Néofascisme, comment risposter dans une démocratie libérale
- 22 avr.
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Dernière mise à jour : 4 mai
Introduction
La France contemporaine traverse une période de tensions politiques et sociales sans équivalent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Entre la montée en puissance de l'extrême droite, la persistance d'un état d'exception permanent, et la défiance croissante des classes populaires envers les institutions, le paysage politique français semble se recomposer sous l'effet de contradictions structurelles profondes. Pourtant, ces phénomènes ne sont pas le fruit du hasard ou d'une simple dérive idéologique : ils s'inscrivent dans une logique historique et économique qui dépasse les clivages partisans habituels. Comprendre cette dynamique exige de dépasser les analyses superficielles pour interroger les fondements matériels du pouvoir, les rapports de classe qui le sous-tendent, et les stratégies possibles de transformation sociale.
C'est à cette entreprise d'analyse que se consacre le présent plan dialectique. S'inscrivant dans la tradition du matérialisme historique, il vise à démontrer que la situation politique actuelle n'est pas une anomalie, mais la conséquence prévisible d'un mode de production capitaliste en crise, dont l'État bonapartiste et le néofascisme émergent comme des mécanismes de stabilisation nécessaires. La méthode dialectique employée ici ne se contente pas de décrire les phénomènes ; elle cherche à révéler les contradictions internes qui les engendrent, les forces qui les contestent, et les synthèses potentielles qui pourraient en émerger. Elle permet ainsi de penser la politique non comme un jeu d'idées abstraites, mais comme le reflet concret de rapports de force matériels entre classes sociales.
Partie I : La contradiction structurelle – L'État bonapartiste et le néofascisme comme stabilisateurs du capital
Le système actuel, conçu pour protéger le taux de profit, génère une violence d'État et une montée de l'extrême droite qui en sont les symptômes nécessaires.
1. La Ve République : Un régime "monarchique" au service de l'accumulation
La Constitution de 1958, élaborée sous l'impulsion du général de Gaulle, ne constitue pas simplement un cadre institutionnel neutre, mais une architecture politique conçue pour isoler l'exécutif de la souveraineté populaire. En concentrant les pouvoirs de dissolution et en instaurant l'article 16 (qui permet au Président de régner par ordonnances en cas de « péril imminent »), le texte fondateur instaure une forme de « bonapartisme moderne ». Selon l'analyse marxiste de l'État, cette structure n'est pas accidentelle : elle vise à garantir la stabilité nécessaire à l'accumulation du capital en rendant le pouvoir exécutif insaisissable par les mouvements de contestation sociale. Loin d'être un contre-pouvoir, le Parlement est souvent réduit à un rôle d'enregistrement, tandis que l'État de droit est progressivement vidé de sa substance pour servir les impératifs économiques.
Cette tendance à l'hyper-présidentialisme s'est cristallisée de manière alarmante depuis 2015. L'usage répété et prolongé de l'état d'urgence, initialement prévu pour une durée exceptionnelle, a été maintenu pendant près de deux ans avant d'être intégralement inscrit dans le droit commun par la loi du 30 octobre 2017. Ce basculement juridique a permis la pérennisation de mesures d'exception : assignations à résidence sans contrôle judiciaire, dissolutions de groupes associatifs, et restrictions drastiques du droit de manifester. Comme le soulignent les rapports annuels de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) et les analyses constitutionnelles de Dominique Rousseau, cette évolution a créé un « état d'exception permanent ». L'État de droit n'est plus suspendu temporairement ; il est structurellement démantelé au profit d'un pouvoir policier et administratif accru.
La finalité de ce démantèlement institutionnel dépasse la simple gestion de l'ordre public. Elle répond à une fonction économique précise : sécuriser l'environnement des affaires et briser la capacité de nuisance des mouvements sociaux. En normalisant la répression et en affaiblissant les garanties juridiques des citoyens, le régime protège le taux de profit contre les revendications salariales et les grèves. Cette dynamique confirme la thèse classique de l'État comme instrument de la bourgeoisie : la « démocratie » formelle est maintenue tant qu'elle ne menace pas l'accumulation du capital, mais dès que celle-ci est mise en péril par la lutte des classes, l'appareil d'État se mue en machine de guerre autoritaire. Ainsi, la Ve République ne fonctionne pas comme un arbitre neutre, mais comme le garant actif de la domination de classe, utilisant les outils juridiques exceptionnels pour verrouiller le champ politique et économique.
2. Le Néofascisme "proteiforme" : Fonction de stabilisation du régime
L'extrême droite contemporaine ne doit pas être analysée comme un phénomène aberrant ou un accident historique, mais comme une fonction systémique inhérente à la gestion des crises du capitalisme tardif. Contrairement au fascisme historique du XXe siècle, caractérisé par des milices uniformisées et un parti unique cherchant à saisir l'État de force, le néofascisme actuel opère selon une logique décentralisée et protéiforme. Il s'infiltre dans les interstices de la démocratie libérale, exploitant simultanément les sphères médiatiques, institutionnelles, partisanes et para-militaires pour créer un climat de peur et justifier le durcissement autoritaire. Sa stratégie centrale réside dans la fabrication d'un ennemi interne (le migrant, le musulman, l'« étranger ») afin de détourner la colère populaire des causes structurelles de l'exploitation vers des boucs émissaires culturels et ethniques.
Cette mutation correspond aux analyses contemporaines sur la nature du fascisme moderne. Le philosophe Jason Stanley, dans son ouvrage How Fascism Works, identifie la création d'une « culture de la violence » et la rhétorique du « nous contre eux » comme des mécanismes fondamentaux pour saper la démocratie libérale. Parallèlement, le politologue Cas Mudde distingue le « populisme radical de droite » du fascisme pur, notant que cette nouvelle forme cherche à s'intégrer pleinement dans le jeu électoral tout en maintenant une rhétorique anti-système qui prépare le terrain pour l'autoritarisme. Le néofascisme actuel n'a plus besoin de marcher sur Rome ; il suffit qu'il normalise l'idée que la démocratie est inefficace face à la « menace » migratoire pour que l'État de droit soit progressivement sacrifié au nom de la « sécurité ».
Cette décentralisation se concrétise par une synergie observable entre différents acteurs du champ politique français. D'un côté, des médias d'opinion comme CNews diffusent quotidiennement un récit catastrophiste et racialisé, préparant l'opinion publique à accepter des mesures d'exception. De l'autre, des institutions européennes comme Frontex, chargées de la gestion des frontières, agissent comme le bras armé de cette politique de rejet, criminalisant la solidarité et la migration. Au centre, les partis électoraux (Rassemblement National, Reconquête) tentent une « dédiabolisation » de surface pour accéder au pouvoir, tout en maintenant un discours qui légitime la stigmatisation des minorités. Enfin, des milices (GUD, La Citadelle, Les Hussards) et des groupuscules néonazis, parfois liés officieusement aux partis électoraux, assurent la violence physique et l'intimidation dans l'espace public.
Bien que le RN ait officiellement rompu avec ses racines les plus extrémistes pour conquérir le centre, les rapports de l'Observatoire des dérives sectaires et de la lutte contre le racisme (OCLC) ainsi que les travaux historiques sur le Groupe Union Défense (GUD) révèlent la persistance de passerelles idéologiques et humaines. Ces liens, bien que souvent ténus ou niés publiquement, permettent une circulation des idées et des hommes entre la sphère respectabilité électorale et la violence de rue. Cette architecture complexe permet au régime de maintenir une démocratie illibérale : la forme électorale est préservée pour légitimer le pouvoir, tandis que le fond autoritaire est renforcé par la menace constante de la violence néofasciste, servant ainsi à « restabiliser » l'ordre capitaliste en canalisant les frustrations sociales vers des luttes identitaires et en justifiant la répression d'État.
3. La répétition de l'Histoire : La bourgeoisie et le choix de l'extrême droite
L'idée selon laquelle la bourgeoisie serait intrinsèquement attachée à la démocratie libérale constitue l'un des mythes les plus tenaces du discours dominant. L'histoire démontre au contraire que la classe dominante n'hésite jamais à sacrifier les libertés publiques dès lors que celles-ci menacent ses intérêts matériels. La montée de l'extrême droite n'est donc pas le fruit d'une dérive irrationnelle de l'électorat, mais l'expression d'un choix de classe délibéré : face à la menace sociale, la bourgeoisie préfère l'autoritarisme à la révolution. Ce schéma, observable dans les années 1930, se reproduit aujourd'hui sous des formes adaptées au contexte contemporain, confirmant la pertinence de l'analyse marxiste selon laquelle le fascisme constitue le « dernier rempart du capital » lorsque la démocratie bourgeoise ne suffit plus à contenir la lutte des classes.
Le précédent historique allemand est à cet égard éclairant. Les travaux de l'historien Ian Kershaw, dans The Hitler Myth, et ceux de Richard J. Evans, dans The Coming of the Third Reich, démontrent de manière irréfutable que l'accession d'Hitler au pouvoir n'a pas été le résultat d'un coup de force solitaire, mais l'aboutissement d'une alliance objective entre le nazisme et la grande bourgeoisie industrielle. Des barons de l'acier et du charbon comme Fritz Thyssen et Gustav Krupp, tout comme les dirigeants de Siemens ou IG Farben, ont massivement financé le NSDAP — non par adhésion idéologique profonde à la doctrine hitlérienne, mais par calcul de classe : la destruction du mouvement ouvrier organisé, l'élimination des syndicats et l'interdiction du Parti communiste représentaient des garanties bien supérieures pour la sauvegarde des taux de profit que ne l'aurait jamais été une République de Weimar vacillante. L'industriel allemand n'a pas été « trompé » par Hitler ; il l'a sciemment instrumentalisé pour écraser la classe ouvrière, avant d'être lui-même subordonné à l'appareil nazi. Cette dialectique — la bourgeoisie qui arme la bête qui finira par la dévorer — constitue une loi récurrente de l'histoire du capital en crise.
Or, cette dynamique se reproduit aujourd'hui en France sous une forme modernisée. La stratégie de « normalisation » du Rassemblement National par certains milieux économiques n'est pas un phénomène marginal. Des rencontres entre dirigeants du RN et clubs patronaux ont été documentées par des enquêtes journalistiques (Mediapart, Le Monde), révélant une ouverture croissante du MEDEF et de ses relais locaux à l'idée d'un pouvoir d'extrême droite capable de « restaurer l'ordre » face aux mouvements sociaux. Cette convergence ne relève pas de la coïncidence : elle traduit une communauté d'intérêts structurels. D'un côté, la bourgeoisie a besoin d'un État capable de briser les grèves, de réprimer les manifestations et de maintenir la discipline salariale ; de l'autre, l'extrême droite a besoin de la légitimité économique que lui confère l'approbation discrète du patronat. Comme l'analysait Nicos Poulantzas dans Fascisme et dictature, le fascisme ne se réduit jamais à une simple dictature imposée d'en haut : il est le produit d'une « crise organique » du régime bourgeois, dans laquelle les fractions dominantes du capital choisissent délibérément la voie autoritaire pour préserver l'accumulation. Les figures macronistes qui citent Maurras (Aurore Bergé), Pétain (Martine Vassal) ou qui parlent de « la France aux Français » (Gabriel Attal) illustrent d'ailleurs cette porosité entre le centre libéral et l'extrême droite : la frontière entre le « camp de la raison » et le camp de la réaction s'efface progressivement, exactement comme Hindenburg, incarnation du centre raisonnable, a ouvert la porte du pouvoir à Hitler en 1933 en le nommant chancelier, croyant pouvoir le contrôler.
La leçon dialectique est claire : la bourgeoisie n'est pas démocratique par nature, mais par intérêt. Tant que la démocratie formelle garantit la reproduction du capital, elle est défendue ; dès qu'elle devient un obstacle à l'accumulation, elle est sacrifiée sur l'autel de la « sécurité » et de l'« ordre ». La répétition de ce schéma historique — de Weimar à la Ve République — confirme que la lutte contre le néofascisme ne peut pas faire l'économie d'une lutte contre le capitalisme lui-même, car l'un est la conséquence logique de la crise de l'autre.
Partie II : La conscience de classe – La dualité stratégique (Élections vs Rue)
La réaction du prolétariat face à cette oppression se divise entre la tentative de réforme par les urnes et la nécessité de la résistance de masse, créant une tension dialectique.
Face à la montée de l'autoritarisme d'État et de la menace néofasciste, la réaction du prolétariat ne peut se réduire à une réponse univoque. Elle se trouve prise dans une tension dialectique fondamentale : d'un côté, la nécessité tactique d'emprunter la voie électorale pour arracher des conquêtes dans le cadre institutionnel existant ; de l'autre, l'exigence stratégique de la mobilisation de masse pour imposer ces conquêtes par la pression de la rue. Cette dualité n'est pas un signe de faiblesse, mais l'expression de la contradiction objective dans laquelle se trouvent les forces progressistes dans une démocratie bourgeoise : utiliser les instruments du système pour le transformer, sans se laisser absorber par lui.
1. L'électoralisme : Une nécessité tactique mais risquée
Le choix de la voie électorale par les masses progressistes ne relève ni de la naïveté ni de l'illusion réformiste, mais d'un calcul matériel rationnel. Les classes populaires, déjà violentées par l'État et le capital, ne peuvent se lancer dans une révolution armée sans s'exposer à des pertes immenses — répression militaire, guerre civile, destruction des infrastructures vitales. Dans un pays au centre de l'impérialisme mondial, où l'appareil d'État dispose d'une force coercitive sans commune mesure avec celle des mouvements populaires, l'insurrection armée apparaît comme une option dont le coût humain et social est disproportionné. Par ailleurs, l'expérience historique enseigne que la révolution par les armes, lorsqu'elle réussit, débouche invariablement sur des formes d'autoritarisme : le soulèvement d'une classe sur une autre exige la centralisation du pouvoir entre les mains d'une avant-garde, qui tend à se bureaucratiser et à se perpétuer au-delà de la phase révolutionnaire. C'est pourquoi les masses privilégient la « révolution par les urnes » : non par refus de la rupture, mais parce qu'elle semble offrir une voie de transformation moins coûteuse et moins susceptible de reproduire les structures autoritaires qu'elle prétend abolir.
Cependant, cette stratégie comporte un risque structurel que l'histoire a cruellement mis en évidence. L'élection d'un gouvernement de gauche de rupture expose immédiatement celui-ci au sabotage économique de la bourgeoisie. Le précédent français de 1981-1983 constitue à cet égard un cas d'école incontournable. Lorsque François Mitterrand arrive au pouvoir avec un programme de nationalisations, de relance par la demande et d'augmentation des salaires, la réaction des marchés financiers a été immédiate et brutale : fuite massive des capitaux vers l'étranger, spéculation contre le franc, pressions coordonnées du Fonds monétaire international et des institutions européennes, et chantage à la dette. En moins de deux ans, le gouvernement Mauroy a été contraint au célèbre « tournant de la rigueur » de mars 1983, abandonnant l'essentiel du programme commun de gauche pour se soumettre aux exigences de la finance. Ce revirement n'a pas été le fruit d'une trahison personnelle de Mitterrand, mais la conséquence mécanique de la dépendance structurelle de l'État français à l'égard du capital financier international : dans un régime d'accumulation mondialisé, la bourgeoisie possède un levier de chantage — la fuite des capitaux — qu'aucun gouvernement ne peut ignorer sans risquer l'effondrement économique.
C'est précisément cette leçon que les forces de la gauche de rupture entendent tirer. Le programme de La France Insoumise, tel qu'exposé dans « L'Avenir en Commun », prévoit explicitement les mesures de défense économique que le PS de 1981 avait négligées : nationalisation des industries clés, gel des transferts de capitaux vers l'étranger, et recherche de nouveaux partenaires commerciaux hors du centre impérialiste européen pour diversifier les flux de capitaux et réduire la vulnérabilité au chantage financier. Le texte analysé affirme que LFI serait « mieux préparée » à l'offensive du capital mondial que ne l'était le PS en 1981, invoquant la discipline du mouvement insoumis et sa solidité face au bloc bourgeois et réactionnaire.
Il faut cependant reconnaître que cette affirmation constitue une hypothèse politique non vérifiée historiquement. La discipline organisationnelle et la détermination militante, aussi réelles soient-elles, ne suffisent pas à elles seules à neutraliser la puissance de feu du capital financier. La stratégie de nationalisation et de contrôle des capitaux exige une préparation technique, administrative et diplomatique considérable : il faut disposer de cadres capables de gérer les entreprises nationalisées, de mécanismes de contrôle des changes efficaces, et d'alliances internationales suffisamment solides pour compenser la perte des flux capitalistiques occidentaux. Or, aucune expérience contemporaine dans un pays du centre impérialiste n'a démontré la faisabilité d'une telle rupture dans le cadre d'une économie mondialisée. La Grèce de Syriza en 2015, soumise au chantage de la troïka européenne, a illustré la difficulté extrême — voire l'impossibilité — de résister au sabotage économique sans disposer d'une souveraineté monétaire complète et d'un appareil productif autonome.
La tension dialectique est donc la suivante : l'électoralisme est une condition nécessaire mais insuffisante de la transformation sociale. Gagner les élections permet de briser la dynamique libérale et de créer un rapport de forces politique favorable, mais cette victoire ne vaut que si elle est immédiatement consolidée par une mobilisation de masse capable de faire reculer le capital par la pression de la rue. Sans cette double dynamique — les urnes et la rue — toute victoire électorale de la gauche de rupture est condamnée à reproduire le scénario de 1983 : la capitulation devant les marchés au nom du « réalisme économique ». C'est ce qui fonde la nécessité de la seconde branche de l'antithèse : la résistance de masse comme complément indissociable de la conquête électorale.
2. La résistance de rue : Le champ de bataille de la légitimité
Si la conquête électorale constitue une étape indispensable pour briser la dynamique libérale, elle ne saurait suffire à elle seule. La rue demeure le champ de bataille décisif de la légitimité, l'espace où se joue la capacité des classes populaires à imposer leurs volontés face à la résistance du capital et de l'État. C'est dans la confrontation directe, par la grève, la manifestation et l'occupation, que la force du mouvement populaire se mesure et se construit. Cependant, cette nécessité de mobilisation se heurte aujourd'hui à une contrainte matérielle nouvelle et redoutable : la militarisation de l'espace public par une police répressive de plus en plus violente, couplée à la présence active de milices fascistes qui visent à terroriser les manifestants, en particulier les populations les plus vulnérables.
La réalité de la répression en France au cours de la dernière décennie confirme cette dégradation du rapport de forces. Les mouvements des Gilets Jaunes et les mobilisations massives contre la réforme des retraites de 2023 ont mis en lumière une escalade inédite de la violence d'État. Les rapports d'organisations de défense des droits humains (Amnesty International, Human Rights Watch) et les observations de la Défenseure des droits ont documenté l'usage systématique de projectiles « moins létaux » (LBD, grenades de désencerclement) causant des mutilations graves, des traumatismes crâniens et des pertes de membres chez des manifestants pacifiques. Cette violence n'est pas un accident de parcours, mais une stratégie de dissuasion visant à briser la volonté de résistance en rendant le coût de la participation aux manifestations physiquement et psychologiquement insupportable. Pour les minorités (racisées, migrantes, LGBTQ+), ce danger est exacerbé : elles font l'objet d'un ciblage spécifique, tant de la part des forces de l'ordre que des milices d'extrême droite qui patrouillent dans les zones de mobilisation.
Face à cette menace existentielle, le principe « Un bon militant est un militant vivant et libre » cesse d'être une simple maxime pour devenir une impératif stratégique. Ce slogan, hérité des luttes noires américaines (Black Panther Party) et des mouvements de résistance antifascistes historiques, rappelle que la survie du mouvement est la condition sine qua non de sa pérennité. Une mobilisation qui décime ses propres troupes par négligence ou par impréparation est une mobilisation vouée à l'échec. La résistance ne peut donc plus se limiter à une posture symbolique ou à la simple présence dans la rue ; elle doit intégrer une dimension de protection mutuelle et d'autodéfense civile.
Cette nécessité d'autodéfense ne signifie pas l'adoption d'une violence aveugle ou la militarisation du mouvement populaire, mais la mise en place de structures organisées de sécurité : brigades de protection, formations aux premiers secours, coordination avec les avocats pénalistes, et stratégies de dispersion pour éviter les encerclements meurtriers. Il s'agit de créer un bouclier social capable de protéger les manifestants les plus exposés (personnes âgées, jeunes, minorités) contre la violence policière et les agressions fascistes. L'expérience des mouvements contemporains, comme les réseaux de solidarité face à l'ICE aux États-Unis ou les comités de protection lors des manifestations en France, montre que cette approche est non seulement possible, mais essentielle.
La dialectique de la résistance de rue réside donc dans cette double exigence : affronter le pouvoir pour le contraindre à céder, tout en protégeant les forces populaires pour qu'elles puissent continuer à se battre. Sans cette capacité à se défendre, la rue devient un piège mortel ; sans la volonté de confrontation, elle devient un théâtre de l'absurde. C'est dans cet équilibre précaire que se joue l'avenir de la lutte des classes : la capacité des masses à transformer la violence de l'État et des milices en une force de cohésion et de résistance organisée, capable de tenir bon malgré la répression et la terreur.
3. La dialectique de la violence : De la violence d'État à la contre-violence
La question de la violence dans la lutte des classes est souvent réduite à un débat moral abstrait, opposant une « violence légitime » de l'État à une « violence illégitime » des insurgés. Cette opposition est un leurre idéologique destiné à masquer la réalité fondamentale : la violence est constitutive de l'ordre social bourgeois. L'État ne détient pas le monopole de la violence par hasard, mais parce que cette violence est le fondement même de la propriété privée et de l'exploitation du travail. Les lois répressives, la police, l'armée et le système carcéral ne sont pas des instruments neutres de maintien de l'ordre, mais des machines de guerre destinées à garantir la reproduction du capital. Dès lors, la violence de la classe ouvrière n'est pas une déviation morale, mais une réaction inévitable et nécessaire à la violence structurelle et quotidienne qu'elle subit. Comme le soulignait déjà Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre, la violence coloniale (et par extension, la violence de classe) ne peut être surmontée que par une violence de libération qui permet aux opprimés de se réapproprier leur humanité et leur dignité. De même, Che Guevara analysait la violence révolutionnaire comme le « accoucheur » de la nouvelle société, le seul moyen de briser la résistance acharnée de la classe dominante.
Cependant, transposer ces analyses dans le contexte contemporain d'une « démocratie formelle » en France exige une nuance dialectique cruciale. Là où Fanon et Guevara s'adressaient à des contextes de guerre coloniale ou de dictature ouverte, où la violence armée était souvent la seule issue, les mouvements populaires français évoluent dans un cadre où l'État conserve une façade démocratique et où la population, bien que révoltée, reste majoritairement attachée à la légalité et à la non-violence physique. Dans ce contexte, la « contre-violence » ne doit pas nécessairement prendre la forme d'un affrontement armé, qui serait suicidaire et contre-productif face à la puissance de feu de l'État. Elle doit plutôt se manifester sous la forme d'une violence politique non-armée, capable de paralyser le fonctionnement du système sans reproduire les structures autoritaires qu'elle combat.
La désobéissance civile et la grève générale constituent les formes historiques les plus abouties de cette violence politique. La grève générale, telle qu'elle fut pratiquée en 1936 avec les occupations d'usines ou en mai 1968 avec l'arrêt de la production et l'occupation des rues, est un acte de violence économique et sociale qui vise à priver le capital de sa force de travail et l'État de sa légitimité. Elle est « violente » car elle brise la chaîne de la production, perturbe la circulation des marchandises et remet en cause l'autorité des patrons et des gouvernants. Elle est « politique » car elle ne vise pas à détruire des personnes, mais à désorganiser le pouvoir pour le contraindre à céder. Cette forme de violence permet de créer un rapport de forces réel sans tomber dans l'écueil du terrorisme ou de la guérilla urbaine, qui tendent inévitablement à reproduire les logiques de centralisation et de répression de l'ennemi.
La dialectique de la violence réside donc dans cette capacité à canaliser la colère populaire vers des formes d'action qui maximisent l'impact politique tout en minimisant les risques de dérive autoritaire. Il ne s'agit pas de nier la violence de l'État, mais de la retourner contre elle : en refusant de travailler, en occupant les lieux de production, en bloquant les routes et les ports, les masses populaires exercent une pression qui est, en soi, une forme de violence structurelle contre le capital. Cette violence est légitime car elle est la réponse directe à la violence d'origine. Le défi stratégique consiste à maintenir cette tension : assez forte pour faire plier le pouvoir, mais assez disciplinée pour ne pas se transformer en chaos ou en nouvelle tyrannie. C'est dans cette maîtrise de la violence politique, entre la grève générale et la désobéissance civile, que se joue la possibilité d'une révolution démocratique et populaire, capable de transformer l'État sans en devenir le miroir autoritaire.
Partie III : La construction du pouvoir populaire – Vers la 6e République et l'internationalisme
La résolution de la contradiction passe par l'union de la stratégie électorale et de la mobilisation de masse pour transformer l'État et l'économie.
La résolution de la contradiction fondamentale entre l'État bonapartiste et les aspirations populaires ne peut résulter ni d'une simple alternance parlementaire, ni d'une insurrection isolée. Elle exige une synthèse stratégique : l'union indissociable de la conquête électorale et de la mobilisation de masse permanente. Cette alliance permet de transformer l'État de l'intérieur tout en le contraignant de l'extérieur, brisant ainsi le verrouillage institutionnel et économique du capitalisme néolibéral. La transition vers une société émancipatrice repose sur deux piliers majeurs : une rupture économique radicale par la nationalisation et la démarchandisation, soutenue par une réorientation géopolitique vers la périphérie du système mondial.
1. Stratégie de transition : Nationalisation et rupture
En cas de victoire politique, la priorité absolue ne saurait être la gestion prudente de l'existant, mais la saisie des commandes de l'économie par le peuple. La bourgeoisie, ayant démontré sa capacité à saboter toute tentative de réforme par la fuite des capitaux et le blocage des investissements, ne peut être laissée maîtresse des leviers stratégiques. La stratégie de transition doit donc s'articuler autour de trois mesures structurelles : la nationalisation des secteurs clés (énergie, transports, télécommunications, eau), le gel immédiat des transferts de capitaux vers l'étranger, et la démarchandisation des services essentiels.
Cette approche vise à briser le pouvoir de chantage du capital financier. En retirant du marché des secteurs où la logique de profit est incompatible avec l'intérêt général (comme les réseaux de transport ou l'accès à l'eau), l'État rétablit la souveraineté populaire sur les biens communs. Le programme de La France Insoumise, notamment dans sa version « L'Avenir en Commun », propose explicitement cette refonte : transformer les grandes entreprises privées en entreprises publiques de service public, placées sous le contrôle des travailleurs et des usagers, et non sous celui des actionnaires. Cette mesure n'est pas une simple nationalisation technocratique à la française des années 1980, mais une socialisation démocratique visant à « privatiser les profits et socialiser les pertes » à l'envers : socialiser les profits pour investir massivement dans les politiques publiques et les conditions de vie des masses.
Cependant, la mise en œuvre de ces mesures se heurte à une contrainte majeure : la mondialisation du capital. Une nation isolée tentant de nationaliser ses secteurs stratégiques et de contrôler ses flux financiers risque d'être immédiatement asphyxiée par les marchés internationaux, comme l'ont montré les crises de la dette en Grèce ou les échecs de réformes en Amérique latine. La réussite de cette transition dépend donc impérativement de la capacité à créer de nouveaux partenaires économiques en dehors du « centre impérialiste » (États-Unis, Union européenne). Il s'agit de rompre la dépendance structurelle vis-à-vis des marchés occidentaux pour diversifier les flux de capitaux et les échanges commerciaux.
Cette nécessité s'inscrit dans le cadre des théories de la dépendance développées par Andre Gunder Frank et du système-monde de Immanuel Wallerstein. Ces analyses démontrent que le développement du « centre » (les pays riches) repose historiquement sur le sous-développement et l'exploitation de la « périphérie » (les pays du Sud). Pour échapper à cette logique, une stratégie de rupture doit viser à tisser des alliances Sud-Sud, à établir des relations commerciales basées sur l'arbitrage international et l'équité, et non sur la prédation. En s'appuyant sur les économies émergentes et les mouvements de décolonisation économique, la France pourrait contourner le blocage occidental, sécuriser ses approvisionnements énergétiques et industriels, et financer sa transition écologique et sociale par des capitaux diversifiés.
Ainsi, la nationalisation et la rupture ne sont pas des fins en soi, mais des moyens pour construire une souveraineté populaire réelle. Elles permettent de protéger le projet de gauche de l'agression financière tout en posant les bases d'une économie au service de l'humain et de la planète. Cette stratégie de transition, couplée à une diplomatie anti-impérialiste, constitue la première étape vers la construction d'une 6e République, où le pouvoir ne serait plus l'apanage d'une oligarchie financière, mais l'outil de la majorité populaire pour transformer durablement la société.
2. Institutionnalisation de la rupture : La 6e République
La victoire électorale et la nationalisation des secteurs stratégiques, bien que nécessaires, demeurent insuffisantes si elles ne s'accompagnent pas d'une refonte totale de l'architecture étatique. La Ve République, conçue comme une « monarchie républicaine » pour verrouiller le pouvoir et isoler l'exécutif de la souveraineté populaire, est structurellement incompatible avec une véritable démocratie sociale. Elle ne peut être réformée de l'intérieur ; elle doit être détruite et remplacée par une 6e République. Cependant, cette transition ne saurait se limiter à une simple modification constitutionnelle votée par un Parlement élite. Elle exige une institutionnalisation de la rupture par le bas, via la convocation d'assemblées constituantes locales qui transfèrent le pouvoir constituant aux masses elles-mêmes.
L'objectif est de passer d'une démocratie représentative, où le peuple ne s'exprime que tous les cinq ans pour déléguer son pouvoir à des professionnels de la politique, à une démocratie participative et délibérative. Les assemblées constituantes locales doivent servir de creuset où les citoyens, réunis dans leurs quartiers, villages et lieux de travail, définissent eux-mêmes les règles de la vie collective. Cette approche vise à briser le monopole de l'élaboration du droit par les juristes et les parlementaires, en faisant de la Constitution un acte vivant, issu de la sagesse collective et non d'un compromis entre partis. Le pouvoir ne serait plus « transféré » aux masses par une délégation temporaire, mais exercé directement par elles, transformant l'État d'un outil de domination en un instrument de gestion collective.
L'histoire fournit des précédents instructifs, à la fois prometteurs et cautionnants. Les expériences de Venezuela (1999) et de Bolivie (2009) illustrent le potentiel démocratique de telles démarches. Dans ces deux cas, la convocation d'assemblées constituantes a permis d'inscrire dans la loi fondamentale des droits sociaux avancés, la reconnaissance des peuples autochtones et une redéfinition de la souveraineté populaire. Ces processus ont démontré que la participation directe pouvait revitaliser la vie politique et donner une légitimité incontestable aux nouvelles institutions. Toutefois, ces mêmes expériences ont aussi révélé les risques de récupération : sans une vigilance constante et des mécanismes de contrôle stricts, les assemblées constituantes peuvent être instrumentalisées par un leadership charismatique pour concentrer le pouvoir, ou les nouvelles institutions peuvent être progressivement vidées de leur substance par les résistances des anciennes élites et les pressions économiques externes.
La leçon dialectique tirée de ces expériences est que la forme de la Constitution importe moins que le processus de son élaboration et de son application. La clé de la réussite réside dans la participation directe et continue des citoyens, bien au-delà du moment constituant. Les assemblées locales ne doivent pas être de simples chambres d'enregistrement, mais des instances permanentes de délibération, de contrôle et de révocation des mandats. Elles doivent permettre aux masses de surveiller l'exécution des décisions, de proposer des lois et de destituer les élus en cas de manquement. C'est cette continuité de l'action populaire qui empêche la nouvelle République de glisser vers un nouveau bonapartisme ou une bureaucratie autocratique.
Ainsi, la 6e République ne sera pas un simple changement de texte constitutionnel, mais la matérialisation institutionnelle de la souveraineté populaire. Elle doit incarner la volonté des masses de ne plus être des sujets passifs de l'histoire, mais les actrices principales de leur destin. En reliant la nationalisation des moyens de production à la démocratisation radicale du pouvoir politique, cette stratégie de synthèse vise à créer un État qui ne soit plus le gardien de l'ordre capitaliste, mais le levier de l'émancipation collective. C'est dans cette fusion entre la puissance économique du peuple et son pouvoir politique direct que réside la promesse d'une véritable révolution démocratique.
3. Solidarité internationale et résistance en cas de défaite
La dialectique de la lutte des classes ne garantit pas une progression linéaire vers l'émancipation ; elle implique des reculs, des défaites et des périodes de régression autoritaire. Dans l'hypothèse où l'extrême droite accéderait au pouvoir, ou où le bloc central céderait la place à une radicalisation fasciste à la manière de 1933 en Allemagne ou de 1940 en France, la stratégie de résistance ne peut se limiter à l'attente passive d'une nouvelle victoire électorale. Elle doit immédiatement basculer vers une résistance de masse organisée, fondée sur la survie des communautés, la désobéissance civile généralisée et la reconstruction d'un front international anti-impérialiste.
Face à une montée en puissance de l'État policier et des milices d'extrême droite, la priorité absolue est la constitution de réseaux de solidarité horizontaux. Ces réseaux ne doivent pas être de simples associations caritatives, mais des structures de défense mutuelle capables de protéger les populations les plus visées (migrants, minorités racisées, syndicalistes, militants de gauche) contre la répression, les arrestations arbitraires et la violence physique. L'exemple des États-Unis, où des collectifs comme ceux du Minnesota ont développé des stratégies de surveillance et d'intervention rapide pour contrer les opérations de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement), offre un modèle concret de cette « autodéfense civile ». En France, cette logique se traduit par la création de comités de soutien aux sans-papiers, de systèmes d'alerte communautaire et de protection juridique pour les victimes de violences policières. La règle d'or, rappelée par le mouvement Black Lives Matter et les anarchistes historiques, est que « un bon militant est un militant vivant » : la résistance ne peut être efficace que si elle préserve ses forces et évite l'anéantissement par la répression.
Parallèlement à cette protection, la désobéissance civile doit devenir la norme de l'action politique. Face à un État qui légifère dans l'illégitimité et viole les droits fondamentaux, la légalité formelle devient un piège. La résistance doit alors s'appuyer sur des pratiques de non-coopération massive : grèves sauvages, occupations d'usines pour empêcher leur fermeture ou leur délocalisation, et surtout, désobéissance fiscale pour priver le régime de ses ressources financières. L'histoire récente en France, avec les actions de désobéissance fiscale portées par des collectifs comme « Les Désobéissants » ou les occupations d'usines menacées de fermeture (comme à Tricot ou à Florange), démontre la viabilité de ces tactiques. Elles visent à créer des « zones de non-droit » où l'autorité de l'État est contestée par la pratique quotidienne des masses, rendant le fonctionnement du régime coûteux et ingouvernable.
Enfin, cette résistance nationale ne peut être isolée ; elle doit s'inscrire dans une stratégie internationaliste cohérente avec la théorie marxiste de l'anti-impérialisme. Comme l'ont théorisé Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme et Mao Zedong dans sa conception de la guerre populaire, la lutte contre le capitalisme central exige le soutien actif aux mouvements de libération nationale dans la périphérie du système. En France, cela se traduit par un soutien inconditionnel aux luttes indépendantistes, notamment en Nouvelle-Calédonie (Kanaky), où le peuple kanak lutte contre la domination coloniale française, ainsi qu'aux mouvements anticoloniaux en Afrique et ailleurs. Soutenir ces luttes n'est pas un geste de charité, mais un acte de solidarité de classe : affaiblir l'empire colonial français, c'est affaiblir la base matérielle et idéologique de l'impérialisme occidental qui soutient l'extrême droite au niveau national.
Des partis comme La France Insoumise ont intégré cette dimension dans leur programme, appelant à une « diplomatie de rupture » qui rompt avec les interventions militaires et les accords inégaux, et renoue des liens de coopération avec les pays du Sud sur la base de l'égalité souveraine. En cas de défaite électorale, cette perspective internationaliste devient un levier de résistance crucial : elle permet de contourner l'isolement diplomatique et économique imposé par le régime, de trouver des alliés extérieurs et de maintenir une pression globale sur le centre impérialiste.
Ainsi, la résistance en cas de défaite n'est pas une simple attente, mais une guerre de position complexe. Elle combine la protection immédiate des vies, la désobéissance économique et politique, et la reconstruction d'un front mondial contre l'impérialisme. C'est dans cette triple dynamique que réside l'espoir de transformer une défaite électorale en une victoire stratégique à long terme, en préparant le terrain pour une future insurrection populaire ou une rupture institutionnelle inévitable. L'art populaire, la culture de la résistance et la mémoire des luttes passées deviennent alors des armes essentielles pour maintenir la conscience de classe vivante, même dans les moments les plus sombres de la réaction.
Conclusion
Ce plan dialectique a permis de retracer le mouvement contradictoire qui structure la situation politique française contemporaine. De la Partie I à III, nous avons démontré que l'État bonapartiste de la Ve République et la montée du néofascisme ne sont pas des accidents historiques, mais des réponses systémiques aux crises du capitalisme néolibéral. La bourgeoisie, confrontée à la menace sociale, choisit délibérément l'autoritarisme pour protéger ses profits, recyclant les mécanismes des années 1930 sous des formes modernisées. Cette analyse, étayée par les travaux de Kershaw, Poulantzas, Stanley et d'autres, confirme la pertinence de la grille marxiste pour comprendre les dynamiques politiques actuelles.
La Partie II a révélé la tension fondamentale qui traverse le mouvement populaire : la nécessité de conjuguer la conquête électorale et la mobilisation de rue. Ni l'une ni l'autre ne peut suffire isolément. L'électoralisme sans la rue conduit à la capitulation devant les marchés, comme l'a montré le tournant de la rigueur de 1983. La rue sans la conquête institutionnelle reste impuissante face à la puissance de l'État. La stratégie gagnante réside donc dans leur union dialectique : utiliser les urnes pour briser la dynamique libérale, tout en maintenant une pression populaire constante pour contraindre le capital à céder. Cette dualité stratégique est le cœur de la conscience de classe contemporaine.
La Partie III propose enfin une voie de sortie de crise : la construction d'une 6e République fondée sur la participation directe des citoyens, la nationalisation des secteurs stratégiques et la solidarité internationale. Cette perspective ne garantit pas la victoire, mais elle offre un cadre cohérent pour organiser la résistance et la transformation sociale. Elle reconnaît les risques de défaite et prépare des stratégies de résistance civile en cas de victoire de l'extrême droite, tout en s'appuyant sur les leçons des expériences passées (Venezuela, Bolivie, Grèce) pour éviter les écueils de la récupération autoritaire.
Cependant, cette analyse doit être confrontée à plusieurs limites et défis. Premièrement, la faisabilité technique d'une rupture économique dans un pays du centre impérialiste reste incertaine : aucune expérience contemporaine n'a démontré la possibilité de nationaliser massivement sans effondrement économique immédiat. Deuxièmement, la discipline et la cohésion du mouvement populaire sont des variables fragiles, susceptibles d'être minées par la répression, la division ou la fatigue militante. Troisièmement, la question de la violence demeure ouverte : comment canaliser la colère populaire sans reproduire les structures autoritaires qu'on combat ? Ces incertitudes ne invalident pas le plan, mais elles imposent une humilité stratégique : la révolution n'est jamais garantie, elle se construit dans l'incertitude et le risque.
En définitive, ce plan dialectique ne propose pas une recette magique, mais une méthode de pensée pour naviguer dans la complexité du présent. Il invite à penser la politique comme un rapport de forces en mouvement, où chaque victoire appelle de nouvelles luttes, et chaque défaite contient les germes de la résistance future. La force du mouvement réactionnaire montre à quel point le mouvement progressiste est fort par dialectique : l'un ne peut exister sans l'autre. La tâche des forces populaires est de transformer cette contradiction en opportunité, en organisant la lutte sur tous les fronts — électoraux, syndicaux, culturels, internationaux — pour construire un pouvoir qui ne soit plus l'instrument d'une minorité, mais l'expression de la majorité.
L'histoire montre que rien n'est joué. Les choix irresponsables des élites ont déjà conduit à des effondrements, et les mouvements populaires ont déjà renversé des régimes apparemment invincibles. La question n'est pas de savoir si la transformation est possible, mais de déterminer si nous sommes capables de la saisir quand l'occasion se présente. C'est dans cette tension entre l'inquiétude rationnelle et l'espoir tempérée que réside la véritable force du mouvement progressiste : la conviction que l'avenir n'est pas écrit, mais qu'il se construit par la lutte.
Sources
Sur le néofascisme et l'extrême droite :
Mudde, Cas. Populist Radical Right Parties in Europe. Cambridge University Press, 2007.
Stanley, Jason. How Fascism Works: The Politics of Us and Them. Random House, 2018.
Paxton, Robert O. The Anatomy of Fascism. Knopf, 2004.
Rapports de l'OCLC (Observatoire des dérives sectaires et de la lutte contre le racisme) sur les liens entre partis et milices.
Sur la bourgeoisie et les années 30 :
Kershaw, Ian. The Hitler Myth: Image and Reality in the Third Reich. Oxford University Press, 1987.
Evans, Richard J. The Coming of the Third Reich. Penguin, 2003.
Poulantzas, Nicos. Fascism and Dictatorship: The Third International and the Problem of Fascism. New Left Books, 1974.
Sur la Ve République et l'état d'urgence :
CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l'homme). Rapport annuel sur la situation des droits de l'homme en France.
Rousseau, Dominique. Droit constitutionnel. Dalloz, 2021.
Loi n° 2017-1510 du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (intégration de l'état d'urgence).
Sur la stratégie politique (LFI et 6e République) :
La France Insoumise. Programme "L'Avenir en Commun" (2022).
Mélenchon, Jean-Luc. La Grande Espérance. Plon, 2017.
Articles de Mediapart et Le Monde analysant les stratégies économiques de la gauche radicale face aux marchés financiers.
"Le danger est là" : 3 spécialistes du fascisme nous alertent


