Violence et non-violence dans la lutte des classes : casse, stratégie et héritage de Mai 68
Réunion militante, 22 octobre 2026.
Pour dépasser mes difficultés de rédaction et partager mes combats plus facilement, j'utilise l'IA pour mettre mes recherches et mes idées en forme. Texte entièrement relu et validé.
Note de cadrage
Cette réunion est un exposé théorique et historique. Elle porte sur des textes (Trotsky, 1909 ; Luxemburg, 1906 ; Chenoweth & Stephan, 2011) et sur un événement historique (Mai 68). Les catégories évoquées — dont certaines sont violentes — le sont uniquement comme objets d'analyse historique, jamais comme modes d'action envisagés, recommandés ou discutés sur le mode pratique.
La discussion et l'analyse assume et réaffirme ici son choix de méthodes non violentes : grèves, manifestations déclarées, occupations négociées, désobéissance civile et actions de masse légales ou assimilées. Ce choix n'est pas tactique ni conjoncturel : c'est aussi la conclusion de la littérature étudiée, qui établit que l'efficacité des mouvements sociaux repose sur la participation massive, que la violence restreint.
Ce document ne contient aucune consigne opérationnelle relative à des actions futures.
Partie I : Poser le problème correctement - la violence comme rapport social, non comme question morale
(env. 15 min)
Décentrer le débat moral (« casser, oui ou non ? ») vers l'analyse des rapports de forces : la violence de l'État et celle des mouvements sociaux n'ont pas le même statut historique. Analyser la violence d'État (répression des grèves, violence policière, violence de l'accumulation primitive décrite par Marx) n'est pas en soi un propos violent — c'est l'objet même de la sociologie historique.
Distinction fondamentale à faire valoir : violence contre les personnes ≠ destruction de la propriété. Dans la tradition marxiste, la propriété capitaliste est analysée comme le produit d'une violence historique (enclosures, colonisation). Cette distinction conceptuelle est présentée pour ce qu'elle est — un débat philosophique — et non comme une justification d'actes quelconques.
Clarifier ensemble le vocabulaire tel qu'utilisé par les historiens : sabotage de production (au sens historique de grève perlée), casse de biens, blocage économique, « terrorisme individuel » (titre du texte de Trotsky étudié en partie II — concept historique, daté et condamné par l'auteur), protection des manifestants contre les charges policières. L'amalgame entre ces catégories détruit la qualité du débat.
Question pour la salle : quand on dit « violence », parle-t-on de la même chose ?
Partie II : L'argument trotskyste contre la casse - pourquoi « non », mais pas pour les raisons qu'on croit
(env. 20 min)
Texte d'appui : Léon Trotsky, « Contre le terrorisme individuel » (1909), pamphlet dirigé contre les attentats anarchistes et narodnikis. Trois arguments de l'auteur à exposer :
Le substitutisme — l'action minoritaire remplace l'action de masse et exprime le doute sur la capacité de la classe à agir elle-même ;
Le rapport de forces asymétrique — la casse déplace le conflit sur le terrain policier, là où l'État est structurellement le plus fort ; une vitrine cassée coûte peu au capital, la répression qui suit brise les organisations de masse ;
La casse dissocie le mouvement de ses bases potentielles (salariés, couches moyennes).
Compléments : Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicats (1906), sur l'école de la lutte de masse ; Lénine sur la distinction entre le geste isolé et l'insurrection comprise comme phénomène historique de masse.
Contrepoints historiographiques à présenter honnêtement (sinon le débat est truqué) : Fanon et le contexte anticolonial — débat académique sur la violence de libération dans les situations coloniales ; les travaux empiriques de Chenoweth et Stephan (Why Civil Resistance Works, 2011) et leurs limites méthodologiques ; le cas des émeutes urbaines américaines et le Civil Rights Act de 1968 — la violence comme signal social analysé par les historiens, non comme stratégie.
Question pour la salle : les historiens relèvent que la destruction de biens a parfois été une action de masse (casse de machines par les ouvriers luddites au XIXe siècle, luttes de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes) et non une action minoritaire. Que nous apprend cette distinction historique entre action de masse et action minoritaire ?
Partie III : Étude de cas - Mai 68, laboratoire de la question
(env. 25 min)
Chronologie analytique (distribuée séparément, une page) : barricades de mai → grève générale sauvage du 13 mai → 7 à 10 millions de grévistes → accords de Grenelle → reprise du travail.
Ce qui a réellement mis le pouvoir en difficulté : l'arrêt de la production, pas la rue enflammée — le 29 mai à Baden-Baden, de Gaulle interroge le général Massu sur la fiabilité de l'armée face à une éventuelle fraternisation, non sur la tenue des barricades.
L'échec analysé en termes trotskystes : crise révolutionnaire ouverte, classe mobilisée, mais absence de direction capable de formuler une alternative politique — le PCF et la CGT refermant le mouvement sur des acquis salariaux.
Les ambivalences à assumer : les barricades comme accélérateur symbolique ; le « mythe du désert de Gaulle » du 29 mai, contesté par l'historiographie ; le « psychodrame » selon Raymond Aron.
La dérive ultérieure de certains groupuscules des années 1970 vers la lutte armée (jusqu'à Action directe) comme confirmation, en creux, de l'analyse de Trotsky en 1909 — ceux qui choisissent la violence clandestine substituent leur minorité aux masses et finissent détruits par l'appareil répressif, sans gain politique.
Question pour la salle : Mai 68 fut-il une révolution manquée, une victoire partielle, ou autre chose ?
Partie IV : Transposition - que conclure pour notre pratique aujourd'hui ?
(env. 20 min + synthèse)
Grille de lecture en trois questions à appliquer à toute action envisagée :
L'action mobilise-t-elle largement, ou reste-t-elle le fait d'une minorité agissant à la place des autres ?
Renforce-t-elle le rapport de forces ou le dégrade-t-elle (adhésion des bases, alliances, prétexte répressif offert à l'adversaire) ?
Est-elle articulée à un objectif politique formulé, ou reste-t-elle un geste d'expression sans portée ?
Discussion sur les formes contemporaines éprouvées : comités d'action, assemblées générales, occupations, blocages économiques, désobéissance civile — hypothèse à discuter : les formes d'auto-organisation ont remplacé le parti révolutionnaire classique comme canal de l'action collective.
Débat final — la discipline non violente sous répression : comment les mouvements qui ont fait le choix non violent organisent-ils leur protection face à la répression (encadrement des cortèges, service d'ordre légal, présence juridique, documentation des violences subies) ? Comment gérer pacifiquement les conflits avec la main-d'œuvre de remplacement pendant une grève, dans le strict cadre du droit du piquetage tel qu'il existe dans notre pays ?
Synthèse : adopter une position collective sur ces principes — ou constater honnêtement les désaccords, ce qui est aussi un résultat.
Pourquoi les marxistes s'opposent au terrorisme individuel, Trotsky, 1911
Nos ennemis de classes ont l'habitude de se plaindre de notre terrorisme. Ce qu'ils entendent par-là n'est pas très clair. Ils aimeraient qualifier de terrorisme toutes les activités du prolétariat dirigés contre les intérêts de nos ennemis de classe. La grève, à leurs yeux, est la principale méthode de terrorisme. Une menace de grève, l'organisation de piquets de grève, le boycott d'un patron esclavagiste, le boycott moral d'un traître de nos propres rangs - ils appellent tout cela terrorisme et bien plus encore. Si on conçoit de cette façon le terrorisme comme toute action inspirant la crainte, ou faisant du mal à l'ennemi, alors, naturellement, la lutte de classe toute entière n'est pas autre chose que du terrorisme. Et la seule question restante est de savoir si les politiciens bourgeois ont le droit de déverser le flot de leur indignation morale à propos du terrorisme prolétarien, alors que leur appareil d'État tout entier avec ses lois, sa police et son armée ne sont rien d'autre qu'un appareil de terreur capitaliste !
Cependant, il faut dire que quand il nous reproche de faire du terrorisme, il essaie, - bien que pas toujours sciemment - de donner à ce mot un sens plus étroit, plus indirect.
Dans ce sens strict du mot, la détérioration de machines par des travailleurs, par exemple, est du terrorisme. Le meurtre d'un employeur, la menace de mettre le feu à une usine ou une menace de mort à son propriétaire, une tentative d'assassinat, revolver en main, contre un ministre du gouvernement - toutes ces actions sont des actes terroristes au sens complet et authentique. Cependant, quiconque ayant une idée de la vraie nature de la social-démocratie internationale devrait savoir qu'elle s'est toujours opposée à cette sorte de terrorisme et le fait de la façon le plus intransigeante.
Pourquoi ? Faire du terrorisme par la menace d'une grève, ou mener de fait une grève, est quelque chose que seuls les travailleurs de l'industrie peuvent faire. La signification sociale d'une grève dépend directement de : premièrement, la taille de l'entreprise ou du secteur industriel qu'elle affecte, et, deuxièmement, du degré auquel les travailleurs y prenant part sont organisés, disciplinés, et prêts à l'action. Ceci est aussi vrai d'une grève politique que cela l'est pour une grève économique. Cela continue à être la méthode de lutte qui découle directement du rôle productif du prolétariat dans la société moderne.
La terreur individuelle déprécie le rôle des masses.
Pour se développer, le système capitaliste a besoin d’une superstructure parlementaire. Mais comme il ne peut pas confiner le prolétariat moderne à un ghetto politique, il doit tôt ou tard permettre aux travailleurs de participer au parlement. Dans toutes les élections, le caractère de masse du prolétariat et son niveau de développement politique - quantités, qui, une fois de plus, sont déterminées elles aussi par son rôle social, c'est-à-dire, par-dessus tout, son rôle productif - trouvent leur expression.
Dans une grève, de même que dans des élections, la méthode, le but, et les résultats de la lutte dépendent toujours du rôle social et de la force du prolétariat en tant que classe. Seuls les travailleurs peuvent mener une grève. Les artisans ruinés par l'usine, les paysans dont l'eau est polluée par l'usine, ou les membres du lumpen prolétariat, avides de saccage, peuvent briser les machines, mettre le feu à une usine ou assassiner son propriétaire. Seule la classe ouvrière, consciente et organisée, peut envoyer une foule en représentation au parlement pour veiller aux intérêts des prolétaires. Par contre, pour assassiner un personnage officiel en vue, on n'a pas besoin d'avoir derrière soi les masses organisées. La recette pour fabriquer des explosifs est accessible à tous, et on peut se procurer un Browning n'importe où. Dans le premier cas, il s'agit d'une lutte sociale, dont les méthodes et les moyens découlent nécessairement de la nature de l'ordre social dominant du moment, et, dans le second, d'une réaction purement mécanique, identique n'importe où - en Chine comme en France -, très frappante dans sa forme extérieure (meurtre, explosions, ainsi de suite…) mais absolument inoffensive en ce qui concerne le système social.
Une grève, même d'importance modeste, a des conséquences sociales : renforcement de la confiance en soi des travailleurs, renforcement des syndicats et même, assez souvent, une amélioration de la technologie de production. Le meurtre du propriétaire d'usine ne produit que des effets de nature policière, ou un changement de propriétaire dénué de toute signification sociale. Qu'un attentat terroriste, même "réussi", jette la confusion dans la classe dirigeante, dépend des circonstances politiques concrètes. Dans tous les cas, cette confusion ne peut être que de courte durée ; l'État capitaliste ne se fonde pas sur les ministres du gouvernement et ne peut être éliminé avec eux. Les classes qu'il sert trouveront toujours des remplaçants ; la machine reste intacte et continue à fonctionner.
Mais le désordre introduit dans les rangs des masses ouvrières elles-mêmes par un attentat terroriste est plus profond. S'il suffit de s'armer d'un pistolet pour atteindre son but, à quoi bon les effets de la lutte de classe ?
Si un dé à coudre de poudre et un petit morceau de plomb sont suffisants pour traverser le cou de l'ennemi et le tuer, quel besoin y a-t-il d’une organisation de classe ? Si cela a un sens de terrifier des personnages hauts placés par le grondement des explosions, est-il besoin d'un parti ? Pourquoi les meetings, l'agitation de masse, et les élections, si on peut si facilement viser le banc des ministres de la galerie du parlement ?
À nos yeux la terreur individuelle est inadmissible précisément parce qu'elle rabaisse le rôle des masses dans leur propre conscience, les faits se résigner à leur impuissance, et leur fait tourner les yeux vers un héros vengeur et libérateur qui, espèrent-ils, viendra un jour et accomplira sa mission. Les prophètes anarchistes de le "propagande de l'action" peuvent soutenir tout ce qu'ils veulent à propos de l'influence élévatrice et stimulante des actes terroristes sur les masses. Les considérations théoriques et l'expérience politique prouvent qu'il en est autrement. Plus "efficaces" sont les actes terroristes, plus grand est leur impact, plus il réduisent l'intérêt des masses pour l'auto-organisation et l'auto-éducation.
Mais les fumées de la confusion se dissipent, la panique disparaît, le successeur du ministre assassiné apparaît, la vie s'installe à nouveau dans l'ancienne ornière, la roue de l'exploitation capitaliste tourne comme auparavant ; seule la répression policière devient plus sauvage, plus sûre d'elle même, plus impudente. Et, en conséquence, au lieu des espoirs qu'on avait fait naître, de l'excitation artificiellement soulevée, arrivent la désillusion et l'apathie.
Les efforts de la réaction pour mettre fin aux grèves et au mouvement de masse des ouvriers en général se sont toujours, et partout, soldés par un échec. La société capitaliste à besoin d'un prolétariat actif, mobile et intelligent ; elle ne peut, donc, maintenir le prolétariat pieds et poings liés pendant très longtemps. D'autre part, la propagande anarchiste de "l'action" a montré chaque fois que l'État est plus riche en moyen de destruction physique et de répression mécanique que ne le sont les groupes terroristes.
S'il en est ainsi, où cela laisse-t-il la révolution ? Est-elle rendue impossible par cet état de choses ? Pas du tout. Car la révolution n'est pas un simple agrégat de moyens mécaniques. La révolution ne peut naître que de l'accentuation de la lutte de classe, et elle ne peut trouver une garantie de victoire que dans les fonctions sociales du prolétariat. La grève politique de masse, l'insurrection armée, la conquête du pouvoir d'État - tout ceci est déterminé par le degré auquel la production s'est développée, l'alignement des forces de classes, le poids social du prolétariat, et enfin, par la composition sociale de l'armée, puisque les forces armées sont le facteur qui, en période de révolution, détermine le sort du pouvoir d'État.
La social-démocratie est assez réaliste pour ne pas essayer d'éviter la révolution qui se développe à partir des conditions historiques existantes ; au contraire, elle évolue pour affronter la révolution les yeux grands ouverts. Mais, contrairement aux anarchistes, et en opposition directe avec eux, la social-démocratie rejette toutes méthode et tous moyens ayant pour but de forcer artificiellement le développement de la société et de substituer des préparations chimiques à la force révolutionnaire insuffisante du prolétariat.
Avant d'être promu au rang de méthode de lutte politique, le terrorisme fait son apparition sous la forme d'actes de vengeance individuels. Ainsi en était-il en Russie, terre classique du terrorisme. Le fait qu'on eût donné le fouet à des prisonniers politiques poussa Véra Zassoulitch à exprimer le sentiment général d'indignation par une tentative d'assassinat du général Trepov. Son exemple fut imité dans les cercles de l'intelligentsia révolutionnaire qui manquait de tout support de masse. Ce qui avait commencé comme un acte de vengeance non réfléchi se développa pour devenir tout un système en 1879-1881. Les vagues d'assassinat commis par les anarchistes en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord viennent toujours après quelque atrocité commise par le gouvernement - le fait de tirer sur des grévistes ou l'exécution d'opposants politiques. La source psychologique du terrorisme la plus importante est toujours le sentiment de vengeance à la recherche d'un exutoire.
Il n'est pas besoin d'insister sur le point que la social-démocratie n'a rien de commun avec ces moralistes vénaux qui, en réponse à tout acte terroriste, font des déclarations à propos de la "valeur absolue" de la vie humaine. Ce sont les mêmes qui, en d'autres occasions, au nom d'autres valeurs absolues - par exemple l'honneur de la nation ou le prestige du monarque - sont prêts à pousser des millions de gens dans l'enfer de la guerre. Aujourd'hui, leur héros national est le ministre qui accorde le droit sacré de la propriété privée, et, demain, quand la main désespérée des travailleurs au chômage se serre en un poing ou ramasse une arme, ils profèrent toutes sortes d'inepties à propos de l'inadmissibilité de la violence sous quelque forme que ce soit.
Quoi que puissent dire les eunuques et les pharisiens de la moralité, le sentiment de vengeance a ses droits. Il accorde à la classe ouvrière le plus grand crédit moral : le fait qu'elle ne regarde pas d'un œil indifférent, passivement, ce qui se passe dans ce meilleur des mondes. Ne pas éteindre le sentiment de vengeance inassouvi du prolétariat, mais au contraire l'attiser encore et encore, le rendre plus profond, et le diriger contre les causes réelles de toute l'injustice et de la bassesse humaine - c'est là la tâche de la social-démocratie.
Si nous nous opposons aux actes terroristes, c'est seulement que la vengeance individuelle ne nous satisfait pas. Le compte que nous avons à régler avec le système capitaliste est trop grand pour être présenté à un quelconque fonctionnaire appelé ministre. Apprendre à voir tous les crimes contre l'humanité, toutes les indignités auxquelles sont soumis le corps et l'esprit humain, comme les excroissances et les expressions déformées du système social existant, dans le but de diriger toutes nos énergies en une lutte contre ce système - voilà la direction dans laquelle le désir brûlant de vengeance doit trouver sa plus haute satisfaction morale.
Fiche de lecture : Chenoweth & Stephan, Why Civil Resistance Works (2011)
Repères : Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why Civil Resistance Works: The Strategic Logic of Nonviolent Conflict, Columbia University Press, 2011. Corpus : 323 campagnes de résistance violentes et non violentes entre 1900 et 2006.
Extrait n° 1 — le constat central (thèse de l'ouvrage, résumé de l'éditeur) :
« For more than a century, from 1900 to 2006, campaigns of nonviolent resistance were more than twice as effective as their violent counterparts in achieving their stated goals. »
[Entre 1900 et 2006, les campagnes de résistance non violente ont été plus de deux fois plus efficaces que leurs homologues violentes pour atteindre leurs objectifs.]
Extrait n° 2 — le mécanisme explicatif (résumé de l'éditeur) :
« Nonviolent resistance presents fewer obstacles to moral and physical involvement and commitment, and higher levels of participation contribute to enhanced resilience, greater opportunities for tactical innovation and civic disruption [...], and shifts in loyalty among opponents' erstwhile supporters, including members of the military establishment. »
[La résistance non violente oppose moins d'obstacles à l'engagement moral et physique ; des niveaux de participation plus élevés renforcent la résilience, l'innovation tactique, la disruption civique, et provoquent des transferts de loyauté chez les soutiens de l'adversaire, y compris dans l'armée.]
Extrait n° 3 — Chenoweth, essai pour CNN (2012), synthétisant le livre :
« Nonviolent resistance of some sort is almost always possible, and armed uprisings are never inevitable. Instead, violence may be a method people choose because they don't know there is a realistic alternative. »
[La résistance non violente est presque toujours possible ; la violence peut être choisie simplement parce qu'on ignore qu'il existe une alternative réaliste.]
Points de discussion critiques pour la réunion (c'est une étude libérale-américaine, pas un texte militant) :
L'argument central est instrumental, pas moral : les auteures ne plaident pas pour la non-violence par éthique, mais par efficacité stratégique — c'est ce qui rend le dialogue possible avec notre référentiel.
La causalité passe par la participation : la non-violence gagne parce qu'elle mobilise plus largement (barrières à l'engagement plus basses). Attention : cela confirme l'intuition trotskyste (l'action de masse prime) tout en suggérant une conclusion opposée sur le parti.
Limites méthodologiques : le corpus exclut les situations coloniales classiques et les guerres civiles ouvertes ; l'unité d'analyse est la « campagne » avec un objectif unique et défini (changement de régime, occupation) — difficilement transposable à la lutte des classes au sein d'une démocratie bourgeoise ; le biais de sélection des « réussites » non violentes est débattu dans la littérature.
Transposition à Mai 68 : la France 1968 ne figure pas dans ce type de base de données (campagne visant un changement de régime) — l'analogie doit donc rester prudente, ce qui est en soi un point intéressant : nos luttes ne sont pas des « campagnes » au sens de Chenoweth et Stephan.
Sources : Columbia University Press (page de l'ouvrage), blog CUP, Goodreads (synthèse éditoriale).
Chronologie analytique de Mai 68
Préambule : la matrice (janvier – avril)
15 janvier : premiers affrontements à Nanterre (contexte : réformes Fouchet, surpopulation des campus).
22 mars : fondation du Mouvement du 22 Mars autour de Cohn-Bendit, occupation du bâtiment de Nanterre.
2 mai : fermeture de Nanterre ; la contestation se déplace vers la Sorbonne.
La crise étudiante (3 – 11 mai)
3 mai : réunion à la Sorbonne ; interpelation de centaines d'étudiants ; fermeture de la Sorbonne — première erreur du pouvoir : criminaliser une agitation étudiante mineure.
6 – 8 mai : affrontements au Quartier Latin, première nuit d'émeute (7-8 mai), débat à l'Assemblée nationale.
10 – 11 mai : nuit des barricades — environ 60 barricades au Quartier latin ; assaut policier vers 2h15 du matin ; centaines d'arrestations et de blessés, retransmis en direct à la radio. Point d'analyse : valeur militaire quasi nulle (barricades symboliques), valeur d'accélérateur politique considérable — l'indignation morale fait basculer l'opinion.
11 mai : retour de Pompidou (en déplacement officiel en Iran/Afghanistan pendant la crise — deuxième erreur : l'absence du pouvoir au moment décisif) ; la Sorbonne est rouverte.
La jonction ouvrière — le cœur de l'événement (13 – 27 mai)
13 mai : grande manifestation ; déclenchement de la grève générale, avec occupation des lieux de travail — la première usine occupée (Sud-Aviation, Nantes-Bouguenais) s'étant mise en grève dès le 14.
mi-mai : la grève devient sauvage puis générale — elle touchera au maximum environ 10 millions de grévistes (sur ~15 millions de salariés), la plus vaste grève de l'histoire de France. Point d'analyse clé pour la réunion : le rapport de forces qui a menacé le régime naît ici, du côté de la production arrêtée, pas du côté des pavés.
24 mai : discours radiotélévisé de de Gaulle annonçant un référendum sur la « participation » — reçu très mal, manifeste des ultrés partout en France.
25 – 27 mai : négociations de Grenelle (Seguy/Pompidou) — augmentations substantielles (35 % du SMIG en gros) — refusées par les bases (Renault-Billancourt le 27) : le sommet négocie, la base ne suit plus.
28 mai : discours de Mitterrand proposant un gouvernement provisoire ; crise parlementaire complète.
La contre-attaque du pouvoir (29 – 30 mai)
29 mai : disparition de de Gaulle — il se rend à Baden-Baden auprès du général Massu, chef des forces françaises en Allemagne. Selon le récit de Massu, de Gaulle cherchait l'assurance du soutien de l'armée en cas de dernier recours. Interprétation la plus commune : geste d'instabilité, peut-être calcul pour recadrer les siens ; l'historiographie débat toujours de la réalité du « désert » gaullien.
30 mai : discours de de Gaulle refusant sa propre démission, dissolution de l'Assemblée nationale, élections annoncées ; l'après-midi, immense manifestation gaulliste sur les Champs-Élysées (300 000 à 500 000 personnes) ; le même jour, reprise du travail entamée chez Renault (GS des usines).
Point d'analyse : la contre-offensive ne réprime pas frontalement — elle déplace le terrain (élections, légalité républicaine, peur de la subversion) tout en laissant s'user la grève occupée, massivement encadrée par la CGT.
La sortie de crise (juin)
Juin : reprise du travail progressive, usine par usine ; ratification des accords de Grenelle après vote intersyndical ; évacuation de la Sorbonne (14 juin) et des Odéon (16 juin).
23 et 30 juin : élections législatives — victoire écrasante de la majorité gaulliste (358 sièges sur 487, selon les résultats officiels).
Juillet : loi Faure de réforme de l'université (première concession institutionnelle) ; dévaluation discrète du franc.
Le bilan (pour lancer le débat)
Acquis matériels réels mais bornés : hausses de salaires, reconnaissance syndicale en usine, loi Faure — la logique de Grenelle.
Victoire politique du pouvoir en juin tout en perdant la bataille de mai — preuve que répression musclée et concessions partielles sont complémentaires, pas contradictoires.
La question de la « révolution manquée » reste ouverte : crise révolutionnaire au sens trotskyste (rupture du rapport de forces, armée fidèle mais interpellée, vacance du pouvoir) sans direction capable de formuler une alternative au pouvoir ouvrier — ce vide expliquant à la fois la magnitude du mouvement et sa clôture sur des acquis salariaux.
Sources croisées : Fondation Charles de Gaulle (chronologie officielle), Wikipédia (article May 68), Libcom (chronologie détaillée), Britannica.

