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10 ans de macronisme : transfert organisé

il y a 12 minutes
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Pour dépasser mes difficultés de rédaction et partager mes combats plus facilement, j'utilise l'IA pour mettre mes recherches et mes idées en forme. Texte entièrement relu et validé.


Source : Institut La Boétie Données et arguments du 4 mai


Introduction


Alors que le second et dernier mandat d'Emmanuel Macron entre dans sa dernière année, un bilan d'ensemble devient enfin possible. Dix années, deux mandats complets : le recul suffit désormais à juger non plus des intentions ni des réformes à chaud, mais des résultats mesurés.

Le premier réflexe du défenseur du bilan sera conjoncturel : pandémie, choc inflationniste, guerres — tout le monde s'est appauvri, tous les patrimoines ont gonflé partout, aucune politique n'y peut rien. L'objection mérite d'être prise au sérieux, car elle est en partie vraie : la période 2017–2027 a été traversée de chocs qui ont frappé toutes les économies comparables. C'est précisément pourquoi elle se retourne contre son auteur. Car pendant que la moyenne de l'Union européenne réduisait ses inégalités de revenus, la France voyait les siennes augmenter. Une victime commune des mêmes chocs réduit ses inégalités ; la France les accroît. Une exception n'est pas un destin : c'est une politique.

Ce texte procède en trois temps. D'abord les faits — mesurer l'explosion, à angle comparatif européen, en distinguant soigneusement ce qui relève du macronisme de ce qui le précède. Puis les mécanismes — remonter des résultats aux choix politiques qui les ont produits, en s'appuyant sur les évaluations chiffrées disponibles. Enfin l'architecture — montrer que le démantèlement des protections collectives n'accompagne pas l'aggravation des inégalités mais la permet. Nous conclurons sur ce qui doit l'être : ce basculement est la construction de choix politiques, il peut donc être déconstruit.


Chapitre I : Une société plus inégalitaire que jamais


  1. La France, exception négative européenne


Commençons par l'argument le plus robuste du dossier, parce qu'il est comparatif. Entre 2014 et 2024, le coefficient de Gini — l'indicateur synthétique des inégalités de revenus — a augmenté en France alors qu'il diminuait en moyenne dans l'Union européenne. Les chocs de la période (Covid, inflation, resserrement monétaire) étaient communs à tous ; la trajectoire française ne l'est pas. Elle dévie, et elle dévie contre la tendance.

Cette singularité a un versant que les communicateurs du bilan présenteront comme flatteur : la France est devenue le troisième pays au monde par le nombre de millionnaires, derrière les États-Unis et la Chine. L'exception hexagonale existe donc bien — pour quelques-uns.

Le diagnostic n'a d'ailleurs rien d'une affaire de militance. En 2025, le Financial Times — quotidien financier britannique difficilement soupçonnable d'obédience insoumise — écrivait de la France qu'elle est « une démocratie sociale sous-financée croisée avec une oligarchie », au point qu'« on croirait que 1789 n'a jamais eu lieu ». Quand la presse de la City formule le constat, il ne relève plus de la rhétorique de campagne.


  1. La pauvreté, niveau historiquement haut


Mesurons maintenant, en delta de mandat. Depuis 2017, un million de personnes supplémentaires ont basculé dans la pauvreté, c'est-à-dire vivent avec moins de 60 % du revenu médian. Au total, 10 millions de personnes — 15 % de la population — vivent sous ce seuil : un niveau historiquement haut.

Cette pauvreté n'est pas un accident biographique : en France, il faut six générations — 180 ans — pour en sortir. La pauvreté hexagonale est d'abord une hérédité. Et l'éventail des niveaux de vie s'est ouvert sur la période : en 2023, les 10 % les plus pauvres vivent en moyenne avec environ 6 700 euros par an, quand les 10 % les plus riches disposent de 131 500 euros — près de vingt fois plus, et un écart qui se creuse d'année en année.


  1. La société d'héritiers


Le patrimoine concentre les inégalités plus encore que le revenu. Les 10 % les plus riches détiennent à eux seuls 47,1 % de la richesse nationale, et leur patrimoine est en moyenne 163 fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres. Une part croissante de ce patrimoine est aujourd'hui héritée plutôt qu'acquise, ce qui verrouille la reproduction des positions entre générations.

Soyons rigoureux sur la chronologie : ce mouvement est ancien — la remontée des flux successoraux était documentée bien avant 2017. Ce qui change sous le macronisme, ce n'est pas l'apparition de la rente, c'est la disparition de son contrepoids fiscal : l'impôt de solidarité sur la fortune, précisément conçu pour amortir cette dynamique, a été supprimé dès le premier budget du quinquennat. L'héritage devenait mécaniquement plus concentré ; on a retiré l'instrument qui le contenait.

Les résultats sont là. Les 500 plus grandes fortunes françaises ont vu leur richesse plus que doubler sous le mandat : de 500 milliards d'euros à 1 170 milliards. En 1996, leur fortune cumulée équivalait à 6 % de la richesse nationale ; trente ans plus tard, en 2024, à 42 % : cette bascule trentenaire constitue la toile de fond — mais son dernier palier, le doublement en sept ans, s'est produit sous mandat. Quant aux 53 milliardaires du pays, leur fortune a progressé de 220 milliards d'euros depuis 2017. Pour donner un ordre de grandeur — hypothèse de calcul explicite : salaire annuel chargé d'un enseignant arrondi à 60 000 euros — cette somme représente plus de trois millions d'années-enseignants, soit l'équivalent de 30 000 postes pendant un siècle. Chacun jugera de l'usage qu'un pays peut en faire.


  1. Le retour des privations


Les statistiques de niveau de vie ont un défaut : elles abstraient. Les indicateurs de privation, eux, décrivent des existences. Or 13,5 % de la population — environ 9 millions de personnes — est aujourd'hui en situation de privation matérielle et sociale, l'un des niveaux les plus élevés observés en plus d'une décennie.

Trois marqueurs, mesurés en 2025 et comparés à 2017 : 11,4 % de la population ne peut pas chauffer correctement son logement — deux fois plus qu'en 2017. 11,2 % ne peut pas se permettre de consommer régulièrement des protéines — viande, poisson ou équivalent — soit 50 % de plus qu'en 2017. Et 30 500 familles ont été expulsées de leur logement par la police en 2025 : un chiffre en hausse de 25 % sur un an, qui a doublé en dix ans.

Ce qui est nouveau, et décisif, c'est l'extension sociologique du phénomène : la précarité ne concerne plus seulement les populations les plus marginalisées. Elle touche désormais les personnes en emploi — les salariés — et se concentre avec une netteté sociale accablante : 35 % des chômeurs, 30 % des familles monoparentales, 15 % des ouvriers contre 2 % des cadres sont en situation de privation. La société française s'est stratifiée par conditions entières.

Les faits sont posés, convergents, et validés jusqu'à par des observateurs hostiles. Restent les causes — car rien de tout cela ne s'est produit seul.


Chapitre II : Des politiques publiques qui ont organisé l'aggravation


  1. La pièce maîtresse : le transfert mesuré


Avant d'examiner les outils, exhibons le résultat agrégé — car il a été mesuré, et par l'institut statistique national lui-même. Selon l'Insee, les réformes socio-fiscales du mandat ont retiré en moyenne 300 euros aux plus modestes, tandis qu'elles accordaient 300 euros supplémentaires aux plus aisés. Ce chiffre n'est pas une corrélation ni une évolution conjointe : c'est l'évaluation de l'effet propre des réformes, mesure par mesure, redistribution par redistribution. Un appareil statistique public, chargé depuis 1946 d'objectiver la société française, décrit un transfert opéré depuis le bas vers le haut de la distribution. C'est cette pièce qui autorise le mot « organisé » — et c'est pourquoi il faut maintenant montrer la machinerie.


  1. La politique de l'offre : l'État au service du marché et des fortunes


Le moteur de ce transfert a un nom officiel : la politique de l'offre, dont le principe — le « ruissellement » — promettait que l'argent donné au capital se répandrait sur l'économie réelle. Elle s'est matérialisée en un triptyque fiscal cohérent :

  • la suppression de l'ISF, dès 2017 ;

  • la baisse de l'impôt sur les sociétés, de 33 % en 2017 à 25 % ;

  • la flat tax de 30 % sur les revenus du capital — un taux unique qui abolit la progressivité, cette invention du XXᵉ siècle fiscal, et réduit fortement la contribution des plus aisés.

Ces choix n'étaient pas aveugles : ils étaient l'application littérale d'une doctrine. On peut donc les juger à leurs fruits. Le ruissellement a-t-il ruisselé ?

Les grandes entreprises ont capté l'essentiel des 200 milliards d'aides publiques annuelles qui leur sont consacrées, sans effet démontré sur l'investissement ou l'emploi. Il existe en revanche un effet démontré sur les dividendes. Depuis 2020, chaque année apporte son nouveau record : en 2017, les entreprises du CAC 40 versaient 45 milliards d'euros de dividendes et rachetaient pour l'essentiel de leurs actions — opération spéculative consistant à racheter ses propres titres pour en élever le cours ; en 2025, 107 milliards. Plus que le doublement. L'hypothèse théorique a été falsifiée par ses propres résultats : le ruissellement existe — il ruisselle vers le haut.

Une précision d'honnêteté, pour couper court à la facilité du procès en anachronisme : la TVA, la CSG et nombre d'allègements fiscaux existaient avant 2017, et les quinquennats précédents ont ouvert nombre de brèches. La nouveauté du macronisme n'est pas dans chaque outil pris isolément — elle est dans leur concomitance systématique : jamais auparavant baisse de l'impôt du capital et compression des prestations sociales n'avaient été conduites ensemble, comme les deux faces d'un même plan de compte.


  1. La contrepartie : la comptabilité en partie double


Car ce qui est donné en haut doit être pris quelque part. La colonne débit de l'écriture est connue, et chaque ligne est datable, nommable :

  • la baisse de l'APL — moins 5 euros, premier geste social du premier mandat ;

  • le doublement de la franchise médicale ;

  • la réforme de l'assurance chômage, sans cesse durcie ;

  • la réforme des retraites, imposée puis constitutionnalisée ;

  • la réduction massive des contrats aidés.


À cette politique de prestations s'ajoute l'armature fiscale : le poids croissant, dans les recettes, des impôts proportionnels — TVA, CSG — appliqués à taux fixe et donc structurellement plus lourds, en proportion du revenu, pour les ménages modestes que pour les aisés. La montée en puissance de ces prélèvements est une tendance de long terme, antérieure au mandat ; mais son produit est sans appel : la TVA, impôt aveugle aux revenus, rapporte aujourd'hui à l'État deux fois plus de recettes que l'impôt sur le revenu, qui est, lui, progressif. L'État français prélève davantage sur la consommation des pauvres que sur les revenus — déclarés — des riches.

Un point enfin, parce qu'un contradicteur informé le soulèverait — et il ferait bien : la hausse de la CSG de 2018, prise isolément, a été évaluée comme globalement progressive. L'acceptons. Le problème n'est aucune mesure isolée : c'est la combinaison. Une hausse de cotisation sociale progressive, au même moment où l'on supprime l'ISF et où l'on aligne la fiscalité du capital sur un taux plat de 30 %, ne constitue pas un effort partagé — c'est un jeu de bonneteau à trois coquetiers, où la progressivité d'une carte sert d'alibi à la régressivité d'ensemble. L'évaluation consolidée −300 €/+300 € le démontre : ce qui compte n'est pas la couleur affichée de chaque carte, mais le point final de la donne.


Chapitre III : Le démantèlement des protections collectives - l'accélérateur


  1. Santé : la tension organisée


Des mécanismes décrits ci-dessus, on pourrait croire qu'ils agissent sur un sol stable. C'est le troisième temps de la démonstration : le sol lui-même a été retiré.

Commençons par la rigueur chronologique : la réduction de l'offre hospitalière est une dynamique trentenaire — près de 100 000 lits supprimés depuis 2000, des centaines de services d'urgence partiellement ou totalement fermés (données DREES, Samu-Urgences de France). Elle n'est pas née en 2017. Mais le macronisme a fait pire que la poursuivre : il y a renoncé à l'inverser alors même qu'il en avait le mandat, la majorité et les moyens. Le pays arrivait en 2017 avec un hôpital fatigué mais debout, et la crise sanitaire de 2020 venait de rappeler, au prix de vies, ce que signifie un hôpital public en tension ; la réponse fut une contrainte budgétaire de moyen constant, un Ségur sans financement récurrent, des restructurations forcées. Le résultat est devant nous : plusieurs millions de personnes vivent désormais dans des zones sous-dotées en médecins et professionnels de santé, avec des délais de prise en charge croissants. La France, exportatrice historique de sa sécurité sociale, importe désormais le rationnement par l'attente.


  1. Logement, éducation, travail : l'érosion généralisée


Le logement concentre la démonstration : la construction de logements sociaux a fortement reculé, plus de 4 millions de personnes sont mal-logées — chiffre structurel de longue durée — mais les 30 500 expulsions policières de 2025, en hausse de 25 % sur un an, sont, elles, parfaitement datables et imputables. La structure est ancienne ; la casse sociale est fraîche.

L'éducation : les moyens stagnent pendant que les inégalités sociales de réussite se creusent — 73 % des enfants de cadres accèdent à l'enseignement supérieur, contre 41 % des enfants d'ouvriers. Ce chiffre est, là encore, de longue durée ; c'est précisément ce qui en fait le nœud du problème. Car il est le mécanisme intime de la statistique donnée en ouverture : s'il faut six générations pour sortir de la pauvreté, c'est d'abord parce que l'école républicaine ne parvient plus à découpler le destin scolaire de l'origine sociale. Le mécanisme de reproduction existe depuis longtemps ; le refus de l'outiller pour l'inverser est un choix contemporain.

Le travail, enfin : les réformes de 2017 et suivantes — code du travail, puis assurance chômage durcie en plusieurs étapes — ont accru la précarité par les voies les plus directement imputables : hausse des contrats courts, durcissement des conditions d'indemnisation, essor du « mal-emploi » qui touche plusieurs millions de personnes. Sur ce terrain, contrairement à la santé ou à l'école, l'attribution est intégrale : les textes ont un nom, une date, un rapporteur.


  1. La fonction du démantèlement


Il faut maintenant nommer la fonction de l'ensemble, car c'est ici que le dossier prend sens. L'affaiblissement des services publics et des protections sociales n'est pas un dommage collatéral de la politique fiscale : il en est la condition d'efficacité. Un transfert massif de richesses vers le haut, on l'a vu, suppose de baisser en haut ce qu'on prend en bas ; encore faut-il que rien ne vienne réamorcer, par le bas, ce qui a été pris. D'où le démontage simultané de tout ce qui pouvait contenir les inégalités : l'hôpital qui soignait sans condition de revenu, l'école qui promettait l'ascension, l'assurance chômage qui amortissait les chocs, les aides au logement qui compensaient les loyers.

La boucle est complète : fiscalité favorable en haut + protections affaiblies en bas = transfert massif de richesses vers le haut. Le macronisme ne s'est pas contenté d'accompagner des transformations économiques — il a organisé une recomposition de la société, au profit du capital et des catégories les plus favorisées. Un État qui se retire de ses fonctions redistributrices et protectrices, tout en soutenant activement les acteurs économiques les plus puissants : voilà la définition de fonctionnement du système.


Conclusion


Récapitulons la trajectoire. Sur les revenus : un million de pauvres supplémentaires, un niveau de pauvreté historiquement haut, un Gini qui monte quand celui de l'Europe baisse. Sur le patrimoine : des fortunes qui doublent, une concentration record, l'héritage roi et son imposteur démantelé. Sur les conditions de vie : le froid, la faim, les expulsions — en hausse mesurée, année après année. Sur l'accès aux droits : l'hôpital sous tension, l'école qui reproduit, le travail qui précarise.

Dix années, un seul schéma : un État qui allège la contribution des plus aisés pendant qu'il réduit le soutien aux plus modestes, et qui, simultanément, démonte les mécanismes publics qui contenaient les écarts. La preuve est double et elle tient en deux pièces : l'évaluation de l'Insee — 300 euros retirés en bas, 300 accordés en haut, effet mesuré, non conjecturé — établit le caractère délibéré du transfert ; l'écart de trajectoire avec l'Union européenne écarte l'explication par les circonstances.

Dès lors, il faut dire les choses telles qu'elles sont : les inégalités ne sont pas une dérive du système macroniste. Elles sont l'un de ses résultats réfléchis. Ce n'est pas une nuance de vocabulaire : une dérive se subit, un résultat se décide — et se juge.

Mais la même logique commande la conclusion. Ce basculement n'a rien d'inévitable : il est la construction de choix politiques — un impôt supprimé ici, une prestation rabotée là, une urgence fermée ailleurs. Ce qui a été décidé peut être défait. Ce qui a été construit peut être déconstruit. Il ne manque, pour commencer, que le refus de croire que l'addition était inévitable — et le nom, enfin désigné, de ceux pour qui elle a été établie.

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