionnaire des masses.


En 1945, la France sort d'une guerre où les patrons, pour la plupart collaborateurs, avaient fui. Dans ce vide de pouvoir, les ouvriers, en armes, ont occupé les usines, pris en main la production et la répartition des maigres ressources. C'est dans cette ambiance de 1943-1945, où la question du pouvoir était directement posée (« c'est nous qui faisons tourner le pays »), que la bourgeoisie a été contrée. Face à la menace d'une révolution sociale et à la prise de pouvoir effective par les travailleurs, la classe dominante a cédé la Sécurité Sociale. Elle a accepté cette conquête sociale fondamentale pour ne pas avoir à céder sur l'essentiel : le pouvoir politique et la propriété des moyens de production. La Sécurité Sociale est donc, par nature, une conquête révolutionnaire, arrachée par la pression des masses organisées, et non une concession gracieuse.


Cette réalité historique confirme une thèse fondamentale du matérialisme dialectique : la classe ouvrière n'existe pas comme une entité statique ou biologique, mais elle « existe à travers ses conquêtes, elle existe à travers ses organisations ». Sans lutte, sans organisation, la classe ouvrière reste une catégorie économique abstraite. C'est la capacité à s'organiser et à lutter qui lui donne son existence politique et sociale concrète. La Sécurité Sociale est la preuve matérielle de cette existence : elle est le monument érigé par la classe ouvrière lorsqu'elle a réussi à imposer sa volonté.


Aujourd'hui, cette conquête est directement menacée, ce qui démontre que la lutte n'est jamais acquise. Le fait que la Sécurité Sociale soit aujourd'hui la cible principale des attaques gouvernementales (qu'elles viennent de droite ou de gauche) montre que le capital cherche à détruire les fondements mêmes de l'organisation ouvrière. Cela rappelle que la classe ouvrière ne peut se reposer sur ses acquis ; elle doit constamment se renouveler dans la lutte pour défendre et étendre ces conquêtes. Comme le dit l'orateur, « la classe ouvrière, elle n'est classe que dans la mesure où elle est organisée ». La Sécurité Sociale n'est pas un don, c'est une victoire qui doit être perpétuellement défendue, car elle témoigne de la puissance du prolétariat lorsqu'il est uni et conscient de ses objectifs.


  1. La contradiction interne


Si la période 1930-1970 a vu l'apogée de la forme industrielle classique du prolétariat, cette configuration n'était pas une fin en soi, mais un moment dialectique contenant déjà en germe les conditions de sa propre dissolution. La concentration massive des travailleurs dans les grands bastions industriels, bien qu'elle ait été la source de leur puissance, a également favorisé la centralisation du capital à une échelle sans précédent. Cette centralisation a permis au capital de développer une mobilité stratégique qu'il n'avait pas auparavant.


Comme l'indique la transcription, la mécanisation et l'industrialisation ont créé les conditions d'une accumulation qui a fini par dépasser les frontières nationales. Dès les années 1970, on observe les prémices de la délocalisation et de la mondialisation. Le capital, profitant de la concentration des forces productives qu'il avait lui-même favorisée, commence à utiliser cette puissance pour échapper aux contraintes locales, aux syndicats et aux conquêtes sociales arrachées par la classe ouvrière. La même logique qui avait permis de rassembler les ouvriers dans les mines du Nord ou les usines de la Picardie a permis, par la suite, de les disperser ou de fermer ces sites pour les déplacer vers des zones à bas coûts ou des régions moins organisées.


Ainsi, la forme historique de la classe ouvrière portait en elle sa propre négation : la centralisation du capital, nécessaire à l'efficacité de la production industrielle, a fini par fournir à ce même capital les moyens de briser la concentration ouvrière. La fermeture des mines, du textile et de la sidérurgie, évoquée comme un « bilan » commun à tous les exécutifs, n'est pas un accident, mais le résultat de cette contradiction interne. Le capital a utilisé la puissance qu'il avait accumulée pour détruire les bastions qui lui résistaient, transformant la géographie du travail et fragmentant les collectifs de travail. Cette dynamique montre que la transformation de la classe ouvrière n'est pas une évolution naturelle, mais le produit d'une lutte où le capital a activement cherché à recomposer la force de travail pour mieux l'exploiter, passant de la concentration industrielle à la dispersion logistique et précaire.


Partie II : La Destruction de la Forme Traditionnelle et la Négation Apparente


  1. L'offensive du capital et la désindustrialisation


La transformation de la classe ouvrière ne résulte pas d'une évolution organique ou d'un changement naturel des modes de production, mais d'une offensive délibérée et systématique du capital visant à détruire les bases matérielles de la puissance prolétarienne. Cette offensive s'est traduite par une désindustrialisation massive et ciblée des territoires qui constituaient les bastions historiques du mouvement ouvrier.

Comme le rappelle l'intervention, il suffit d'observer le paysage industriel de la Picardie, du Nord et de l'Est de la France pour constater l'ampleur du démantèlement. Des géants industriels qui employaient des dizaines de milliers de travailleurs ont purement et simplement disparu. L'orateur cite des noms qui résonnent comme des monuments de l'histoire ouvrière désormais effacés : Chausson, Caterpillar, Forecia Continental, ainsi que l'ensemble de l'industrie sucrière et textile. « Il n'y en a plus », constate-t-il avec une lucidité sans faille. La sidérurgie, autrefois colonne vertébrale de l'industrie lourde, a « dégraissé dans des proportions telles » qu'il ne reste « pas grand-chose ». Ce n'est pas une simple mutation économique, c'est une destruction physique des lieux de concentration du travail, là où la classe ouvrière avait forgé sa conscience et son organisation.


Ce bilan catastrophique ne saurait être imputé à une seule couleur politique ou à un seul gouvernement. La transcription insiste sur un point crucial : ce démantèlement est le « bilan de tous les exécutifs locaux et nationaux confondus, toutes étiquettes confondues, qu'il soit de droite ou qu'il soit de gauche ». La continuité de cette politique, quelle que soit l'étiquette au pouvoir, démontre que la destruction des bastions ouvriers répond à une nécessité structurelle du capital, et non à une option partisane. La mondialisation et la financiarisation ont servi d'armes pour briser la concentration ouvrière. Le capital, profitant de la déréglementation fiscale, juridique et commerciale, a acquis la capacité de « faire chanter les territoires », menaçant de désinvestissement pour obtenir des concessions ou, plus radicalement, pour fermer les sites et déplacer la production vers des zones où la force de travail est moins organisée et moins coûteuse.


Cette stratégie a réussi à « exploser les collectifs de travail », pour reprendre l'expression de l'orateur. Là où existaient des usines concentrant des milliers d'ouvriers, se sont installées des plateformes logistiques géantes (comme Amazon en Picardie) ou des formes d'emploi « ubérisées » (comme à Épinal). Ces nouvelles formes d'emploi ne sont pas le signe d'une « société de services » harmonieuse, mais la manifestation d'une exploitation plus sauvage et d'une dispersion volontaire des travailleurs, conçue pour empêcher la reconstitution d'une puissance collective comparable à celle de l'ère industrielle. La négation apparente de la classe ouvrière est donc le résultat direct de cette offensive qui a transformé la géographie du travail pour mieux affaiblir la classe qui y travaille.


  1. La fragmentation et la dispersion du travail


La destruction des grands bastions industriels n'a pas entraîné la disparition de la classe ouvrière, mais a provoqué une fragmentation radicale de ses collectifs de travail. Comme le souligne Antoine Léaument, député de la France Insoumise, « le monde capitaliste moderne a explosé les collectifs de travail ». Cette explosion n'est pas un accident historique, mais le résultat d'une stratégie délibérée du capital pour briser la concentration physique qui avait permis, par le passé, la formation d'une conscience de classe puissante et d'organisations syndicales solides.


Le paysage du travail a subi une mutation géographique et organisationnelle profonde. Là où prédominaient l'usine, le mineur et le métallo, se sont imposées de nouvelles formes d'organisation : les plateformes logistiques géantes et l'ubérisation. En Picardie, par exemple, les usines Chausson ou Caterpillar ont laissé place à des entrepôts immenses comme ceux d'Amazon, tandis qu'à Épinal, l'industrie automobile a cédé la place aux emplois « ubérisés ». Cette transition ne marque pas la fin du salariat, mais son évolution vers des formes de surexploitation plus sauvages et plus isolées. Le livreur Amazon, le préparateur de commande ou le chauffeur VTC ne sont pas des « nouveaux travailleurs » hors de la classe ouvrière ; ils en sont les membres les plus récents et les plus précarisés.

Il est impératif de définir la « classe ouvrière » non pas comme un statut administratif ou une identité culturelle liée à l'habit de travail (le « bleu de travail »), mais comme une relation sociale de production fondamentale : celle de la vente de la force de travail contre un salaire, dans un rapport d'exploitation par le capital. Sous cette définition, le livreur qui prépare des colis dans un entrepôt automatisé est aussi prolétaire que le mineur de 1950. Tous deux ne possèdent pas de moyens de production, tous deux vendent leur temps et leur énergie pour survivre, et tous deux produisent de la plus-value pour le capital. La différence réside uniquement dans la forme de l'exploitation et le degré de dispersion, mais l'essence de la relation d'exploitation reste identique.


Cependant, cette transformation a créé une puissante illusion de disparition. Le prolétaire n'est plus immédiatement reconnaissable comme « l'ouvrier en bleu » dans une usine bruyante ; il est devenu le livreur isolé, le travailleur de plateforme, l'employé de service précaire. Cette invisibilité apparente sert à masquer la réalité de l'exploitation et à affaiblir la capacité de résistance collective. Le capital a réussi à disperser les travailleurs, à les rendre interchangeables et à fragmenter leurs conditions de vie, donnant l'impression que la classe ouvrière n'existe plus.


Pourtant, cette dispersion n'est pas une fin en soi. Elle est une étape dans la lutte du capital pour affaiblir le prolétariat, mais elle provoque inévitablement en retour une nouvelle forme de résistance. La précarité extrême des plateformes logistiques et des emplois ubérisés crée de nouvelles conditions de souffrance et d'exploitation qui, à leur tour, peuvent devenir le terreau d'une nouvelle conscience de classe. La lutte des classes ne s'arrête pas parce que l'usine a fermé ; elle se déplace, se recompose et cherche de nouvelles formes d'organisation pour affronter le capital dans ses nouvelles configurations. La classe ouvrière, loin d'être morte, est en train de se métamorphoser, et c'est dans cette métamorphose que réside sa puissance future.


  1. La mystification idéologique


La destruction matérielle des bastions industriels et la fragmentation des collectifs de travail ont été accompagnées et justifiées par une offensive idéologique massive visant à nier l'existence même de la classe ouvrière. Cette mystification repose sur un discours dominant, relayé par les médias et une grande partie de l'intelligentsia, qui proclame la « fin du travail » et l'avènement d'une « nouvelle classe moyenne » ou d'une « société de services » post-industrielle. Selon cette narration, les termes « lutte de classe » et « classe ouvrière » seraient devenus des concepts obsolètes, des « gros mots » appartenant à un passé révolu, incapables de rendre compte de la complexité du monde contemporain.


Cette idéologie opère une substitution fondamentale : elle remplace l'analyse des rapports de production par une célébration de l'individualisme et de la « société de consommation ». Dans cette vision, l'individu n'est plus défini par sa place dans le processus de production (ouvrier, employé, chômeur), mais par son pouvoir d'achat et son style de vie. La lutte des classes est ainsi évacuée au profit d'une concurrence entre individus pour accéder à des biens de consommation, masquant ainsi la réalité de l'exploitation qui sous-tend cette consommation. Le prolétaire n'est plus vu comme un acteur collectif capable de transformer l'histoire, mais comme un consommateur isolé, dont la réussite ou l'échec dépendrait de ses seules compétences individuelles.


Un argument central de cette mystification réside dans le recours à la technologie, et plus particulièrement à l'intelligence artificielle (IA) et à la robotisation, pour annoncer la disparition définitive du travail humain. Le discours dominant suggère que ces technologies « rebattent les cartes » au point de rendre la classe ouvrière inutile, la remplaçant par des machines autonomes. Comme le souligne l'orateur, cette affirmation est une exagération destinée à masquer la réalité de l'exploitation accrue. Si la mécanisation a historiquement été un facteur de concentration de la classe ouvrière, la robotisation et l'IA sont aujourd'hui utilisées pour fragmenter, surveiller et intensifier le travail, non pour le supprimer.

L'exemple de la grève de Samsung en Corée du Sud, mentionné dans la transcription, démontre l'absurdité de cette thèse de la disparition. 50 000 salariés, producteurs de composants critiques pour l'intelligence artificielle, se sont mis en grève pour défendre leurs salaires. Cela prouve que loin d'être remplacés, les travailleurs sont au cœur même de la production technologique moderne. L'argument de l'IA comme facteur de remplacement total est donc un leurre idéologique : il sert à discréditer la puissance du prolétariat en le présentant comme une relique du passé, alors qu'il reste, plus que jamais, la force motrice de la production et la cible principale de l'offensive du capital pour extraire davantage de plus-value. Cette mystification vise à désarmer politiquement la classe ouvrière en lui faisant croire à sa propre obsolescence, alors qu'elle est en train de se recomposer dans des formes nouvelles et souvent plus brutales d'exploitation.


Partie III : La Classe Ouvrière Recomposée et la Persistance de la Loi de la Valeur


1. La continuité de l'exploitation (Le fond matériel)


La métamorphose de la classe ouvrière ne doit pas occulter ce qui demeure inchangé au fondement même du rapport social capitaliste : la loi de la valeur et l'extraction de la plus-value. Quelle que soit la forme que revêt le travail — qu'il s'agisse de l'ouvrier métallo des années 1960 ou du livreur Uber d'aujourd'hui —, le rapport d'exploitation reste identique dans son essence. Le travailleur n'a en propre que sa force de travail à vendre, et le capital lui extorque cette part de travail gratuit qui constitue la source de toute la richesse accumulée. Cette loi fondamentale, nul capitaliste, « ni Bill Gates, ni Jeff Bezos, ni Elon Musk », ne peut s'en extraire. Elle continue de s'appliquer avec la même rigueur implacable, indépendamment des mutations technologiques ou organisationnelles.


Les nouvelles formes d'emploi issues de la désindustrialisation — la logistique, l'ubérisation, les plateformes — ne sont pas des catégories inédites échappant au salariat, mais des formes de salariat souvent plus sauvages et plus brutales. Les travailleurs d'Amazon, les chauffeurs Uber ou les employés ubérisés de Seine-Saint-Denis relèvent « bel et bien du salariat, mais d'une forme de salariat la plus sauvagement exploitée ». Macron et les plateformes cherchent à leur nier le statut de salarié, mais la réalité matérielle de leur condition est sans ambiguïté : ils vendent leur force de travail, ils subissent une surexploitation, ils produisent de la plus-value. Le capital, en détruisant les cadres protecteurs du salariat classique, a ouvert la voie à une exploitation intensifiée, où le travailleur est isolé, dépourvu de droits collectifs, et soumis à des algorithmes qui remplacent les anciens contremaîtres avec une froideur redoublée.


Les chiffres viennent confirmer cette réalité avec une force irréfutable. L'Organisation internationale du travail (OIT) et la Banque mondiale — deux institutions que l'on ne saurait qualifier de révolutionnaires — publient des données recoupées qui imposent une conclusion sans appel. Sur une population mondiale de 8 milliards d'êtres humains, la classe travailleuse, celle qui « n'a justement que sa force de travail à vendre », représente 3,3 milliards d'individus, soit 40 % de la population mondiale. Face à elle, 0,01 % de la population — soit environ 60 000 individus parfaitement identifiés — détiennent l'équivalent de trois fois la richesse du reste du monde. En 2025, la fortune de ces plus riches a augmenté de plus de 2 500 milliards de dollars, soit une hausse de 81 %, équivalente à ce que possèdent 4 milliards et demi d'individus. Ces données matérielles ancrent l'analyse dans le réel le plus brut : la classe ouvrière n'a pas disparu, elle s'est massifiée à l'échelle mondiale, et l'abîme qui la sépare de la classe exploiteuse n'a jamais été aussi profond.


L'exemple de la grève de Samsung en Corée du Sud vient illustrer de manière frappante cette continuité de l'exploitation au cœur même de la production technologique la plus avancée. 50 000 salariés de Samsung ont été appelés à se mettre en grève pour 18 jours, refusant le gel de leurs salaires imposé par le patronat. Or, que produit Samsung ? Des cartes mémoires et des composants critiques pour l'intelligence artificielle. Le coût estimé de cette grève générale s'élève à 20 milliards de dollars. Voici la preuve concrète que les travailleurs sont au cœur de la production technologique contemporaine, que le prétendu « remplacement » par l'IA est une fumée idéologique, et que le prolétariat demeure la classe productrice sans laquelle rien ne fonctionne. Les matériaux utilisés par les ouvriers de Samsung renvoient d'ailleurs aux minerais des terres rares, ces matières premières qui font déjà l'objet d'une concurrence acharnée entre monopoles et grandes puissances, et qui risquent à l'avenir de donner lieu à des affrontements colossaux. La chaîne d'exploitation, des mines africaines ou sud-américaines aux usines high-tech coréennes, reste continue : la loi de la valeur relie entre eux les prolétaires du monde entier, quelle que soit la sophistication apparente de leur travail.


2. La recomposition par la lutte et la crise


La classe ouvrière ne se définit pas par une essence figée dans le passé, mais par sa capacité à se recomposer dans et par la lutte. Face à l'offensive du capital visant à détruire ses conquêtes historiques, le prolétariat n'a pas sombré dans la passivité ; il a entamé un processus de redéfinition de ses formes d'organisation et de sa conscience politique. Cette recomposition s'opère dans un contexte de crise profonde des anciennes structures politiques et syndicales, qui ont failli à leur mission historique.


La première ligne de défense de la classe ouvrière aujourd'hui est la résistance à la destruction de ses acquis. La Sécurité Sociale, cette conquête révolutionnaire de 1945, est devenue le champ de bataille central. Comme le souligne la transcription, « nous sommes confrontés à une attaque en règle majeure contre la conquête sociale la plus importante de la classe ouvrière ». Cette offensive contre la protection sociale, couplée aux attaques contre les retraites, force la classe ouvrière à se mobiliser non pas pour conquérir de nouveaux droits, mais pour défendre les fondements mêmes de sa survie. C'est dans cette résistance défensive que se reforme l'unité de la classe : la menace commune sur le socle social permet de transcender les fragmentations géographiques et sectorielles imposées par la désindustrialisation.


Parallèlement à cette mobilisation défensive, une nouvelle architecture politique émerge face à la décomposition des partis traditionnels. Le discours de la transcription est sans équivoque : les partis qui encadraient autrefois le mouvement ouvrier (PCF, PS) sont en état de « dégénérescence, de décomposition » et ne se relèveront pas. Leur trahison est patente, allant jusqu'à appeler à voter pour des candidats bourgeois ou à soutenir des politiques de destruction sociale. Dans ce vide, de nouvelles forces se dégagent. La France Insoumise, bien qu'elle ne se revendique pas comme un « parti » au sens traditionnel, mais comme un « mouvement », incarne cette nouvelle dynamique. Avec ses centaines de milliers de militants, ses groupes d'action et sa capacité à obtenir 150 000 parrainages en 24 heures, elle démontre une vitalité et une capacité de mobilisation que les appareils sclérosés ont perdue. Son orientation de « rupture » et son engagement total dans des batailles comme celle contre le génocide en Palestine ou pour la justice suite à la mort de Nahel montrent que la conscience de classe peut se reformer autour de nouvelles organisations souples et combatives, capables de porter une perspective de rupture avec le système.


Enfin, cette recomposition passe par une prise de conscience aiguë des enjeux globaux, notamment la résistance à l'économie de guerre et à la précarité généralisée. La classe ouvrière comprend que la survie du capitalisme passe par l'extension des guerres et l'augmentation des budgets militaires (36 milliards d'euros supplémentaires votés en France, 2 887 milliards de dollars au niveau mondial). Elle réalise que l'argent destiné à l'« industrie de la mort » est soustrait aux besoins sociaux, aux hôpitaux et à l'éducation. Cette prise de conscience transforme la lutte contre la guerre en un combat de classe direct : « l'ennemi est d'abord et avant tout dans notre propre pays ». La précarité, l'ubérisation et la destruction des services publics ne sont plus vus comme des fatalités économiques, mais comme des choix politiques destinés à asservir le prolétariat. C'est à travers cette compréhension globale que la conscience de classe se reforme, passant d'une défense corporatiste à une lutte politique pour la survie de l'humanité contre un régime « pourrissant ». La classe ouvrière, en résistant à ces offensives multiples, ne se contente pas de survivre ; elle se réinvente comme la force centrale capable de renverser l'ordre établi.


3. La contradiction actuelle : L'Impérialisme et la Guerre


La métamorphose de la classe ouvrière et l'offensive du capital ne peuvent être comprises isolément ; elles s'inscrivent dans le cadre plus large de l'impérialisme, que Lénine caractérisait comme le « stade suprême du capitalisme » et « l'ère des guerres et des révolutions ». Aujourd'hui, le régime capitaliste, pour assurer sa survie face à ses contradictions internes insurmontables et à la crise de surproduction chronique, n'a d'autre issue que de s'enfoncer dans une économie de guerre généralisée. Cette dynamique n'est pas un accident conjoncturel, mais une nécessité structurelle du système.


Comme le démontrent les chiffres cités dans la transcription, en 2025, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars. En France, le budget de l'armée a été multiplié par deux entre 2017 et 2027, avec un vote récent de 36 milliards d'euros supplémentaires pour l'industrie d'armement, soutenu par toutes les forces parlementaires, du Parti Socialiste au Rassemblement National. Cette « économie de guerre » sert une double fonction dialectique pour le capital : d'une part, elle permet d'écouler la surproduction et de maintenir la rentabilité des monopoles industriels (l'« industrie de la mort » devenant le secteur le plus rentable), et d'autre part, elle prépare le terrain pour la répression des luttes sociales et l'extension de la domination impérialiste. Les guerres en Ukraine, au Proche-Orient ou les interventions en Afrique ne sont pas des conflits pour la « démocratie », mais des affrontements entre monopoles pour le contrôle des marchés, des ressources (comme les terres rares) et des zones d'influence.


Dans cette équation, la classe ouvrière est la cible principale et la victime directe de cette offensive. Le choix politique est clair et brutal : l'argent est prélevé sur les budgets sociaux pour financer la guerre. Comme le souligne l'orateur avec une ironie mordante, « il faut les deux » (l'argent pour les Rafale et l'argent pour l'hôpital), alors que la réalité est que l'un ne peut exister sans l'autre au détriment du peuple. La fermeture des lits d'hôpitaux, la précarisation des services publics et l'aggravation des conditions de vie des travailleurs sont le prix à payer pour le financement de l'industrie de la mort. La guerre est un « business » particulièrement juteux qui assure la survie d'un régime « pourrissant » en détournant les ressources vitales de la société vers la destruction.


Cette situation confirme que l'impérialisme est bien le stade où le capitalisme, incapable de résoudre pacifiquement ses contradictions, se tourne vers la violence extérieure et intérieure. La classe ouvrière, qu'elle soit en Ukraine, en Palestine, en France ou aux États-Unis, est celle qui paie le prix fort : elle est envoyée « crever » dans les tranchées ou sur les champs de bataille, ou bien elle est appauvrie à domicile pour financer ces conflits. La guerre n'est donc pas une distraction extérieure, mais le prolongement direct de l'exploitation de classe à l'échelle mondiale. Elle révèle la nature ultime du système : un régime qui, pour survivre, doit détruire les conquêtes sociales de la classe ouvrière et engager l'humanité dans une spirale de destruction mutuelle. C'est dans cette contradiction fondamentale que réside l'urgence de la lutte : s'opposer à la guerre n'est pas seulement un impératif humanitaire, mais un acte de défense de classe indispensable pour arracher le pouvoir à une bourgeoisie qui ne peut survivre que par la guerre.


Partie IV : La Tâche du Moment – La Crise de la Direction Révolutionnaire


  1. Le constat de la crise


La situation actuelle, marquée par la précarité, la guerre et la destruction des acquis sociaux, ne relève pas d'une fatalité économique ou d'un destin inéluctable. Elle est le produit direct d'une défaillance politique majeure. Comme le résume la formule centrale du Programme de Transition, « la crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat ». Cette crise n'est pas une abstraction théorique ; elle se manifeste concrètement par la trahison systématique et la décomposition des organisations qui se réclamaient historiquement de la classe ouvrière.


L'analyse des responsabilités politiques des directions partisanes et syndicales est incontournable pour comprendre la décomposition actuelle. Les partis traditionnels, tels que le Parti Communiste Français (PCF) et le Parti Socialiste (PS), ont cessé d'être des instruments de la lutte des classes pour devenir des rouages de la gestion du capitalisme. Leur déclin n'est pas seulement un effondrement électoral, mais le résultat d'une longue série de capitulations. L'orateur rappelle que ces partis, qui « vertébraient » le mouvement ouvrier, ont fini par « liquider » leur propre héritage. Le cas le plus flagrant de cette dégénérescence est l'ancien secrétaire général du PCF, Robert Hue, qui a fini par appeler à voter pour Emmanuel Macron, le représentant de la finance la plus impitoyable. Aujourd'hui, la direction du PCF, incarnée par Fabien Roussel, continue cette ligne de soumission, validant des politiques qui détruisent les conditions de vie des travailleurs.


Cette trahison n'est pas nouvelle ; elle est inscrit dans la genèse même de ces organisations. L'histoire fournit des exemples criants de leur rôle de frein à la révolution. En 1936, alors que les masses étaient en mouvement et que la question du pouvoir se posait, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, prononçait cette phrase infâme : « Il faut savoir arrêter une grève, camarade ». Cette consigne visait à canaliser la colère ouvrière dans le cadre de la légalité bourgeoise et à préserver le Front Populaire, au détriment d'une perspective révolutionnaire. De même, en 1945, alors que la situation était potentiellement révolutionnaire — les ouvriers étaient en armes, les patrons collaborateurs avaient fui, les usines étaient occupées —, les directions de la SFIO et du PCF, intégrées au gouvernement de De Gaulle, n'ont pas poussé la lutte jusqu'au bout. Elles ont accepté la cession de la Sécurité Sociale par la bourgeoisie comme un « pot-de-vin » pour éviter la prise de pouvoir par les travailleurs. Plus grave encore, ces mêmes directions n'ont rien dit, voire ont couvert, les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, où des milliers d'Algériens ont été tués. Quelques années plus tard, elles voteront les « pouvoirs spéciaux » à l'armée durant la guerre d'Algérie, scellant leur alliance avec l'impérialisme français.


Aujourd'hui, cette logique de trahison se poursuit avec une acuité nouvelle. Les directions des grandes centrales syndicales (CGT, FO, CFDT, etc.) jouent le rôle qui incombait autrefois aux appareils partisans : elles freinent la mobilisation et protègent le système. Lors de la tentative de censure du gouvernement Barnier, puis de l'arrivée de Borne, les directions syndicales ont signé des communiqués exigeant la « stabilité » et appelant à ne pas faire sauter le gouvernement, garantissant ainsi le maintien d'un pouvoir réactionnaire prêt à liquider la Sécurité Sociale. La CGT, bien qu'elle n'ait pas signé le communiqué commun avec le MEDEF, n'a émis aucune protestation et a publié un texte aux allures similaires. De plus, ces directions sont absentes des luttes les plus cruciales, comme les manifestations contre le génocide en Palestine, se contentant de visites éclair pour la galerie.


Au Congrès confédéral de Force Ouvrière, alors que 3000 délégués ouvriers ovationnaient les appels à « l'argent pour l'hôpital, pas pour les Rafale », le secrétaire général a répondu qu'il fallait « les deux », et a même justifié l'industrie de la défense comme créatrice d'emplois non délocalisables. Cette position est une négation directe de la lutte des classes : elle place les intérêts de l'industrie de la mort au-dessus des besoins vitaux des travailleurs. La responsabilité politique de ces directions est donc totale. Elles ne sont pas de simples victimes de la situation, mais des acteurs actifs de la décomposition du mouvement ouvrier, empêchant la classe ouvrière de s'organiser pour répondre aux défis de la guerre et de l'exploitation. La tâche du moment est donc de dépasser ces directions contre-révolutionnaires pour construire une nouvelle organisation capable de mener la lutte à la victoire.


  1. La nécessité d'une nouvelle organisation


Face à la décomposition des partis traditionnels et à la trahison des directions syndicales, la conclusion s'impose avec une force irrésistible : il ne s'agit plus de tenter de réformer un système qui ne peut être que destructeur, mais de le renverser. La perspective qui se fonde sur l'expérience historique et l'analyse actuelle de la crise est claire : « il s'agit purement et simplement de le renverser, de faire en sorte que la classe exploitée arrache le pouvoir des mains de la classe qui l'exploite ». Toute tentative de réforme dans le cadre de l'impérialisme et de la propriété privée des moyens de production est vouée à l'échec, car le régime, pour survivre, doit nécessairement détruire les conquêtes sociales et étendre la guerre.

Cette nécessité de renversement implique une refonte complète de la stratégie d'organisation. La classe ouvrière ne peut plus se reposer sur des appareils sclérosés qui ont prouvé leur incapacité à mener la lutte. Il est impératif de « se lier à toutes les forces qui cherchent l'issue ». Cela signifie tisser des liens organiques avec les mouvements sociaux émergents, les collectifs de lutte spontanés, et les organisations qui, comme la France Insoumise, bien que ne se revendiquant pas comme un parti traditionnel, ont démontré une capacité de mobilisation massive et une orientation de rupture. L'exemple de la France Insoumise, capable de rassembler des centaines de milliers de militants et d'obtenir 150 000 parrainages en 24 heures, montre qu'une nouvelle forme d'organisation, souple et dynamique, est possible et nécessaire. De même, l'expérience internationale, comme la coalition massive de 300 000 manifestants à Londres contre le génocide en Palestine, ou l'insurrection en Bolivie portée par les centrales syndicales, démontre que la force réside dans l'union de toutes les forces progressistes, syndicales, associatives et politiques, transcendant les clivages sectaires.


L'internationalisme n'est pas un accessoire de la lutte, mais sa condition sine qua non. Comme le rappelle l'orateur en citant Liebknecht : « L'ennemi, il est d'abord et avant tout dans notre propre pays ». La guerre étant le produit de la concurrence entre monopoles impérialistes, la lutte contre la guerre doit être une lutte de classe menée contre les gouvernements nationaux fauteurs de guerre. L'urgence est absolue : « le temps nous est compté ». Il faut s'organiser immédiatement contre les budgets militaires, contre les lois de programmation militaire, et pour la défense intransigeante des conquêtes sociales menacées.


La tâche du moment est donc de résoudre la « crise de la direction révolutionnaire du prolétariat ». Cela passe par le regroupement, le rassemblement et l'organisation de toutes les forces qui refusent la barbarie et la guerre. Il s'agit de construire une direction capable de transformer la crise du capitalisme en opportunité révolutionnaire, en reliant la défense des acquis sociaux à la lutte contre l'impérialisme. Comme le souligne la transcription, « c'est la tâche du moment ». Elle est ardue, demande du temps et des efforts, mais elle est la seule voie possible pour éviter que l'humanité ne sombre dans la catastrophe. La classe ouvrière, en se réorganisant sur de nouvelles bases, peut redevenir le sujet historique capable de mettre fin à l'ère des guerres et de l'exploitation.


  1. Perspective finale


Au terme de cette analyse, la conclusion s'impose avec la force de l'évidence matérielle : la classe ouvrière existe toujours. Elle n'a ni disparu ni été remplacée par une hypothétique « classe moyenne » ou par des machines; elle s'est métamorphosée, recomposée sous les coups de boutoir du capital et de la désindustrialisation. De l'ouvrier métallurgiste au livreur Uber, du mineur au travailleur de plateforme logistique, le rapport fondamental d'exploitation demeure : la vente de la force de travail et l'extraction de la plus-value. Les 3,3 milliards d'individus qui composent la classe travailleuse mondiale en sont la preuve statistique irréfutable. Cependant, exister en tant que catégorie économique objective ne suffit pas. La classe ouvrière ne devient une force historique transformative que dans la mesure où elle acquiert la conscience de ses intérêts et se dote des organisations nécessaires pour les imposer.


C'est précisément là que réside la tâche fondamentale du moment actuel : reconstruire la conscience de classe et les organisations révolutionnaires. La crise historique des partis et syndicats traditionnels, qui ont trahi ou abandonné la lutte, laisse un vide politique dangereux. Ce vide doit être comblé par de nouvelles formes d'organisation, souples, combatives et internationales, capables de lier la défense des conquêtes sociales (Sécurité Sociale, retraites) à la lutte contre l'économie de guerre. La classe ouvrière doit réapprendre à s'organiser non pas sur la base nostalgique du passé industriel, mais sur la réalité matérielle de sa condition actuelle, qu'elle soit précaire, ubérisée ou logistique. C'est par cette reconstruction consciente et organisée que la crise du capitalisme, au lieu de se traduire uniquement par la barbarie, pourra être transformée en opportunité révolutionnaire.

Car le temps presse. Comme le déclare l'orateur avec une urgence qui n'est pas rhétorique mais analytique : « Le temps nous est compté ». La guerre et l'impérialisme ne sont pas des phénomènes contingents ; ils sont les manifestations extrêmes des contradictions insurmontables du capitalisme en phase de putréfaction. En s'engageant dans l'économie de guerre — 2 887 milliards de dollars de dépenses militaires mondiales, 36 milliards d'euros supplémentaires pour l'armée française —, le système accélère la contradiction entre les besoins sociaux et les exigences de la rentabilité capitaliste. Cette accélération est à la fois une menace mortelle (la marche à la guerre nucléaire, la destruction des acquis sociaux) et une condition objective de la révolution : plus le système s'enfonce dans la guerre et la crise, plus il révèle sa nature oppressive, et plus il crée les conditions matérielles de sa propre négation. Les grèves de Samsung, les insurrections en Bolivie, les mobilisations massives contre le génocide en Palestine sont autant de signes que la résistance s'organise et que le prolétariat recomposé cherche sa voie.


La perspective finale n'est donc pas celle d'une disparition silencieuse de la classe ouvrière, mais celle d'un affrontement historique dont l'issue dépendra de la capacité du prolétariat à se donner une direction révolutionnaire à la hauteur de la crise. « La crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat » : cette formule du Programme de Transition n'a jamais été aussi brûlante d'actualité. La classe ouvrière existe, la crise du capitalisme s'approfondit, et le temps de l'organisation est venu. C'est la seule voie pour que l'ère des guerres et de la barbarie cède la place à l'ère de l'émancipation humaine.


Conclusion


Cet essai défend une thèse centrale : la classe ouvrière n'a pas disparu, elle a été recomposée. L'affirmation courante selon laquelle la fin de l'industrie lourde signerait la mort du prolétariat est dénoncée comme une mystification idéologique servant à masquer la permanence de l'exploitation.

L'argumentation repose sur trois piliers :

  1. La continuité du rapport d'exploitation : Que l'on soit mineur en 1950 ou livreur Amazon en 2026, la relation fondamentale reste la vente de la force de travail contre un salaire dans un contexte d'extraction de plus-value. La fragmentation géographique et organisationnelle (désindustrialisation, ubérisation) est une tactique du capital pour briser la puissance collective, non une preuve de la fin de la classe.

  2. La destruction intentionnelle des conquêtes : Les acquisitions sociales du XXe siècle (comme la Sécurité Sociale) ne sont pas des dons étatiques mais le fruit de luttes violentes. Leur destruction actuelle par tous les exécutifs (droite comme gauche) confirme que le système vise à neutraliser le pouvoir ouvrier.

  3. L'urgence politique : La véritable crise n'est pas économique, mais politique ("crise de la direction"). Les organisations historiques (PCF, PS, grandes centrales syndicales) ayant trahi leur rôle, la tâche immédiate est de construire de nouvelles formes d'organisation, souples et internationales, capables de lier la défense sociale à la lutte contre l'impérialisme et l'économie de guerre.

En somme, le prolétariat existe toujours, représentant toujours près de 40 % de l'humanité, mais sa conscience et son organisation doivent se réinventer face à un capitalisme qui use de la guerre et de la précarité pour survivre.


Sources


Le texte s'appuie sur un mélange de données statistiques internationales, d'analyses historiques marxistes et de références politiques contemporaines. Voici une contextualisation des sources évoquées :

1. Données Statistiques et Institutionnelles

  • Organisation Internationale du Travail (OIT) et Banque Mondiale : Le texte cite des chiffres globaux (3,3 milliards de travailleurs, soit 40 % de la population mondiale ; inégalités extrêmes).

    • Contexte : L'OIT publie régulièrement des rapports sur le "Future of Work". Bien que le concept de "classe ouvrière" soit souvent remplacé par "travailleurs dépendants" ou "emploi salarié" dans les rapports officiels, les estimations de la proportion de la population active vendant sa force de travail correspondent à ces ordres de grandeur.

    • Inégalités : Les chiffres concernant la concentration de richesse (0,01 % possédant trois fois la richesse du reste) reprennent souvent les données de rapports comme ceux d'Oxfam ou du World Inequality Lab (directé par Thomas Piketty), qui documentent l'accélération de la concentration des richesses depuis les années 2000.

  • Grève Samsung (Corée du Sud) : Mentionnée comme preuve que les travailleurs restent au cœur de la production high-tech.

    • Réalité : Des grèves majeures ont effectivement eu lieu chez Samsung, notamment en 2018-2019 et plus récemment, où des centaines de milliers de syndicats (KCTU) ont mobilisé pour les salaires et la santé. Cela illustre la persistance du conflit social même dans les industries les plus avancées technologiquement.

2. Cadre Théorique et Historique

  • Programme de Transition (1938) : La formule "La crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat" est la phrase d'ouverture de ce programme rédigé par Léon Trotsky. C'est le texte fondateur de la Quatrième Internationale, prônant la construction de nouveaux partis révolutionnaires face à la bureaucratisation de l'URSS et la trahison des partis socialistes et communistes classiques.

  • Sécurité Sociale (1945) : Le texte adopte une lecture militante de l'histoire française, s'inspirant des travaux d'historiens de gauche (comme Denis Pelletier ou Jacques Rancière) qui mettent l'accent sur le rôle des occupations d'usines et de la pression populaire post-libération, plutôt que sur la seule bienveillance de l'État gaulliste ou d'Ambroise Croizat.

  • Impérialisme (Vladimir Lénine) : L'analyse de la guerre comme stade suprême du capitalisme reprend directement l'ouvrage L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916).

3. Acteurs Politiques Contemporains (Contexte Français)

  • Antoine Léaument (France Insoumise) : Député et figure de la France Insoumise (LFI). Le texte reflète la ligne politique de ce mouvement : critique des partis traditionnels, appel à la rupture institutionnelle, et insistance sur le lien entre lutte sociale et anti-impérialisme.

  • Robert Hue & Fabien Roussel (PCF) : Le texte pointe la trajectoire du Parti Communiste Français, accusé d'avoir normalisé sa position et parfois soutenu des gouvernements bourgeois. Cette critique est récurrente dans la gauche radicale française qui juge le PCF trop intégré au jeu parlementaire.

  • Syndicats (CGT, FO, CFDT) : Le texte critique le rôle modérateur des directions syndicales, accusées de freiner les mobilisations pour "stabilité". Cette tension est visible lors des mouvements sociaux récents en France (réforme des retraites, grèves), où les bases souvent plus combatives se heurtent à des directives nationales plus prudentes.

  • Analyse principale utilisé : POI - La classe ouvrière, la lutte de classe, les partis, les syndicats : toujours d’actualité ?

4. Références à l'Histoire Coloniale et Impériale

  • Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata (8 mai 1945) : Événements tragiques où la répression coloniale française a tué des milliers d'Algériens. Le texte souligne l'omerta ou la complicité du PCF/SFIO de l'époque, un sujet sensible et historiquement documenté par des chercheurs comme Raphael Spire ou Mohamed Harbi.

  • Guerre d'Algérie : Mention des "pouvoirs spéciaux" votés par la SFIO et le PCF, validant ainsi l'armée coloniale.


bottom of page