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Philosophie matérialiste & psychanalyse moderne

  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture

Introduction 


Pourquoi repenser l’analyse politique

« Donald Trump n’est-il qu’un bébé cherchant à déféquer sur la foule ? » Cette métaphore, employée par certains psychanalystes et par des commentateurs de gauche, sert à illustrer la « fascisation » qui, selon eux, caractérise les États‑Unis sous le second mandat de Trump.

Cette idée apparaît dans la dernière vidéo de Sandra Lucbert et Frédéric Lordon, réalisée lors de la présentation de leur ouvrage Pulsion à la librairie Mola (voir les positions de Lucbert et Lordon dans ce livre, où ils explorent le lien entre psychanalyse et politique).


Dans ce contexte intervient Chris, spécialiste du marxisme appliqué à l’analyse politique. Il insiste sur la nécessité de considérer les structures matérielles et leur incarnation chez les individus à travers le concept de conscience. La conscience, en effet, constitue le point de friction entre le collectif, le matériel et l’individu.


L’objectif de cet essai est de démontrer que les approches marxistes offrent une explication plus pertinente des actions politiques des individus que les interprétations psychanalytiques, et d’exposer les contradictions éventuelles entre ces deux cadres théoriques. Nous nous appuierons sur l’exemple de Trump évoqué lors de la conférence sus‑mentionnée, qui illustre les limites de la psychanalyse lorsqu’il s’agit d’analyser des comportements politiques.


Psychanalyse et explications biographiques


Dans la perspective psychanalytique, la conscience occupe une place centrale en politique. Cependant, lorsqu’on adopte une posture non marxiste ou un marxisme non dialectique, on observe souvent un glissement arbitraire entre l’accent mis sur l’individu et celui porté sur les structures sociales.


En tant que marxistes, nous cherchons à dépasser cette dichotomie en articulant l’unité des deux dimensions : l’individu (et sa biographie) et les structures objectives (classes, institutions, rapports de production). Cette articulation vise à rendre compte de la manière dont les actions politiques émergent simultanément de la subjectivité individuelle et des conditions matérielles collectives.


L’individu, la conscience et les sujets collectifs


L’individu constitue la seule réalité ontologique et matérielle. Cela ne signifie pas, toutefois, qu’il soit la seule réalité sociale.

Par le biais de leurs interactions, les individus engendrent des sujets collectifs (classes, groupes, mouvements, etc.) qui, à leur tour, acquièrent le statut de réalités objectives et sociales. En d’autres termes, les individus produisent mutuellement des formes d’organisation ; ces organisations génèrent des processus qui se transforment elles‑mêmes et modifient la conscience des participants. La conscience, en fin de compte, prend racine dans l’individu.


Cette capacité est le résultat d’une évolution matérielle, biologique et vivante : l’espèce humaine a développé, parmi les êtres vivants, la faculté la plus avancée de créer des ponts entre le matériel et le symbolique.


Il est fréquent que les déterministes radicaux – notamment ceux qui s’inspirent de Pierre‑François Lordon, figure majeure de l’anarchisme français – survalorisent l’individu au point de le réduire à une entité totalement libre, reléguant la conscience à un rôle secondaire face à l’activité. Or, l’effet de la conscience réside précisément dans son activité ; elle est indispensable pour établir le lien entre les structures sociales et les individus concrets.


Cette perspective permet d’éviter les explications biographiques propres à la psychanalyse, qui attribuent les phénomènes sociaux aux vécus personnels (relations familiales, traumatismes, etc.) et négligent les structures telles que les classes sociales, les institutions ou l’État. Cette tendance se retrouve dans la célèbre citation de Lucien Goldmann : « Les structures ne descendent pas dans la rue », qui rappelle que les structures ne se réduisent pas à la somme d’individus autonomes.


Le pont entre les deux niveaux consiste à reconnaître que l’individu porte deux dimensions :


  1. Sa conscience, qui intègre sa biographie personnelle (souvent anecdotique).

  2. Les structures mentales du groupe auquel il appartient (classe sociale, communauté, etc.).

    Ainsi, les actions anecdotique de l’individu découlent principalement de sa biographie, tandis que les actions signifiantes trouvent leur origine dans les structures mentales partagées du groupe auquel il est inséré.


Remarque critique : cette articulation entre conscience individuelle et structures collectives propose une alternative aux approches strictement psychanalytiques ou déterministes, en soulignant que la transformation sociale nécessite simultanément l’action consciente des individus et la dynamique des structures sociales qui les façonnent.


Marxisme : de l’individu aux classes


Dans une perspective marxiste, il convient d’interroger ce que porte chaque individu en soi. À ce titre, je renvoie aux travaux de Goldman (notamment Le Dieu caché), qui insistent sur le dépassement de la biographie individuelle au profit de l’appartenance instantanée à un groupe : classe sociale, sujet collectif, groupe ethnique, groupe de genre, etc. Ces identifications mobilisent immédiatement la conscience de l’individu afin de résoudre des problèmes concrets, plutôt que d’être reléguées à de simples effets du passé.


La conscience comme moteur de l’action sociale

Évacuer la conscience revient à nier la centralité absolue de l’activité humaine, qui demeure immanente à toutes les époques et constitue le facteur actif et transformateur de la société. Ainsi, la conscience n’est pas un simple épiphénomène ; elle est la force qui rend possible la transformation sociale.


Biographie individuelle versus signification politique

Les expériences biographiques peuvent être politiquement insignifiantes. Par exemple, un survivant du Bataclan pourra revivre l’attaque toute sa vie, mais cet épisode n’a guère de portée politique au niveau national ; il demeure un traumatisme personnel. Inversement, l’appartenance à un groupe social (classe, communauté, etc.) possède rarement une signification politique aiguë pour la majorité des individus. Seuls quelques acteurs – grands auteurs, leaders politiques – parviennent à devenir des points de passage entre la structure mentale du groupe et la réalité politique. Ces « génies » opèrent à l’interface entre l’individu et la représentation collective d’une vision du monde.


Illustration : Fidel Castro

Fidel Castro incarna, à un moment donné, la volonté anti‑impérialiste et communiste du peuple cubain. Son sujet individuel s’est fondu dans le sujet collectif ; il est devenu la personnification politique du mouvement qu’il dirigeait.


Critique des explications psychanalytiques

Les approches psychanalytiques tendent à expliquer l’activité politique d’un individu à partir de sa biographie (par exemple, le cas de Trump). Or, une survalorisation politique résulte avant tout de l’inscription de l’individu dans des sujets collectifs. L’action politique ne naît pas d’une dynamique intérieure isolée, mais d’une insertion dans des structures collectives.


Exemple historique : Rousseau

Les psychanalystes pourraient interpréter Rousseau à travers sa vie personnelle, mais cela n’explique pas pourquoi la bourgeoisie progressiste de son époque s’est reconnue en lui. Rousseau demeure un « grand auteur » précisément parce que son œuvre reflète et exprime la vision du monde de cette classe sociale.


Synthèse : interaction entre individus et sujets collectifs

À l’échelle sociétale, aucun individu ne transforme la société seul. Les sujets collectifs, bien qu’ils ne possèdent pas de conscience ou d’existence ontologique propre comme l’individu, agissent néanmoins grâce à des coordinations et à des structures mentales partagées. La transformation sociale se réalise donc toujours par l’interaction de consciences individuelles inscrites dans des cadres collectifs.


Remarque critique : cette analyse souligne la tension entre l’accent mis par le marxisme structuraliste sur les déterminismes de classe et la tendance psychanalytique à privilégier les trajectoires biographiques. Selon moi, la première offre une grille d’interprétation plus robuste pour comprendre les dynamiques politiques contemporaines, même si elle ne rend pas compte de la totalité des motivations psychiques individuelles.


Repenser les topiques freudiennes : vers une topique relationnelle


Les schémas classiques de la psychanalyse freudienne distinguent le Moi, le Surmoi, ainsi que les instances mentales de l’inconscient, du préconscient et du conscient. Cette organisation repose essentiellement sur une logique individuelle : chaque instance est envisagée comme appartenant à la psyché d’un sujet isolé.


Or, il apparaît aujourd’hui la nécessité d’ajouter une troisième topique, non pas centrée sur l’individu, mais sur la relation. Cette topique relationnelle mettrait en évidence que le sujet ne peut être compris qu’à travers ses liens avec autrui.


Exemple illustratif : le nourrisson

Pour appréhender le nourrisson, il est impossible de le concevoir comme un être autonome. Sa vulnérabilité extrême impose qu’il soit toujours pensé en relation avec sa mère ou, plus largement, avec les personnes qui assurent son soin. Le nourrisson dépend continuellement d’un environnement affectif et matériel qui garantit sa survie et son développement.


Cette perspective contraste nettement avec la vision freudienne du début du XXᵉ siècle, qui tendait à présenter l’individu comme un narcissique ou un bourgeois engagé dans une compétition permanente. Dans ce cadre, le sujet était perçu comme un agent autonome, en lutte constante avec ses pairs, voire avec son propre enfant. La lecture bourgeoise projette alors le conflit compétitif sur le nourrisson, le réduisant à un simple reflet de la dynamique de rivalité adulte.


Vers une psychanalyse relationnelle


En intégrant une topique relationnelle, on reconnaît que :


  1. Le sujet se constitue à travers des interactions précoces et continues avec les figures d’attachement.

  2. Les processus psychiques (désirs, pulsions, défenses) sont co‑produits par le cadre relationnel, et non exclusivement générés par l’intérieur du Moi.

  3. Les pathologies peuvent être comprises comme des ruptures ou des dysfonctionnements dans ces réseaux relationnels, plutôt que comme des dysfonctionnements purement intra‑psychiques.

Cette approche ouvre la voie à une psychanalyse intersubjective, où les notions de transfert, contre‑transfert et co‑construction du sens occupent une place centrale, dépassant la simple cartographie des instances mentales freudiennes.


Evolution du mode de production et individualité


Dans une lecture marxiste, l’individu ne se réduit pas à la notion de « Moi » ou de « Je ». Ces catégories subjectives sont, selon cette perspective, le produit d’une évolution historique des forces productives. Lorsque le développement matériel atteint un certain stade, apparaît un équilibre relatif entre trois dimensions : la survie quasi‑individuelle (« le Moi »), la conscience réflexive (« le Je ») et la dimension collective (« le Nous »).


Vivre seul : émancipation individuelle rendue possible par le collectif

Il s’agit d’un phénomène typiquement moderne que de pouvoir habiter seul, dans un appartement autonome. Cette autonomie apparente repose toutefois sur un vaste réseau de coopération implicite : approvisionnement en eau, électricité, transports, services de santé, etc. On peut légitimement qualifier cela de progrès, mais il convient de souligner que la prétendue « individualité abstraite » s’appuie sur des infrastructures collectives.


Ainsi, on peut soutenir que le communisme ne doit pas renoncer à l’idée d’individualité, mais plutôt la reconsidérer comme une forme d’émancipation rendue possible par l’émancipation collective. En d’autres termes, le projet communiste vise à concilier les aspirations individuelles avec celles du groupe, sans opposer les deux :


Le communisme est un individualisme. Son objectif est la réalisation de l’émancipation individuelle grâce à l’émancipation collective, et non la mise en opposition de ces deux dimensions.

Etude de cas : Trump et les fichiers Epstein


Comme vous le savez, lors du « No Kings Day » aux États-Unis, sept millions de personnes sont descendues dans les rues pour protester contre ce que l’on perçoit comme une fascisation manifeste du second mandat de Donald Trump depuis son accession au pouvoir. La réponse du président à ce mécontentement massif a consisté en une vidéo générée par intelligence artificielle montrant Donald Trump aux commandes d’un avion similaire à celui de Top Gun, mais, au lieu de porter un casque d’aviateur, il porte une couronne. Dans cette mise en scène, l’avion largue des excréments sur les manifestants, symbolisant ainsi une réponse directe à la colère populaire.


La psychanalyse tend à survaloriser un événement anecdotique : elle ne saisit pas que c’est la figure même de Trump, dans son contexte politique et structurel, qui confère à cet acte sa portée symbolique. Elle ne considère pas non plus les millions de personnes qui, à leur tour, expriment leurs frustrations de façon similaire.


À partir de cet événement, nous pouvons proposer une interprétation qui reste fortement influencée par la conscience et l’inconscient du psychanalyste. Que faisait « le roi » Trump aux commandes de son avion ? Il déversait des salves d’excréments sur la population américaine manifestant son désaccord avec la politique menée, sans viser la population dans son ensemble.

Dans cette perspective, le peuple n’existe pas en tant qu’entité homogène ; le corps social est contradictoire et dialectique. L’opinion, selon Bourdieu, n’existe pas non plus. Ainsi, la psychanalyse réduit à tort la population à une entité uniforme.

Pour analyser cette situation, il convient de croiser plusieurs outils : ceux de la macroéconomie, de l’analyse politique et de la psychanalyse.


Par ailleurs, le lien avec les « dossiers Epstein » illustre comment le mal peut être perçu comme une pratique concrète au sein de la société : une sur‑conflictualité, une sur‑violence interne qui est externalisée comme un mal extérieur. Cette dynamique alimente les théories satanistes et complotistes, qui cherchent à expliquer l’activité coordonnée de certains acteurs.


Il ne s’agit pas simplement d’une lutte entre bourgeoisies ; il s’agit d’une double forme de pouvoir – économique (propriété des moyens de production) et politique/médiatique – qui permet à ces élites de diffuser leurs idées et d’influencer le discours public, à l’image de pharaons modernes.


Cette dynamique traverse l’histoire et révèle l’incapacité des élites à gérer les crises. Le sur‑pouvoir orienté vers le sadisme apparaît comme une forme de violence pure, nécessitant une explication rationnelle. Dans le cadre des dossiers Epstein, nous observons une société profondément en crise, où le corps social (le prolétariat et le salariat généralisés) n’a pas encore développé les structures politiques concrètes pour prendre le pouvoir.

Nous sommes ainsi dans la période décrite par Gramsci : "Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres."

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