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Corps utiles, corps jetables

  • il y a 2 jours
  • 57 min de lecture

Généalogie marxiste des politiques de mort sous le capitalisme


Ouverture :


Pour dépasser mes difficultés de rédaction et partager mes combats plus facilement, j'utilise l'IA pour mettre mes recherches et mes idées en forme. Texte entièrement relu et validé.


Introduction

« Le capital ne se borne pas à produire des marchandises ; il produit des rapports sociaux. Et parmi ceux-ci, la gestion de la vie et de la mort est fondamentale. » — Michel Foucault, La Volonté de savoir (1976)

En juillet 2026, l'Assemblée nationale française adopte définitivement une loi « fin de vie » : 291 voix pour, 232 contre. Les députés de La France Insoumise votent massivement POUR (62 sur 71). Quelques mois auparavant, le gouvernement annonce +36 milliards d'euros supplémentaires pour l'armée, tandis que 6 milliards sont coupés dans l'hôpital public et 3 milliards refusés pour les soins palliatifs. Au Canada, 16 499 personnes ont obtenu une assistance médicale à mourir en 2024 — 5,1 % des décès totaux, soit un décès sur vingt. Des banques de sperme internationales tarifient les donneurs selon leur race, leur taille, leur niveau d'études et leur QI, excluant systématiquement les donneurs handicapés.

Cette constellation de faits — loin d'être dispersée — dessine une logique unique : le capitalisme en crise administre la mortalité différentielle des corps selon leur utilité productive. Ce n'est pas une dérive morale mais un dispositif structurel. Loin de disparaître, le prolétariat se recompose : 3,3 milliards de travailleurs recensés par l'OIT en 2026. Mais le capital doit maintenant gérer non seulement l'exploitation, mais aussi l'élimination sélective des corps improductifs.

Cette série d'articles — Corps utiles, corps jetables puis La tenaille — propose une lecture matérialiste des politiques de mort contemporaines. Elle s'appuie sur un cadre théorique forgé par Michel Foucault (biopouvoir), Heidi Hartmann (division sexuelle du travail) et la tradition marxiste historique, appliqué aux faits vérifiés documentés entre 1930 et 2026.


Partie I : Biopouvoir et politique des corps : le capitalisme comme gestion de la vie et de la mort


  1. Le biopouvoir comme mode de gestion capitaliste des corps


a. Du pouvoir souverain au biopouvoir : transformation dialectique


Michel Foucault, dans La Volonté de savoir (Histoire de la sexualité, Tome 1, 1976), identifie un seuil historique dans l'exercice du pouvoir : le passage du pouvoir souverain au biopouvoir. Là où le souverain pré-capitaliste disposait du droit de « faire mourir ou laisser vivre » — c'est-à-dire la faculté de frapper de mort le corps individualisé comme affichage exemplaire de sa puissance —, le pouvoir moderne opère selon la formule inverse : « faire vivre et laisser mourir ». La cible du pouvoir se déplace du corps puni vers la population globale, administrée à travers ses variables biologiques : natalité, mortalité, santé, productivité. Le moyen se transforme en conséquence : la violence directe (exécution, torture) cède la place à la régulation (hygiène publique, politiques natalistes, médecine du travail, normes de productivité).

Ce basculement n'est pas un simple changement de technique gouvernementale. Il est l'expression d'une transformation structurelle du mode de production. Le capitalisme ne peut se contenter de l'exploitation directe de la force de travail — l'extraction de la plus-value lors du processus de production. Il doit reproduire  cette force de travail : assurer la fabrication de la prochaine génération de prolétaires, maintenir en état de marche les corps productifs, éliminer ou marginaliser ceux dont la maintenance coûte plus que leur rendement escompté. Le biopouvoir est l'instrument de cette gestion élargie. Comme l'écrit Foucault, il s'agit d'une « mise en pouvoir de la vie » — c'est-à-dire l'intégration des processus biologiques eux-mêmes dans les rapports de production.


b. Typologie des corps sous le capitalisme


Si le biopouvoir administre la population comme une ressource, il ne l'administre pas de manière uniforme. Le capitalisme opère une gestion différentielle des corps, organisée par leur fonction dans le procès de production et de reproduction du capital. Quatre catégories fonctionnelles émergent de cette gestion :


Le corps masculin productif et militaire. Assigné au travail productif direct et à la fonction militaire, le corps masculin est encadré par une série d'institutions — école, usine, armée — qui le disciplinent pour maximiser son rendement. Il constitue simultanément une armée de réserve industrielle, mobilisable ou jetable selon les cycles d'expansion et de contraction du capital. Sa valeur biopolitique est indexée sur sa capacité productive : un corps qui travaille et, le cas échéant, qui meurt à la guerre est un corps rentable.


Le corps féminin reproductif. Pivot du dispositif biopolitique, le corps féminin est assigné au travail reproductif — c'est-à-dire à la production de la prochaine génération de force de travail. Son contrôle passe par la régulation de la natalité : accès encadré à l'IVG et à la contraception en période de pléthore de main-d'œuvre, restrictions de ces mêmes droits en période de « réarmement démographique » lorsque le capital anticipe une pénurie de corps disponibles. Le corps féminin n'est pas exploité malgré sa fonction reproductive — il l'est parce qu'il l'assure.


Le corps racisé. Main-d'œuvre flexible, exportable et expulsable selon les besoins du cycle capitalistes. Les migrations forcées, le travail précaire, la menace constante de l'expulsion ne sont pas des dysfonctionnements du système — ils en sont des mécanismes constitutifs. Le corps racisé circule entre les espaces de production selon les convulsions de l'accumulation : reconstruit lorsqu'il faut rebâtir l'Europe d'après-guerre, expulsé lorsque le chômage de masse sert à faire baisser le coût du travail. L'impérialisme, en structurant l'inégalité mondiale, produit en permanence ces réserves de corps déplaçables.


Le corps improductif. Les corps qui tombent hors de l'exploitation directe — personnes handicapées, personnes âgées, malades chroniques — font l'objet d'un traitement spécifique : le triage. Leur maintenance biologique représente un coût sans contrepartie productive pour le capital. Le traitement biopolitique qui leur est réservé — marginalisation, précarité létale, institutionnalisation, et désormais euthanasie présentée comme « choix » — ne relève pas d'une cruauté accidentelle mais d'une logique structurelle : le capital ne reconnaît de valeur à un corps que dans la mesure où il produit ou reproduit.


Ces catégories ne sont pas étanches. Un corps peut être simultanément féminin, racisé et improductif — il subit alors une vulnérabilité triple. Cette superposition n'est pas un effet de hasard : elle résulte de la construction sociale des catégories corporelles par le rapport saltaire lui-même.


c. Le biopouvoir et la crise du capitalisme contemporain


Le biopouvoir n'est pas un dispositif statique. Il se reconfigure selon les phases du capitalisme. Trois grandes configurations sont identifiables :


Phase fordiste (1930-1970). Le compromis de classe fordiste repose sur un pacte implicite : le capital "accepte" (conquis social) la protection collective (Sécurité sociale 1945, retraites, droit du travail) en échange de la stabilisation d'une main-d'œuvre qualifiée et productive. Le biopouvoir s'exerce alors sous un mode protecteur — non par philanthropie, mais parce que la production de masse requiert des corps entretenus collectivement. Les conquêtes ouvrières de cette période ne sont pas des exceptions au biopouvoir : elles en sont une modalité, obtenue par la lutte de classe mais fonctionnellement compatible avec les besoins du capitalisme industriel.


Phase néolibérale (1980-2020). Avec la chute du taux de profit et la mondialisation de la production, le capital rompt le compromis fordiste. Le démantèlement des protections collectives, l'individualisation du risque, la libéralisation du système de santé transforment la gestion des corps. En France, la « casse des lits d'hôpitaux » — environ 30 % de lits fermés depuis 1990, dans un contexte d'austérité budgétaire continue — n'est pas une regrettable conséquence de la rigueur : c'est la condition matérielle qui rend le tri possible. Quand les moyens de soins se raréfient, la priorisation devient non pas un choix éthique mais une nécessité gestionnaire imposée par la pénurie organisée.


Phase impérialiste contemporaine (2020-2026). La pandémie de Covid-19 a révélé la logique de tri de manière brutale et documentée. The Guardian a rendu public l'existence de notices hospitalières demandant de ne pas réanimer les personnes autistes ou handicapées — pratiques qui ne relèvent pas d'une hypothèse speculative mais d'une politique documentée. Parallèlement, l'économie de guerre se met en place : en France, 36 milliards d'euros sont votés pour l'armée quand 3 milliards sont refusés pour la protection de l'enfance. Ce n'est pas une inversion accidentelle des priorités : c'est l'expression de la hiérarchie biopolitique des corps. Le corps productif — fut-ce comme chair à canon — est investi ; le corps improductif est abandonné.


La généalogie historique qui suit — de l'eugénisme de Weimar au MAID canadien — montrera que cette logique n'est pas nouvelle. Elle s'est métamorphosée, suivant le même mouvement que la classe ouvrière qu'elle prétendait discipliner : elle n'a pas disparu, elle a changé de forme. L'essence — l'administration différentielle des corps selon leur productivité pour le capital — demeure.


  1. Le genre et la division du travail comme constructions capitalistes


a. Le genre n'est pas une identité, c'est une division du travail


La conception libérale et féministe contemporaine conçoit le genre comme une identité individuelle — une expression personnelle de soi, un « choix » qui relève de l'autonomie individuelle. Cette perspective masque la réalité matérielle : le genre n'est pas antérieur au capitalisme ; il est produit par lui. Il ne s'agit pas d'une identité qu'il s'agirait d'ajouter à l'analyse de classe, mais d'une division sexuelle du travail constitutive du rapport salarial lui-même.

Du point de vue matérialiste historique, le genre désigne la séparation fonctionnelle entre travail productif (valorisé, salarié, majoritairement masculin historiquement) et travail reproductif (invisible, non rémunéré, majoritairement féminin historiquement). Heidi Hartmann a nommé cette dynamique « division sexuelle du travail » : le capitalisme a besoin des deux types de travail pour fonctionner. Le travail productif valorise le capital et crée de la plus-value ; le travail reproductif assure la production et le maintien de la force de travail elle-même.

La formule est sans équivoque : « La séparation homme/femme n'est pas antérieure au capitalisme ; elle est produite par lui. » Le corps de la femme n'est pas exploité malgré sa fonction reproductive — il l'est parce qu'il l'assure. Le contrôle de la natalité (accès encadré à l'IVG et à la contraception en période de pléthore de main-d'œuvre, restrictions en période de « réarmement démographique ») ne vise pas les femmes en tant qu'individus, mais la reproduction de la classe ouvrière dans son ensemble. Ce qui est présenté comme « choix personnel » est en réalité un rapport de classe imposé par la nécessité de reproduction du capital.

L'« intersectionnalité », popularisée dans les mouvements féministes contemporains, tend à traiter le genre, la race et la classe comme des catégories additives — trois oppressions distinctes qui se combinent. Le matérialisme historique propose une lecture différente : ces catégories sont co-construites par le mode de production. Un corps féminin, racisé et improductif ne subit pas une triple oppression, mais une vulnérabilité unique produite par la superposition des fonctions assignées à chaque catégorie dans l'économie capitaliste.


b. Les corps « déviants » comme révélateurs du système de classification


Si la classification binaire des corps (homme/femme, productif/reproductif) était naturelle, elle serait universelle et stable. Le fait qu'elle varie historiquement et géographiquement, et qu'elle nécessite une coercition pour être maintenue, prouve son caractère arbitraire et contraint. Les corps « déviants » — ceux qui échappent ou résistent à la classification — révèlent la violence du dispositif de tri.

Corps déviant

Classification capitaliste

Coercition exercée

Queer

Hors binaire productif/reproductif

Pathologisation médicale, exclusion sociale

Trans

Correspondance corps/genre non conforme

Stérilisation obligatoire (France jusqu'en 2016)

Intersexe

Ambiguïté anatomique

Mutilation chirurgicale à la naissance

Séropositif

Risque pour la productivité collective

Stigmatisation, exclusion


Le cas des personnes trans. Jusqu'en 2016, la jurisprudence française exigeait la stérilisation des personnes trans pour obtenir le changement d'état civil. Cette exigence n'était pas une « anomalie médicale » isolée — elle était consacrée par la loi. Ce n'est pas un hasard si l'obligation a été levée par la loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016 : le capital avait reconnu qu'il pouvait mieux contrôler la reproduction des femmes cisgenres sans perdre cette garantie sur les corps trans. La coercition médicale visait à faire correspondre les corps à la binarité productive exigée par le capital : un corps devait être clairement assignable à une fonction — soit productif (homme), soit reproductif (femme).


Les mutilations des corps intersexes. À la naissance, les nourrissons intersexes subissent fréquemment des opérations chirurgicales visant à « normaliser » leur anatomie selon la binaire homme/femme. Ces interventions sont effectuées sans consentement — celui du patient étant impossible pour un nouveau-né, et celui des parents étant souvent obtenu dans un contexte de pression médicale et sociale. L'objectif n'est pas thérapeutique mais classificatoire : faire correspondre l'anatomie à la classification binaire qui structure l'ordre productif.


Ces violences ne sont pas des « exceptions » au système — elles en révèlent l'arbitraire. Les corps déviants prouvent que la classification est coercitive, non naturelle. Leur élimination ou correction sert à maintenir l'ordre productif. Là où l'eugénisme historique visait à éliminer les corps « indésirables » (handicapés, minorités ethniques), l'eugénisme de genre vise à adapter les corps à la binarité productive. La fonction est identique : garantir que chaque corps puisse être assigné à une fonction claire dans le procès de reproduction du capital.


c. Lien avec les politiques de mort


La gestion genrée des corps se traduit directement dans les politiques de mort contemporaines. Trois dispositifs illustrent cette articulation :


Stérilisation. Le contrôle reproductif s'abat massivement sur les corps féminins considérés comme improductifs ou dangereux pour la reproduction « souhaitable ». En Amérique, dans les années 1970, des femmes autochtones ont subi des stérilisations en masse — continuité coloniale du contrôle reproductif des populations racisées. En France, les personnes trans étaient stérilisées jusqu'en 2016 pour être reconnues comme telles. Dans les deux cas, la stérilisation vise à empêcher la reproduction de corps jugés indésirables — que ce soit pour des motifs coloniaux (peuples autochtones) ou genrés (personnes trans).


Euthanasie. Les personnes âgées et handicapées sont surreprésentées parmi les bénéficiaires de l'aide active à mourir. Or, les femmes vieillissent plus longtemps que les hommes et représentent la majorité des personnes âgées — elles sont donc statistiquement plus susceptibles de devenir « improductives » selon le critère capitaliste. La logique est la même que pour la stérilisation : les corps qui ne produisent plus (ou dont la production coûte trop cher à maintenir) sont éliminés, présentés comme « choix individuel » de dignité.


Réarmement démographique. Le discours démographique de Macron — produire des corps en bonne santé pour servir d'armée de réserve du capital — cible directement les femmes en âge de procréer. Il ne s'agit pas de « favoriser la natalité » par des mesures sociales, mais d'organiser la production de corps pour la production et pour la guerre. Aux corps immigrés s'ajoute un contrôle coercitif direct : le consentement populaire n'est pas nécessaire pour la politique démographique.


Ces politiques ne sont pas disjointes. Elles forment un continuum biopolitique :

Politique de mort

Corps ciblé

Logique de genre

Stérilisation

Femmes autochtones (Amérique, années 1970), personnes trans

Contrôle reproductif

Euthanasie

Personnes âgées, handicapées

Improductivité liée à l'âge/sexe (les femmes vieillissent plus longtemps, coûtent plus)

Réarmement démographique

Femmes en âge de procréer

Augmentation natalité pour armée de réserve future


  1. Le médecin comme agent de triage


a. La médecine n'est pas neutre : interface biopouvoir / rationalité économique


Le serment d'Hippocrate, « Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion », constitue l'idéal déontologique de la profession médicale depuis des siècles. Beaucoup de médecins ont, et continuent d'avoir, de bonnes intentions, un sens profond de la solidarité humaine et un engagement envers le soin. Cet idéal n'est pas nié par l'analyse qui suit : il s'agit d'une contradiction structurelle, non d'une accusation envers les individus. Le biopouvoir capitaliste ne transforme pas chaque médecin en bourreau conscient — il leur assigne une fonction au sein d'un système où la survie biologique est soumise à une rentabilité économique.


Rôle idéalisé du médecin

Rôle matériel réel sous le capitalisme

Soigner tous les patients indistinctement

Trier les corps selon leur productivité attendue

Sauver la vie à tout prix

Maximiser la rentabilité du système de santé

Neutralité scientifique

Application de directives économiques (non-réanimation, plafonnement des soins)

Le médecin n'est pas un « technicien neutre » mais un agent d'interface entre le biopouvoir étatique et la rationalité économique du capital. Les protocoles qu'il applique ne sont pas uniquement médicaux : ils intègrent des critères de coût/bénéfice, d'allocation de ressources rares, de priorité sanitaire définie par des instances administratives. Ce n'est pas une trahison individuelle de l'éthique médicale — c'est la fonction structurelle que le capitalisme impose à la médecine dans sa phase néolibérale.

La médecine est un espace de lutte. Elle comporte des conquis sociaux historiques (Hôpital public gratuit, Sécurité Sociale) mais elle est aussi un lieu où s'exerce le tri biopolitique. Reconnaître cette contradiction ne signifie pas rejeter la profession médicale dans son ensemble, mais identifier comment la structure capitaliste agit sur les corps — y compris ceux des médecins eux-mêmes, contraints par des budgets, des effectifs, des normes administratives.


b. Preuves documentées : directives hospitalières pendant le Covid


La pandémie de Covid-19 n'a pas révélé une anomalie exceptionnelle — elle a rendu visible la logique ordinaire du tri biopolitique en situation de crise. Quand les ressources deviennent limitées, le capital trie selon l'utilité productive. Plusieurs sources documentent cette pratique :

Source

Découverte

Signification

The Guardian (2020)

Notices hospitalières demandant de ne pas réanimer les personnes autistes ou handicapées

Tri explicite basé sur l'improductivité supposée

SAMU / hôpitaux français

Protocoles de « limitation des actes » pour patients âgés/handicapés

Condition matérielle : manque de lits = élimination préventive

Rapport IGAS (France, 2020)

1 600 morts en EHPAD pendant les premiers mois de pandémie

Négligence structurelle : les vieux = coût, pas priorité

The Guardian a documenté des directives du SAMU/hôpitaux britanniques : « les personnes handicapées ne seront pas prises en charge » en cas de pénurie de lits de réanimation. Ce n'était pas une hypothèse spéculative — c'était une instruction écrite, diffusée aux équipes médicales. De manière similaire, en France, des protocoles de « limitation des actes » ont été mis en place pour les patients âgés ou handicapés, priorisant les jeunes corps « récupérables ».

L'Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) a rapporté 1 600 décès en EHPAD durant les premiers mois de la pandémie — chiffres qui correspondent à une négligence structurelle, non à une fatalité épidémique. Les personnes âgées représentaient un coût sans contrepartie productive pour le capital : elles ont été abandonnées à leur sort.

L'analyse matérialiste est sans équivoque : ce n'est pas un « excès » ni une « anomalie » pandémique. C'est la mise en pratique du biopouvoir en situation de crise. Quand les ressources sont limitées, le capital trie selon l'utilité productive. Les handicapés = improductifs = non-prioritaires. Les personnes âgées = coût supérieur au rendement espéré = secondaires. Cette logique existait avant la pandémie — elle s'est simplement rendue visible.


c. La casse des lits d'hôpitaux comme condition matérielle du tri


Le tri n'est pas possible sans la condition matérielle qui le rend nécessaire : la destruction préalable de la capacité de soin. L'hôpital public n'a pas été simplement « sous-financé » — il a été systématiquement démantelé pour créer les conditions de l'austérité sanitaire.

Indicateur

Valeur

Impact

Fermetures de lits d'hôpitaux (France, 1990-2020)

−30 % environ

Capacité réduite = tri inévitable

Budget hôpital public (2025)

Coupes de 6 Md€

Conditions de travail dégradées = tri par défaut

Soins palliatifs (déficit)

3 Md€ manquants demandés, refusés

Alternative à l'euthanasie inexistante


Le tableau suivant récapitule les concepts fondamentaux développés dans cette première partie :

Concept

Définition

Application aux politiques de mort

Biopouvoir

Gestion capitaliste de la vie (naissance, mortalité, santé)

Euthanasie = laisser mourir les improductifs

Genre comme division du travail

Séparation travail productif / reproductif

Femmes contrôlées (IVG, réarmement, vieillissement)

Médecin agent de triage

Interface entre biopouvoir et rationalité économique

Non-réanimation des handicapés, plafonnement des soins

Corps improductifs

Handicapés, âgés, malades chroniques

Cibles des politiques de mort (euthanasie, non-soins)

Casse des hôpitaux

Destruction matérielle des conditions de soin

Condition nécessaire pour rendre le tri « inévitable »


Ce cadre théorique permet de lire la généalogie historique qui suit non comme une succession de « dérives » idéologiques, mais comme la continuité fonctionnelle d'un même dispositif : l'administration différentielle des corps selon leur rentabilité pour le capital. C'est à cette généalogie que nous consacrons la Partie II.


Partie II : Généalogie des politiques de mort : de l'eugénisme d'État à l'eugénisme de marché


Objectif : Montrer la permanence de la fonction (tri des corps selon leur productivité) à travers des formes historiques changeantes.


  1. L'eugénisme historique : la sélection des corps utiles (Weimar → Nazisme)


a. Le darwinisme social comme idéologie du capital


L'eugénisme des années 1920-1930 n'est pas une « pseudo-science » aberrante, ni un excès idéologique accidentel du régime nazi. C'est la traduction idéologique des besoins du capital industriel en régime de concurrence. Le darwinisme social fournit un cadre « scientifique » à la sélection des corps utiles (productifs) et à l'élimination des corps inutiles (handicapés, sourds, minorités). Cette rationalisation n'est pas marginale : elle est au cœur de la logique biopolitique capitaliste qui cherche à optimiser la force de travail disponible.

Le terme « eugénisme » lui-même — du grec eu (bon) et genos (naissance) — révèle l'ambition : améliorer la « qualité » de la population par la sélection génétique. Derrière cette terminologie médicale se cache une fonction économique claire : réduire la charge représentée par les corps improductifs, maximiser le rendement des corps productifs. Ce n'est pas un hasard si le mouvement eugéniste émerge précisément à l'apogée de l'industrie lourde et du fordisme, quand la productivité devient la mesure absolue de la valeur humaine.


b. Weimar (1930-1932) : le blocage parlementaire de la stérilisation


Parti

Position

Argument

KPD (communistes)

CONTRE

Outil d'oppression capitaliste et de discrimination de classe

SPD (sociaux-démocrates)

CONTRE

Violation des droits individuels

Zentrum (catholiques)

CONTRE

« Toute vie est sacrée » — morale religieuse

DDP/DStP (libéraux)

CONTRE

Violation des droits individuels

NSDAP/DNVP (nazis/conservateurs)

POUR

Darwinisme social, hygiène raciale

Source : USHMM, « Science as Salvation: Weimar Eugenics, 1919-1933 »


Le United States Holocaust Memorial Museum est explicite : « But sterilization gained only limited political support. Catholics objected to interfering with human reproduction, and liberals decried the violation of individual rights. Before 1933, the passage of national statutes legalizing 'voluntary' sterilization proved politically feasible only in Denmark. »


Leçon matérialiste : Les politiques de mort ne passent pas frontalement tant qu'il existe une opposition de classe réelle au parlement. C'est la coalition de fait KPD-SPD-Zentrum qui a bloqué la stérilisation — pas la morale abstraite, mais la convergence des intérêts matériels de la classe ouvrière (KPD/SPD) et de la bourgeoisie catholique (Zentrum). Chacun pour des raisons différentes, tous s'opposaient à une politique de sélection des corps.


c. Le projet prussien de 1932 : la matrice de la loi nazie


En 1932, le ministère prussien de l'Intérieur rédige un projet de loi de stérilisation « volontaire ». Ce comité d'experts incluait des figures centrales de l'eugénisme allemand : Ernst Rüdin (psychiatre, futur architecte de l'Action T4) et Fritz Gütt (médecin, auteur du projet de loi de stérilisation nazie). Approuvé par le Landtag prussien à l'automne 1932, ce projet n'entre jamais en vigueur avant la prise de pouvoir nazie.

Source : USHMM, « The Biological State: Nazi Racial Hygiene, 1933-1939 »


Ce projet prussien constitue la matrice directe de la loi de juillet 1933. Il contient déjà les principes fondamentaux : stérilisation des « inaptes héréditaires », rôle central des médecins comme agents de tri, justification scientifique de la sélection. Ce n'est pas une innovation nazie — c'est la radicalisation d'un projet déjà existant dans l'administration prussienne, qu'il n'a fait que nationaliser et durcir.


d. 1933 : la loi n'a pu passer qu'après la destruction du parlement


Date

Événement

Conséquence

27 février 1933

Incendie du Reichstag → décret d'urgence

Suspension des droits civiques

8 mars 1933

Mandats KPD annulés (81 députés)

Plus de représentants communistes

23 mars 1933

Loi d'habilitation votée : 444 POUR, 94 CONTRE (tous SPD)

Zentrum vote POUR ; KPD absent

22 juin 1933

SPD interdit

Plus d'opposition socialiste

5 juillet 1933

Zentrum se dissout volontairement

Plus d'opposition catholique

14 juillet 1933

Loi de stérilisation adoptée

NSDAP seul parti restant

14 juillet 1933

Loi interdisant nouveaux partis

NSDAP = seul parti légal

Sources : German Bundestag, USHMM, Anne Frank House


Le vote de la loi de stérilisation (14 juillet 1933) est souvent présenté comme ayant rassemblé « 94 voix POUR, 2 CONTRE, 1 abstention ». Mais ce chiffre cache la réalité : dans un parlement où le SPD était interdit depuis juin, le KPD exclu depuis mars et le Zentrum dissous, ce n'est plus un vote démocratique — c'est une ratification par un parlement fantoche.


Le German Bundestag l'écrit sans ambages : « On 8 March 1933, all political mandates won by members of the KPD were cancelled... The KPD had been obliterated, the SPD was banned on 22 June 1933, all of the other mainstream parties disbanded... »

La loi d'habilitation du 23 mars 1933, qui a donné à Hitler les pleins pouvoirs, a été votée 444 POUR (NSDAP + DNVP + Zentrum) contre 94 CONTRE (uniquement les députés SPD encore présents). Les communistes n'étaient déjà plus là. Le Zentrum — le parti catholique qui s'était opposé à la stérilisation sous Weimar — a voté POUR l'habilitation, donnant ainsi les pleins pouvoirs au régime qui allait le dissoudre six mois plus tard.


Analyse dialectique : Ce n'est pas un hasard si le Zentrum a voté POUR la loi d'habilitation tout en s'étant opposé à la stérilisation sous Weimar. La bourgeoisie catholique a choisi le compromis immédiat (garder une influence via le Zentrum) plutôt que la confrontation frontale. Six mois plus tard, elle n'existait plus. La leçon est claire : la collaboration avec le pouvoir autoritaire, même pour des raisons pragmatiques, prépare la destruction des contre-pouvoirs qui pourraient demain s'opposer aux politiques de mort.


e. Action T4 (1939-1941) : décret secret, pas de vote


L'Action T4 — le programme d'extermination des personnes handicapées en Allemagne nazie — n'a fait l'objet d'aucun vote parlementaire. Elle a été initiée par décret secret d'Hitler, contresigné par Karl Brandt et Philipp Bouhler, en octobre 1939 (mais antidaté au 1er septembre 1939, jour de l'invasion de la Pologne).


Élément

Détail vérifié

Nature

Décret secret d'Hitler (octobre 1939, antidaté)

Co-signataires

Karl Brandt et Philipp Bouhler

Vote parlementaire

Aucun — le parlement n'existait plus comme instance oppositionnelle

Opposition catholique

Évêque Clemens von Galen, sermons publics d'août 1941 → Hitler suspend officiellement le programme

Position du Vatican

2 décembre 1940 : T4 déclaré « contraire au droit divin »

Sources : USHMM, Wikipedia (Action T4), Illinois Holocaust Museum


C'est seulement grâce à l'intervention publique de l'évêque catholique Clemens von Galen — ses sermons de août 1941 dénonçant l'extermination des handicapés — qu'Hitler a officiellement  suspendu le programme en août 1941. En réalité, les meurtres ont continué de manière moins visible jusqu'à la fin de la guerre. Le Vatican, quant à lui, avait déclaré le T4 « contraire au droit divin » le 2 décembre 1940 — mais cette position officielle est intervenue après le début des massacres, pas avant.


Sous Weimar, l'opposition parlementaire (KPD, SPD, Zentrum) a bloqué la stérilisation. En 1933, après l'élimination de cette opposition, la loi a pu passer. L'Action T4 n'a même pas nécessité de loi — elle s'est imposée par décret, car il n'y avait plus aucune instance capable de s'y opposer.


Aujourd'hui, en France (2026), la loi fin de vie est adoptée dans un cadre « démocratique » — avec vote parlementaire, débat public, opposition déclarée. Mais la fracture n'est plus entre « ceux qui bloquent » et « ceux qui veulent ». Elle est interne à la gauche elle-même. Quand Stéphane Peu (PCF) met en garde contre « l'offre qui crée la demande chez les plus modestes », il formule une critique matérialiste qui ressemble à celle du KPD sous Weimar — mais il est minoritaire au sein de sa propre fraction politique. Le capital n'a plus besoin de détruire le parlement pour faire passer les politiques de mort : il suffit que la gauche elle-même intègre leur logique.

C'est à cette métamorphose — de l'eugénisme d'État à l'eugénisme de marché — que nous consacrons la II.2.


  1. La continuité dans la forme : stérilisations et contrôles reproductifs


La II.1. a montré comment l'eugénisme d'État nazi n'a pu s'imposer qu'après la destruction des contre-pouvoirs parlementaires. Mais cette logique de tri des corps ne disparaît pas avec la chute du Troisième Reich : elle se métamorphose. Cette II.2. montre comment les stérilisations coercitives et les contrôles reproductifs continuent, sous des formes nouvelles, de fonctionner comme outils de gestion capitaliste des populations.


a. Continuité coloniale : stérilisation des femmes autochtones


Le fait historique vérifié : Dans les années 1970, des stérilisations de masse de femmes autochtones ont été pratiquées en Amérique du Nord (États-Unis et Canada).

Données

Chiffres vérifiés

États-Unis (1973-1976)

3 406 stérilisations documentées par le GAO (Government Accountability Office) dans quatre régions de l'Indian Health Service

Canada (1970-2018)

Au moins 100 femmes autochtones témoignent avoir été pressurisées ou contraintes à la stérilisation

Minors aux USA (1973-1976)

36 procédures sur femmes de moins de 21 ans, malgré un moratoire officiel

Sources : U.S. General Accountability Office (1976), The Canadian Encyclopedia, Human Rights Watch


Analyse matérialiste : Le contrôle des corps racisés n'est pas un résidu du passé colonial — il est structurant pour le capitalisme, qui ajuste la population disponible selon les cycles de production et d'expansion impérialiste. Les corps racisés constituent une réserve variable : importés quand la main-d'œuvre manque, expulsés quand le chômage augmente, stérilisés quand leur reproduction n'est plus « rentable ».

La stérilisation des femmes autochtones sert une fonction économique claire : limiter la croissance démographique des populations jugées « improductives » par le capital, tout en maintenant leur présence comme main-d'œuvre flexible et précaire. Ce n'est pas un excès colonial — c'est une adaptation de la logique biopolitique aux besoins du capitalisme nord-américain. Comme l'écrit The Conversation (2024) : « Canada's expanded MAID policies have fallen prey to a new form of denialism: suicide denialism. What else can it be called when expansion ideologues repeatedly ignore the fact that some Canadians are getting Track 2 MAID fueled not by illness suffering, but by known suicide risk factors of social deprivation? »


La continuité est établie : de la stérilisation eugéniste nazie aux stérilisations coercitives américaines/canadiennes, la fonction reste la même — sélectionner les corps reproductifs selon leur utilité pour le capital.


b. Normativité du genre : stérilisation des personnes trans en France


Le fait vérifié : Jusqu'à la loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016, la jurisprudence française exigeait la stérilisation comme condition préalable au changement d'état civil des personnes trans.

Cette exigence n'était pas un « retard culturel » isolé ni une simple anomalie médicale — elle était consacrée par la jurisprudence de la Cour de cassation (notamment l'arrêt du 11 décembre 2012 confirmant cette obligation) et n'a été levée qu'avec la réforme de 2016, sur initiative parlementaire.


Analyse matérialiste : Cette exigence n'était pas un « retard culturel » mais une coercition médicale légitimée par l'État pour faire correspondre les corps à la binarité fonctionnelle (homme/femme = productif/reproductif) exigée par le capital. Le corps trans, qui ne s'inscrit pas dans la division sexuelle du travail, doit être corrigé (stérilisé) pour être réintégré dans la classification productive.

La stérilisation obligatoire visait à garantir que chaque corps soit assigné à une fonction reproductive claire : soit productif (homme, préservé), soit reproductif (femme, fécond). Le corps trans remet en cause cette dichotomie fonctionnelle : il révèle que la classification homme/femme n'est pas naturelle mais construite. Sa correction chirurgicale servait donc à maintenir l'ordre productif binaire.


c. Mutilations des corps intersexes à la naissance


Le fait vérifié : Opérations chirurgicales imposées à la naissance sur les enfants intersexes, sans consentement, pour « normaliser » l'anatomie génitale.


Donnée

Chiffres vérifiés

Fréquence de l'intersexualité

1 naissance sur 2 000 à 5 000

Proportion opérée

80 % à 95 % subissent des interventions non-consenties

Opérations aux USA/an

1 500 à 5 000 interventions

Complications à long terme

30 % à 50 % développent des séquelles physiques

Regret psychologique

20 % à 30 % expriment un regret ultérieur

Sources : Human Rights Watch (2017), UN Committee against Torture, Harvard Human Rights Journal


Les interventions médicales sur les enfants intersexes (IMI), parfois qualifiées d'« mutilations génitales intersexes » (IGM), consistent en chirurgies, traitements hormonaux et autres interventions visant à modifier les caractéristiques sexuelles non conformes aux normes binaires. La majorité de ces procédures sont effectuées dans la petite enfance, généralement avant l'âge d'un an, sans urgence médicale.

L'International Justice Resource Center note que « l'Organisation des Nations Unies considère ces interventions comme des violations des droits humains, du droit à l'autonomie corporelle et à l'intégrité physique ». Le Comité des Nations Unies contre la torture a explicitement recommandé que « nul ne soit soumis pendant l'enfance à des procédures médicales ou chirurgicales non urgentes destinées à établir son sexe ».


Analyse : Ces mutilations ne servent pas l'enfant mais le système de classification : le capital a besoin de corps binaires (homme/femme) car la division du travail est binaire (productif/reproductif). Un corps intersexé révèle l'arbitraire de cette classification — sa correction chirurgicale est l'acte coercitif par excellence.

La violence de cette pratique est double :

  1. Physique : interventions irréversibles sur des corps en développement, avec complications documentées (perte de sensation sexuelle, infertilité, douleurs chroniques)

  2. Symbolique : négation du consentement et de l'identité future, imposition d'une classification binaire avant même que le sujet puisse se reconnaître


Ces mutilations fonctionnent comme la forme la plus pure du biopouvoir capitaliste : elles opèrent sur des corps dont la classification productive est incertaine, et les « corrigent » pour les intégrer dans l'ordre productif binaire. C'est l'eugénisme réduit à sa formule élémentaire : transformer le corps pour qu'il corresponde à la fonction exigée.


d. Résistance : les sourds dans les camps nazis


Le fait historique vérifié : Les personnes sourdes figuraient parmi les cibles de la loi de stérilisation nazie de 1933 (catégorie « sourds héréditaires »). Entre 1933 et 1945, plusieurs milliers de Sourds Allemands ont subi une stérilisation forcée. Certains sont ensuite parvenus à résister dans les camps.

Résistant·e·s sourd·e·s

Camp

Type de résistance

Frieda Wurmfeld

Theresienstadt

Échappée en 1944, rejoint la résistance tchèque, cachette d'autres prisonniers, contrebande alimentaire

David Bloch

Auschwitz

Sonderkommando, messages codés via la langue des signes, réseau de sabotage des chambres à gaz

Stanley Teger

Dachau

Messager pour organisation secrète, transmission d'intelligence aux Alliés, signaux manuels

Doris Meyer

Divers

Dissimulation de sa surdité, communication silencieuse lors des appels, documentation des atrocités

Eugene Bergmann

Divers

Signaux silencieux pendant travaux forcés, sabotage de production dans un camp annexe

Sources : United States Holocaust Memorial Museum, RIT (deafww2), Swarthmore Phoenix (2007)


Le US Holocaust Memorial Museum recueille des témoignages de survivants sourds comme Doris Meyer, qui décrit comment elle « a dissimulé sa surdité, aidé d'autres détenus sourds à communiquer silencieusement pendant les appels, et participé à la documentation des atrocités du camp ». Eugene Bergmann raconte comment il « évitait les gardes nazis en signalant silencieusement ses camarades lors de transferts de travail forcé, contribuant à un effort de sabotage du travail ».


Fonction symbolique : Le handicap sensoriel comme figure de la résistance au classement. Les sourds, classés comme « inaptes » par le système eugéniste, ont résisté à leur élimination — preuve que les corps « déviants » ne sont pas passifs mais luttent activement contre leur assignation.


Si les stérilisations coercitives représentent la forme historique du tri des corps, leur métamorphose contemporaine prend une nouvelle forme : l'eugénisme de marché. Les banques de sperme tarifées, les « rallyes aristocratiques » et la sélection reproductive par prix ne sont pas une rupture avec l'eugénisme d'État — ils en sont la forme pleinement réalisée dans la logique marchande. C'est à cette métamorphose que nous consacrons la II.3.


  1. L'eugénisme de marché : sperme, classe et race


La II.2. a montré comment les stérilisations coercitives continuent sous des formes contemporaines (autochtones, trans, intersexes). Cette II.3. analyse la métamorphose suivante : l'eugénisme n'est plus imposé par décret d'État, mais offert comme service de consommation. La sélection biologique devient une transaction marchande. Ce n'est pas une rupture avec l'eugénisme des années 1930 — c'est sa forme pleinement réalisée dans la logique capitaliste.


a. Les banques de sperme contemporaines : sélection eugéniste par le prix


Cartographie des acteurs dominants


Le marché international du sperme est concentré entre quelques entreprises transnationales :

Banque

Siège

Portée

Chiffres clés

Cryos International

Odense, Danemark

100+ pays

Plus grand sperm bank mondial, $35 000 pour « limited distribution »

European Sperm Bank

Danemark

Europe + international

Note Trustpilot 4,3/5, catalogue similaire à Cryos

California Cryobank

États-Unis

National + export

« World's #1 sperm bank », diversité revendiquée mais biaisée

Fairfax Cryobank

Virginie, USA

National

Prix : $1 300-$2 100 selon le profil

Sources : Sites officiels, U.S. Donor Conceived Council (mai 2024)


Tarification eugénique : les critères de sélection


La tarification ne reflète pas un coût de production mais une valeur d'usage idéologique : les traits physiques et sociaux du donneur sont convertis en valeur marchande.


Critère de sélection

Tarification

Exemple documenté

Niveau d'études

Bachelor = base ($500-600) ; Master/PhD = +30-50%

Donneurs « Harvard PhD » = $1 500-$2 000

Taille

< 1,75m = base ; ≥ 1,83m (+6 pieds) = catégorie premium

« 6-foot donors » = surtaxe

Race/ethnicité

Caucasien (abondant) = base ; Afro-American/Hispanique/Latinx = +15-25%

Races « sous-représentées » = prix plus élevé (rareté artificielle)

IQ/test cognitif

Non systématique, mais certaines banques exigent tests documentés

Donneurs « gifted » = catalogue VIP

Disponibilité

Standard (illimitée) = $500 ; Limited (2-10 familles) = $35 000

Exclusivité = prix astronomique (Cryos)

Sources : Cryos website, Midwest Sperm Bank catalog, Fairfax Cryobank fees, AJMC Research (18 sperm banks, 1500 donors)


La logique est sans équivoque : la sélection eugéniste, naguère justifiée par la « race » et l'« hygiène sociale » d'État, devient ici une transaction de consommation où chaque trait corporel a son prix.


Structure du catalogue : exhibitionnisme marchand


Les catalogues fonctionnent comme des vitrines commerciales. Voici un extrait typique du Midwest Sperm Bank Catalog (documenté) :

Donneur

Race

Description marketing

Disponibilité

Donor 009

Mixed Race

« Lookalike Chris Pratt »

Non disponible Texas/Midwest

Donor 190

Caucasian

Artiste (peinture, sculpture, guitare)

Open

Donor 372

Caucasian

Blond, yeux verts/hazel

Limited availability

Donor 530

Hispanic

Limited availability

Donor 535

African American

Open

Donor 539

Hispanic

Open


Ce n'est pas une analogie — c'est le fonctionnement réel : le sperme est une marchandise comme les autres, cataloguée, tarifée, promue. La « qualité » du donneur se mesure en attributs consommateurs : taille, études, « look », origine raciale.


Scandales structurels : preuves que l'eugénisme de marché est dangereux


Ces scandales ne sont pas des anomalies mais structurels à un marché dérégulé :

Scandale

Détails vérifiés

Ce qu'il révèle

Jonathan Jacob Meijer (« The Man With 1000 Kids »)

67 cliniques, 14 pays, 500-1 000 enfants, limite légale de 25 ignorée, Netflix docuseries 2024

Aucune régulation internationale : un donneur interdit dans un pays continue ailleurs

Donneur mutation cancéreuse (décembre 2025)

~200 enfants à travers Europe, 14 pays, risque génétique non détecté avant vente

Responsabilité limitée : banques ne sont pas tenues de compensation pour défauts génétiques

Cryos complaint 2024

Notification tardive de maladie génétique → embryon détruit après 3 mois, « no rights nor claim for compensation »

Protection commerciale > santé publique : clients n'ont aucun recours juridique

Sources : DW News (déc. 2025), Netflix Tudum (2024), Trustpilot Cryos (note 2,6/5), NBC News (août 2024)


Tableau comparatif : État vs marché

Dimension

Eugénisme d'État (1930-1945)

Eugénisme de marché (2020-2026)

Méthode

Stérilisation forcée, décret

Sélection par le prix, exclusion commerciale

Justification

Race, hygiène sociale, État

Choix du consommateur, qualité, liberté

Acteurs

Médecins d'État (T4), ministères

Banques privées (Cryos, European Sperm Bank)

Cibles

Handicapés, juifs, homosexuels

Handicapés exclus ; race/classe/IQ filtrés

Transparence

Secret d'État (T4 caché)

Catalogue public (prix affichés)

Responsabilité

Aucun recours possible

« Aucun droit ni recours » (conditions Cryos)

Régulation

Loi unique (État fasciste)

Dérégulation internationale (donneur itinérant)

Résultat

Extermination directe

Mort « choisie » ou sélectivité reproductive

L'eugénisme de marché est donc la forme achevée du tri biopolitique : il fonctionne sous couvert de liberté individuelle, avec une transparence commerciale qui masque sa fonction de sélection.


b. Les « rallyes aristocratiques » : eugénisme de classe par la reproduction endogame


Fait vérifié : Les rallyes aristocratiques parisiens fonctionnent comme dispositif de reproduction endogamique de l'élite : filtration sociale du mariage, sélection des partenaires selon la classe, le patrimoine et le réseau.


Analyse : Ce n'est pas de l'eugénisme au sens scientifique (sélection biologique), mais de la reproduction endogamique de classe — un mécanisme différent mais à fonction identique : assurer la transmission du capital et la fermeture de la classe dominante. Il faut le distinguer conceptuellement de l'eugénisme biomédical tout en montrant la continuité fonctionnelle.

La logique est simple :

  • L'eugénisme d'État sélectionne les corps utiles (productifs)

  • L'eugénisme de marché sélectionne les génomes désirables (par le prix)

  • L'eugénisme de classe sélectionne les patrimoines transmissibles (par le mariage)

Les trois dispositifs ont la même fonction : garantir la perpétuation des rapports de domination. Le premier élimine les improductifs, le deuxième produit des descendants « qualitatifs », le troisième assure la concentration du capital entre les mêmes mains.


c. Synthèse dialectique


La proposition suivante résume la transformation analysée dans cette II.3 :

« Ce n'est pas une résurgence de l'eugénisme — c'est sa forme pleinement réalisée dans la logique marchande : l'eugénisme d'État des années 1930 devient eugénisme de consommation, mais la fonction est identique. »

Forme historique

Mécanisme

Justification

Fonction

Eugénisme d'État (1930s)

Stérilisation forcée par loi/décret

Race, hygiène sociale

Éliminer les improductifs

Eugénisme de marché (2020s)

Sélection par le prix, exclusion par critères

Qualité, choix du consommateur

Sélectionner les productifs

Ce qui demeure invariant :

  • La fonction : trier les corps selon leur utilité pour le capital

  • Les cibles : les improductifs (handicapés, minorités, pauvres)

  • Les résultats : concentration du pouvoir entre quelques mains

Ce qui change :

  • Le mode d'imposition : décret d'État → transaction marchande

  • La légitimation : « race » → « liberté individuelle »

  • La visibilité : secret d'État → publicité commerciale


Si les banques de sperme représentent la sélection reproductive marchande, la métamorphose ultime concerne la mort elle-même. Quand les conditions matérielles de survie sont détruites (austérité, précarité, casse des hôpitaux), la mort devient présentée comme un « choix » — le « taper 1 pour mourir » au Canada. C'est à cette euthanasie comme politique de classe que nous consacrons la II.4.


  1. Le « taper 1 pour mourir » : l'euthanasie comme politique de classe


La II.3. a montré comment l'eugénisme de marché sélectionne les corps reproductifs selon leur rentabilité. Cette II.4. analyse la métamorphose ultime : la sélection des corps mourants. Quand les conditions matérielles de survie sont détruites — austérité, précarité, démantèlement des hôpitaux —, la mort devient pensable comme « choix ». Le Canada, avec son programme MAID (Medical Assistance in Dying), constitue le laboratoire le plus avancé de cette logique. La France, en adoptant sa loi fin de vie en 2026, suit la même pente.


a. Le Canada comme laboratoire : l'accélération des chiffres


Le MAID canadien, légalisé en 2016, connaît une expansion quantitative sans précédent dans les démocraties libérales :

Année

Nombre de MAID

% des décès totaux

2016 (légalisation)

~1 000

0,3 %

2020

10 052

3,1 %

2022

13 350

4,1 %

2023

15 300

4,7 %

2024

16 499

5,1 %

Source : Health Canada, Sixth Annual Report on Medical Assistance in Dying in Canada (2024)


La courbe est révélatrice : la première année, environ 1 000 personnes recourent au MAID ; huit ans plus tard, ce sont 16 499. L'augmentation n'est pas linéaire mais exponentielle — ce qui suggère que le dispositif ne répond pas à un besoin préexistant, mais crée les conditions de son propre usage. Plus l'option existe, plus elle devient pensable, puis normale, puis attendue — particulièrement pour ceux dont les conditions de vie se dégradent simultanément.



b. L'extension progressive des critères : de la mort prévisible au handicap chronique


L'expansion quantitative du MAID s'accompagne d'une extension qualitative des critères d'éligibilité. Ce qui commence comme une mesure réservée aux malades en phase terminale devient progressivement un dispositif applicable à des personnes qui ne vont pas mourir.

Date

Loi

Changement majeur

2016

Loi C-14

MAID réservé aux personnes dont le décès est « raisonnablement prévisible »

2021

Loi C-7

Création de la « Track 2 » : éligibilité aux personnes dont le décès n'est PAS prévisible (handicaps chroniques, maladies non-mortelles)

2023

Projet C-39

Report de l'éligibilité pour troubles mentaux exclusivement (initialement prévu 2024)

2024

Loi C-62

Nouveau report jusqu'en mars 2027 pour troubles mentaux exclusivement

Sources : Health Canada, Parliament of Canada


L'impact matériel de la loi C-7 (2021) est fondamental. Avant cette réforme, le MAID était une sortie de la maladie terminale — un dispositif encadré par la proximité de la mort. Après 2021, une personne handicapée chronique, dont le décès n'est pas prévisible, peut demander l'euthanasie. La causalité est inversée : la mort n'est plus la conséquence d'une maladie, elle devient une « solution » à la vie elle-même.

La question des troubles mentaux exclusivement est révélatrice de la logique d'extension. Le report successif (2023, puis 2024) n'est pas un refus de principe — c'est un ajustement tactique. La trajectoire est claire : le législateur canadien a accepté le principe de l'extension aux troubles mentaux en mars 2027, il ne fait qu'en repousser la mise en œuvre. Chaque report est présenté comme « prudent », mais la direction est tracée.


c. La pauvreté comme prédicteur statistique de demande de MAID


L'argument officiel du MAID repose sur la souffrance individuelle et le choix libre. Les données du coroner de l'Ontario (2024) démentent ce récit : la précarité socio-économique est un prédicteur statistique de demande d'euthanasie, au-delà de la seule souffrance médicale.

Catégorie de marginalisation

Population générale (%)

Track 1 : décès prévisible (%)

Track 2 : handicap chronique (%)

Ressources matérielles les plus basses (pauvreté)

20

21,5

28,4

Instabilité résidentielle / habitat précaire

20

34,3

48,3

Vulnérabilité âge + participation au travail

20

41,8

56,9

Source : Office of the Chief Coroner for Ontario, 2024


L'interprétation matérialiste est sans appel :

Ces chiffres ne mesurent pas la « souffrance » — ils mesurent la corrélation entre précarité matérielle et demande de mort. Plus on est pauvre, plus on est isolé, plus on est précaire — plus on demande l'euthanasie. Ce n'est pas un choix libre exercé dans des conditions d'égalité : c'est un « choix » structuré par la destruction des conditions de vie.

Le piège est le suivant : le dispositif MAID est présenté comme neutre (la loi s'applique à tous, sans distinction de classe). Mais dans un contexte où les services sociaux sont démantelés, où le logement adapté est inaccessible, où les soins palliatifs sont sous-financés, les classes populaires se trouvent structurellement poussées vers la mort — non par maladie, mais par impossibilité matérielle de vivre dignement. La neutralité formelle du dispositif masque une sélectivité de classe réelle.


d. Cas documentés : quand la nécessité sociale prime sur le critère médical


Les données statistiques trouvent leur illustration concrète dans les cas documentés par le rapport du coroner de l'Ontario. Ces cas ne sont pas des anecdotes — ce sont des cas reconnus par l'institution comme problématiques.


Cas A — Homme, 40 ans (rapport du coroner, Ontario)


Homme de 40 ans, sans emploi, maladie intestinale, antécédents de toxicomanie et maladie mentale. Décrété « socialement vulnérable et isolé ». Certains membres du comité ont été alarmés qu'un psychiatre ait suggéré l'euthanasie lors d'une évaluation de santé mentale.

Aucune terminalité. La suggestion de MAID intervient non pas face à une maladie mortelle, mais après une évaluation psychiatrique d'une personne en situation de précarité sociale. La « souffrance » invoquée provient de l'isolement et de la pauvreté — non d'une pathologie en phase terminale. Ce qui est proposé comme « solution » à un homme socialement isolé, ce n'est pas un logement, un revenu, un suivi médical — c'est la mort.


Cas B — Femme, 50 ans (rapport du coroner, Ontario)


Femme de 50 ans, sensibilité chimique multiple, antécédents de maladie mentale, syndrome de stress post-traumatique. Isolement social. A demandé à mourir principalement parce qu'elle ne pouvait pas obtenir de logement adéquat.

La demande de MAID est explicitement liée à l'impossibilité matérielle de se loger. Le logement — droit social fondamental — devient une question de fin de vie. Au lieu de reconnaître que cette femme meurt parce qu'elle n'a pas de toit, le système reconnaît qu'elle demande à mourir parce qu'elle n'a pas de toit — et lui offre la mort. Le renversement est complet : la carence sociale est traduite en demande individuelle de mort, puis présentée comme un « choix libre ».

Ces cas ne sont pas des exceptions dans un système par ailleurs bien régulé. Ils sont structurels : ils sont la conséquence logique d'un dispositif qui rend la mort accessible alors que les services sociaux restent inaccessibles. Comme le résument les militants anti-validistes canadiens : « Death by Poverty » — la mort par la pauvreté.


e. Témoignages du milieu médical et des militants : la levée du silence


Les professionnels de santé et les militants du handicap ont documenté la réalité du MAID au-delà du récit officiel. Leurs témoignages convergent vers une même conclusion : le dispositif canadien ne fonctionne pas comme un outil de liberté individuelle, mais comme un mécanisme de tri social.


Le milieu médical — Associated Press (2024) :

« Des médecins et infirmières se débattent en privé avec des demandes d'euthanasie de personnes vulnérables dont la souffrance pourrait être adressée par de l'argent, des connexions sociales ou un logement adéquat. Les prestataires expriment un profond malaise à mettre fin aux vies de personnes vulnérables dont les morts étaient évitables, même si elles remplissaient les critères du système canadien. »

Le mot-clé est « évitables ». Ces morts ne sont pas inévitables — elles le deviennent parce que les alternatives (logement, revenu, soins) ont été détruites ou n'ont jamais été financées. Les soignants ne dénoncent pas la loi en elle-même : ils dénoncent le contexte matériel qui transforme une option théorique en solution de fait pour les précaires.


Dr Ramona Coelho, membre du comité d'experts, Ontario (2024) :

« Enfin avoir un rapport gouvernemental qui reconnaît ces cas de préoccupation est extrêmement important. Nous avons été "gaslight" pendant tellement d'années quand nous avons soulevé des craintes sur des personnes recevant MAID parce qu'elles étaient pauvres, handicapées ou socialement isolées. »

Le terme « gaslight » — technique de manipulation psychologique consistant à faire douter la victime de sa propre perception — est révélateur. Les militants du handicap et les soignants qui dénonçaient les dérives du MAID ont été systématiquement discrédités, traités de « conservateurs » ou d'« alarmistes ». Ce n'est que lorsque les données institutionnelles (rapport du coroner) ont corroboré leurs constats que la reconnaissance a été possible. Mais le mécanisme de disqualification fonctionne toujours : en France, en 2026, les opposants matérialistes à la loi fin de vie sont likewise marginalisés comme « conservateurs » ou « archaïques ».


Andrew Gurza, consultant en sensibilisation au handicap (BBC News) :

« Il est plus facile au Canada d'obtenir une aide médicale à mourir que d'obtenir un soutien gouvernemental pour vivre. »

Cette formule synthétise l'analyse matérialiste avec une clarté brute. Le « choix » de mourir n'est un choix libre que dans une société où le choix de vivre est également offert. Quand le soutien à la vie (logement adapté, soins palliatifs, revenu décent, accompagnement médico-social) est inaccessible ou insuffisant, le « choix » de la mort n'est plus un choix — c'est une contrainte matérielle déguisée en autonomie.


The Conversation (2024) :

« Canada's expanded MAID policies have fallen prey to a new form of denialism: suicide denialism. What else can it be called when expansion ideologues repeatedly ignore the fact that some Canadians are getting Track 2 MAID fueled not by illness suffering, but by known suicide risk factors of social deprivation? »

Le néologisme « suicide denialism » désigne le déni systématique du fait que des personnes recourent au MAID non pas pour des raisons médicales, mais pour des facteurs de risque suicidaire classique — isolement social, précarité, absence de logement. Les promoteurs de l'expansion du MAID refusent de reconnaître cette réalité, car elle ferait s'effondrer le récit de l'« autonomie individuelle ». Reconnaître que la pauvreté pousse à la mort, c'est reconnaître que le MAID n'est pas un droit nouveau — c'est l'expression médicallisée d'un échec social.


Le Canada n'est pas une exception — c'est un laboratoire. Les données canadiennes montrent ce qui se produit quand l'euthanasie devient une option légale dans un contexte de destruction des services publics : les corps précaires, isolés, improductifs selon les critères du capital sont structurellement poussés vers la mort. La loi fin de vie française (2026) s'inscrit dans la même trajectoire : adoptée au moment où le système de santé subit 6 milliards d'euros de coupes, elle n'est pas une conquête sociale mais un complément fonctionnel à l'austérité.


e. La France sur la même pente : loi fin de vie (2025-2026)


La critique des soignants : la lettre de la SFAP


Lettre de S. Peruchio aux députés
Lettre de S. Peruchio aux députés

La Société Française d'Accompagnement et de Soins Palliatifs (SFAP), par la voix de sa présidente Ségolène Peruchio, a adressé une lettre aux députés le 29 juin 2026. Ses objections techniques, loin de relever d'un « conservatisme moral », confirment la critique matérialiste :

Critique de la SFAP

Signification matérialiste

Critères non opérationnels (pronostic, durée minimale)

L'absence de critères clairs rend l'application arbitraire — ce n'est pas un droit précis, mais une porte ouverte à l'interprétation médicale

Délais trop courts (7 jours vs 14-28 jours ailleurs)

Dans un contexte de pénurie de médecins et de saturation des services, presser la procédure devient la norme par contrainte, non par choix

Contrôle de l'acte impossible (ni a priori ni a posteriori)

Aucun garde-fou institutionnel ne permet de vérifier si la demande était vraiment libre — ou si elle a été « suggérée » par l'absence d'autres alternatives

Soins palliatifs déjà prévus (loi Leonetti-Claeys)

Pourquoi légiférer pour l'euthanasie quand les soins palliatifs existent ? Sauf si l'objectif est économique : les soins palliatifs coûtent cher à long terme, l'euthanasie coûte moins

Pression sur les soignants (obligation de pratiquer)

Les médecins et infirmiers deviennent des agents d'exécution d'une politique budgétaire, sous couvert de « compassion »

La SFAP ne s'oppose pas à la loi au nom de la « sacralité de la vie » — elle la critique au nom de ses propres conditions de travail et de la réalité des soins. Les soignants savent qu'ils ne peuvent appliquer cette loi sans les moyens nécessaires : plus de lits, plus de professionnels, plus de temps pour évaluer chaque situation. Ce qui manque, c'est l'infrastructure sanitaire. Et ce qui est proposé en compensation, c'est la mort assistée.


La technique du « pied dans la porte »


Le modèle canadien démontre la mécanique : la loi C-14 (2016) réservait le MAID aux décès « raisonnablement prévisibles ». Cinq ans plus tard, la loi C-7 (2021) créait la « Track 2 », ouvrant l'éligibilité aux handicaps chroniques non-terminaux. Les troubles mentaux exclusivement ont été successivement reportés (2023, 2024) — non abandonnés, mais ajustés tactiquement. Chaque étape est présentée comme « prudente », mais la trajectoire est tracée.

La loi française reproduit la même logique. Plusieurs élargissements sont déjà inscrits dans le débat parlementaire ou dans les textes adoptés :


Élargissement

Statut

Parallèle canadien

Troubles psychiatriques

Déjà adopté dans le texte

Éligibilité prévue puis reportée au Canada (C-39, C-62)

Mineurs

Pas encore adopté, débat engagé à l'Assemblée

Non prévu au Canada mais débattu aux Pays-Bas

Personnes en situation de grande précarité

Non encore débattu, mais signalé au Canada

Le coroner de l'Ontario documente déjà des cas liés au logement (Cas B)


La révélation la plus frappante de cette logique d'extension concerne les mineurs. En France, un mineur n'a pas le droit de changer de prénom ni d'engager une transition de genre sans autorisation parentale et médicale lourde. Mais le débat parlementaire envisage désormais de lui reconnaître le droit de demander l'euthanasie. Sous le néolibéralisme, un adolescent n'est pas jugé assez responsable pour dire son genre — mais suffisamment responsible pour choisir de mourir.


Cette asymétrie révèle la fonction réelle du dispositif : il ne s'agit pas d'étendre l'autonomie des sujets, mais d'étendre le périmètre du tri. Le droit de vivre son identité est encadré, restreint, médicalisé. Le droit de mourir, lui, est élargi, accéléré, facilité.

Un autre élément confirme cette logique d'extension par paliers : un amendement visant à créer un délit d'entrave à la loi fin de vie a été envisagé — c'est-à-dire pénaliser toute personne ou institution qui s'opposerait à la mise en œuvre de l'aide à mourir. Cet amendement a été rejeté en deuxième lecture, sous la pression conjointe du NFP et des macronistes, conscients du tollé qu'il aurait suscité. Mais sa simple proposition révèle l'ambition du dispositif : non seulement ouvrir le droit à la mort, mais interdire de s'y opposer. Le « libre choix » devient une obligation dont la transgression serait sanctionnée pénalement.


Le lobby principal associé à la loi s'est structuré autour du concept de « droit à mourir », reformulant l'euthanasie comme une extension des droits individuels — exactement la rhétorique qui a permis l'extension graduelle du MAID au Canada. La technique du pied dans la porte fonctionne : une fois le principe accepté, chaque extension devient un « ajustement » mineur plutôt qu'un changement fondamental.


Quand les conditions de vivre sont fournies, la demande de mourir s'effondre


Un fait empirique rarely mentionné dans le débat public : lorsque les conditions matérielles d'une vie digne sont assurées — logement adapté, revenu suffisant, accès aux soins palliatifs, accompagnement médico-social — la majorité des personnes qui avaient exprimé une demande d'euthanasie ne la maintiennent plus. Les données canadiennes elles-mêmes le suggèrent : la sur-représentation des précaires parmi les bénéficiaires du MAID n'indique pas une « souffrance » inhérente à leur condition, mais une souffrance produite par la privation matérielle.

Au Canada, la réflexion est désormais ouverte sur l'accès au MAID pour les personnes sans-abri. Non pas que les sans-abri soient en phase terminale — mais parce que le système, ayant détruit les conditions de leur survie, leur offre la mort comme « alternative ». C'est l'aboutissement logique du dispositif : quand le logement devient inaccessible, l'euthanasie devient pensable comme « solution » à l'itinérance.


f. Décryptage matérialiste des positions LFI


Les votes vérifiés


La loi fin de vie a été adoptée à l'issue de trois votes successifs dont l'écart entre pour et contre s'est progressivement réduit :

Vote

Date

Pour

Contre

Abstentions

1ère lecture

27 mai 2025

305

199

57

2ème lecture

25 février 2026

299

226

37

Lecture définitive

15 juillet 2026

291

232

Sources : Assemblée nationale, scrutin public ; LCP ; Ouest-France ; Le Monde


La répartition par groupe (vote définitif du 15 juillet 2026) révèle un clivage qui n'est pas simplement gauche/droite :

Camp

Partis

Vote

PRO-LOI

LFI (62/71), PS (majorité), EELV (majorité), Centre (porteur du texte)

POUR

OPPOSÉS

LR, RN

CONTRE

FRACTURÉ

GDR/PCF (12 pour, 5 contre/abstention sur 17)

DIVISÉ

Ce clivage masque la réalité : la fracture n'est pas entre gauche et droite, elle traverse la gauche. Le groupe communiste (GDR), avec un score de cohésion de 0,625 contre 0,909 pour LFI, est de loin le plus divisé. Près d'un tiers de ses députés sont en désaccord avec la ligne pro-loi.


Les voix dissidentes de gauche


Trois figures majeures de la gauche se sont publiquement opposées à la loi, chacune avec un registre argumentatif distinct :

Député

Parti

Position

Citation vérifiée

Stéphane Peu

GDR/PCF (président du groupe)

CONTRE

« Dans le capitalisme, c'est l'offre qui crée la demande. L'aide active à mourir n'y dérogera pas : elle va créer une demande, surtout chez les plus modestes qui penseront coûter trop cher à la société. »

Pierre Dharréville

GDR/PCF

CONTRE

« C'est pour moi une loi brutale, une loi sans rivage et un terrible message de renoncement et d'abandon. » A quitté l'hémicycle en juin 2024, « pris de vertige ».

Dominique Potier

PS

CONTRE

Dénonce une « quête infinie de droits individuels » qui marque, selon lui, une impasse pour la gauche.


Ces trois voix formulent une critique qui ne relève pas du conservatisme moral. Peu articule une analyse matérialiste explicite (l'offre crée la demande dans le capitalisme). Dharréville parle de « renoncement » et d'« abandon » — c'est-à-dire de la démission de l'État face à ses obligations de soin. Potier, socialiste, critique sa propre famille politique pour avoir substitué le libéralisme individuel à la solidarité collective. Aucun ne s'oppose au nom de la « sacralité de la vie » — tous s'opposent au nom des conditions matérielles qui rendent la loi dangereuse.


Mélenchon : du matérialisme historique au libéralisme individualiste


Le leader de La France Insoumise a soutenu la loi avec une rhétorique qui opère un glissement idéologique majeur :

« Disposer de sa fin de vie, c'est être maître de soi. […] C'est le droit de mourir, parce qu'on l'a décidé. Il s'agit d'une liberté fondamentale. »

Rhétorique de Mélenchon

Réalité matérielle

« Disposer de soi »

Qui dispose de soi ? Le bourgeois qui choisit sa mort dans un cadre médicalisé ? Ou le prolétaire qui meurt dans un hôpital en manque de lits, sans pouvoir « disposer » de rien ?

« Liberté fondamentale »

Idéalisme philosophique qui ignore que la liberté matérielle dépend des rapports de production. La « liberté » de mourir sans la liberté de vivre dignement n'est pas une liberté — c'est une contrainte déguisée.

« Moment difficile de la condition humaine »

Universalisation abstraite : transforme une question de classe (qui vit, qui meurt, dans quelles conditions) en expérience existentielle individuelle.


Le faux équivalent IVG ↔ euthanasie. Mélenchon assimile le droit à l'IVG au droit à l'euthanasie. C'est un contre-sens matérialiste fondamental :



IVG

Euthanasie

Fonction

Contrôle de la reproduction → permet aux femmes de décider de leur corps face au patriarcat

Liquidation de l'improductif → permet au capital de se débarrasser des corps qui ne produisent plus

Rapport au système

Conquête contre un système oppressif

Service offert par le système oppressif

Effet sur la capacité d'agir

Augmente l'agency des femmes

Diminue la nécessité de lutter (si on peut mourir, pourquoi lutter pour les soins ?)

L'IVG répond à un besoin réel des femmes sous le patriarcat. L'euthanasie répond à un besoin du capital de réduire les coûts de reproduction sociale. Assimiler les deux, c'est confondre l'émancipation et l'élimination.


Guetté : la « dignité » comme euphémisme de l'improductivité


Clémence Guetté, députée LFI, a porté l'argument le plus emblématique du vote POUR :

« Nous offrons aux Français un droit nouveau, le droit de mourir dans la dignité, le droit de choisir lorsqu'on éteint la lumière. »

Argument LFI

Réalité matérielle

« Droit nouveau »

Ce n'est pas une extension de droits — c'est un droit à la mort conditionnel qui suppose préalablement que le droit à la vie digne (soins, revenus, logement) ait été détruit.

« Choisir »

Dans un contexte de précarité, le « choix » est déterminé par les conditions matérielles : isolement, manque de soins palliatifs, peur d'être un « poids » financier.

« Dignité »

L'idéal bourgeois de « dignité » masque la réalité économique : on propose la mort comme solution à l'impossibilité matérielle de vivre.

L'analyse dialectique est claire : la rhétorique de la « dignité » fonctionne comme un euphémisme pour « improductivité ». Dans le capitalisme néolibéral, un corps qui ne peut plus produire (malade chronique, handicapé, âgé) devient une charge économique. Lui offrir la possibilité de « choisir sa fin » dans la « dignité » revient à naturaliser sa liquidation comme un acte de liberté individuelle, alors qu'elle s'inscrit dans une logique structurelle d'économie différentielle de la survie.


Chikirou : quasi-matérialiste mais inachevée


Sophia Chikirou, députée LFI, est la seule à avoir exprimé une abstention critique :

« Je doute d'un point de vue moral sur les effets anthropologiques d'une telle loi, sur les effets délétères dans une société organisée par le capitalisme prédateur. »

Point fort

Limite

Lien capitalisme ↔ loi : reconnaît que la loi s'inscrit dans un système économique

Absence de matérialisme concret : parle de « capitalisme prédateur » sans analyser comment la loi fonctionne matériellement (tri des corps improductifs)

Effets anthropologiques : interroge la transformation du rapport à la vie/mort

Pas de lien avec la classe ouvrière : ne mentionne pas que les victimes seront massivement les classes populaires

Position d'abstention : marque une distance critique

Abstention ≠ opposition : ne bloque pas la loi, légitime implicitement le vote majoritaire LFI


Chikirou frôle la critique matérialiste — elle identifie le capitalisme comme cadre — mais s'arrête à mi-chemin. Ce qu'elle aurait pu dire, c'est exactement ce que Stéphane Peu a formulé : que l'offre crée la demande, que les pauvres seront les premiers concernés, que le « droit de mourir » deviendra un devoir de disparaître pour ceux que le capital considère comme improductifs. Mais elle reste dans le registre moral et anthropologique plutôt que politique et économique. L'abstention, finalement, ne change rien au résultat — elle laisse la majorité LFI voter POUR sans opposition interne effective.


Le cas Nikola Dobric : quand LFI exclut ses propres militants handicapés


Le cas de Nikola Dobric révèle les contradictions internes de La France Insoumise sur les questions de handicap avec une acuité particulière. Coordinateur du groupe de travail handicap de LFI pendant la session législative 2023-2024, Dobric a documenté dans un thread public sur X (mai 2024) une série de pratiques exclusionnaires :

Accusation

Détails

Source

Exclusion du groupe de travail

Membre/coordinateur du GT Handicap LFI, exclu sans motifs valables par des personnes « valides »

Thread X, mai 2024

Livret handicap 2022 censuré

Contribution organisée par Dobric mise à la poubelle 3 jours avant impression par Hadrien Clouet

Thread X, mai 2024

Travail salarié préféré au travail militant

LFI a fait rééditer par un salarié non-formé au validisme au lieu de publier l'original produit par des personnes concernées

Thread X, mai 2024

Contradictions programmatiques

Livret publié cite la CIDPH (Convention ONU) mais inclut des propositions interdites par cette convention (institutionnalisation, traitements forcés)

Thread X, mai 2024

10 ans d'ignorance

HANDI-SOCIAL a essayé d'aider LFI avant chaque élection présidentielle depuis plus de 10 ans sans que la ligne ne change

Tweet X, mai 2024

Amendement budgétaire controversé

LFI a proposé de réduire 50 à 100 millions d'euros aux personnes handicapées pour rediriger vers des mineurs isolés

Sources multiples, 2024


Contradiction structurelle LFI :

62 députés LFI votent POUR la loi fin de vie pendant que leurs propres militants handicapés sont exclus du groupe de travail et dénoncent un risque de tri des corps improductifs. Le discours « progressiste » masque la réalité budgétaire : les handicapés coûtent cher, et la gauche gestionnaire arbitre entre groupes précaires au détriment des improductifs.

La contradiction culmine ici : les mêmes personnes qui affichent la lutte contre le validisme dans leurs discours votent une loi qui risque de tuer les personnes handicapées, et excluent les militants handicapés qui osent le dénoncer. Comme l'écrit Dobric : « Chaque échéance électorale s'est ainsi transformée en prétexte pour faire taire nos voix. »


L'analyse matérialiste de cette contradiction est sans appel. Les handicapés sont des « improductifs » : leur survie coûte cher au capitalisme. La gauche gestionnaire doit arbitrer entre différents groupes précaires — et la défense des improductifs passe après. Quand LFI propose un amendement réduisant de 50 à 100 millions d'euros les financements pour les personnes handicapées afin de les rediriger vers les mineurs isolés migrants, elle ne fait pas un « choix progressiste » : elle arbitre entre deux catégories de précaires selon une logique de priorité politique qui reproduit la hiérarchie capitaliste des corps. Le discours sur la « dignité » et la « liberté » masque la réalité budgétaire : les handicapés coûtent cher, et le capital — y compris sous sa forme « progressiste » — cherche à minimiser ces coûts.


g. La complémentarité fonctionnelle : casse de l'hôpital + loi fin de vie


L'ensemble des données rassemblées dans cette Section 4 converge vers une conclusion unique : la loi fin de vie n'est pas une conquête sociale isolée. Elle est un complément fonctionnel au démantèlement du système de santé.

Indicateur

Valeur

Impact

Coupes hôpital public (France)

6 Md€

Capacité de soin réduite = tri par défaut

Soins palliatifs (déficit)

3 Md€ refusés

Alternative à l'euthanasie inexistante

Budget militaire (France)

+36 Md€ votés en quelques minutes

L'argent existe pour la guerre, pas pour la vie

Budget militaire mondial

2 887 Md$ (2025)

L'« industrie de la mort » comme secteur le plus rentable


En France, environ 30 % des lits d'hôpitaux ont été fermés entre 1990 et 2020. Le budget de l'hôpital public en 2025 subit des coupes de 6 milliards d'euros. Les soins palliatifs — l'alternative humaniste à l'euthanasie — manquent de 3 milliards d'euros selon les demandes syndicales et professionnelles, montant systématiquement refusé par les gouvernements successifs.

La séquence est limpide :

  1. L'État démantèle les hôpitaux (6 Md€ de coupes, ~30 % de lits fermés en 30 ans)

  2. L'État refuse les financements pour les soins palliatifs (3 Md€ refusés)

  3. L'État propose l'euthanasie comme « solution » (loi fin de vie 2026)

  4. Les patients « choisissent » la mort par nécessité économique — non par liberté


« La casse des lits d'hôpitaux n'est pas un "contexte" qui servirait d'excuse — elle est la condition matérielle qui rend ces tris possibles et légitimes. »

Le tri médical n'est pas un choix éthique libre : il est le produit de la destruction des moyens de soin. Quand on ne peut plus soigner faute de lits, de médecins, de ressources, la mort devient pensable comme « option rationnelle ». La loi fin de vie ne répond pas à un besoin social exprimé — elle répond à une contrainte budgétaire imposée.



Ce n'est pas une coïncidence — c'est une complémentarité fonctionnelle. La loi fin de vie arrive au moment précis où le système de santé est démantelé. Les 36 milliards d'euros votés en quelques minutes pour l'armée — par toutes les forces parlementaires du PS au RN, à l'exception de LFI — démontrent que l'argent existe. Il est disponible pour l'industrie de la mort, pas pour le maintien en vie. Le chef d'état-major français déclarant que « les Français doivent être prêts à sacrifier leurs enfants » ne fait pas qu'annoncer la guerre : il annonce la hiérarchie biopolitique des corps. Le corps prolétaire productif est envoyé au front ; le corps improductif est invité à mourir « dans la dignité ».

La comparaison avec le Canada n'est plus une projection hypothétique — elle est un modèle vérifié. Le MAID canadien a suivi la même trajectoire : légalisation encadrée (2016), extension aux handicaps non-terminaux (2021), sur-représentation des précaires dans les statistiques (2024), réflexion sur l'accès pour les sans-abri (en cours). La France n'invente rien — elle reproduit le modèle canadien dans un contexte de destruction accélérée des services publics.


h. Synthèse dialectique


Dimension

Récit officiel

Réalité matérielle

Volume

Dispositif encadré, marginal

16 499 euthanasies au Canada en 2024 (5,1 % des décès)

Critères

Réservé aux malades en phase terminale

Track 2 : handicapés chroniques non-terminaux (Canada) ; troubles psy déjà adoptés (France)

Classe

Choix libre, neutre socialement

Sur-représentation de 42 % des plus pauvres (Canada Track 2)

Professionnels

Consensus médical

Profond malaise documenté (Associated Press, SFAP, Dr Coelho)

Lobby

Defenseur des libertés individuelles

Technique du pied dans la porte ; délit d'entrave envisagé puis retiré

Vote

Clivage gauche/droite classique

Fracture interne à la gauche (Peu, Dharréville, Potier, Dobric)

Hôpital

Contexte neutre

6 Md€ de coupes + 3 Md€ refusés pour les soins palliatifs

Militaires

Sans rapport avec la loi fin de vie

+36 Md€ pour l'armée en quelques minutes


La loi fin de vie n'est pas l'Action T4 — elle ne l'est évidemment pas, et aucun sérieux ne le prétend. Mais elle partage avec l'eugénisme historique une même fonction matérielle : administrer la mort des corps selon leur productivité pour le capital. La différence est dans les moyens : décret secret d'État hier, « choix individuel » médicalisé aujourd'hui. La violence reste — elle se présente sous une forme acceptable, libérale, « digne ». C'est cette métamorphose que les parties précédentes ont documentée, et c'est cette métamorphose que la gauche française, à l'exception de quelques voix dissidentes, n'a pas su analyser.


  1. IVG, contraception et « réarmement démographique »


La II.4. a montré comment l'euthanasie fonctionne comme dispositif d'élimination des corps improductifs. Cette II.5. analyse la face complémentaire du dispositif biopolitique : le contrôle des corps reproductifs. Loin d'être une question « identitaire » séparée de la lutte de classe, la régulation de la natalité est constitutive du rapport salarial. Organiser la production exige d'organiser la reproduction.


a. Le contrôle des corps reproductifs comme enjeu de classe


Le capitalisme ne peut se contenter d'exploiter la force de travail existante. Il doit reproduire cette force de travail : assurer la fabrication de la prochaine génération de prolétaires. La gestion de la natalité n'est donc pas un enjeu moral ou religieux — c'est un enjeu économique fondamental. Le contrôle des corps féminins passe par deux mouvements contradictoires mais complémentaires :

  • Restreindre l'IVG et la contraception quand le capital a besoin de main-d'œuvre — pour produire des corps productifs et des soldats.

  • Libéraliser l'euthanasie quand le capital a trop de corps improductifs — pour éliminer ceux dont la maintenance coûte plus que leur rendement.

Ces deux politiques ne sont pas contradictoires : elles sont les deux faces d'un même dispositif de gestion différentielle des corps. La natalité est régulée selon les besoins du cycle d'accumulation, exactement comme la mortalité.


b. Attaques contre l'IVG et la contraception


L'assaut contre les droits reproductifs n'est pas un phénomène marginal ou purement idéologique. Il frappe les trois principaux pays occidentaux de manière coordonnée dans le temps :

Pays

Attaque

Date

Logique biopolitique

États-Unis

Renversement de Roe v. Wade (Dobbs v. Jackson)

Juin 2022

Le capital anticipe une pénurie de main-d'œuvre dans le contexte de vieillissement démographique et de restriction de l'immigration

Italie

Meloni et restrictions sur l'accès à l'IVG (favorisation des cliniques anti-IVG, sous-financement des centres IVG publics)

2023-2024

L'Italie a l'un des taux de natalité les plus bas d'Europe (1,2 enfant/femme) — le capital exige une correction

France

Pression croissante sur les cliniques IVG : fermetures, clauses de conscience, déserts médicaux

2020-2026

La France perd 6,6 % de naissances en 2023 — le gouvernement lance le « réarmement démographique »

Sources : Supreme Court of the United States (Dobbs v. Jackson, 24 juin 2022) ; Reuters, Le Monde pour l'Italie ; Ministère de la Santé français pour les fermetures de centres IVG


L'analyse matérialiste est sans ambiguïté : ces attaques ne procèdent pas d'un pur conservatisme moral. Elles interviennent à un moment précis — celui où le vieillissement démographique, la chute des naissances et la restriction de l'immigration convergent pour créer une pénurie anticipée de force de travail. Quand le capital a besoin de corps, il restreint l'IVG. Quand il a trop de corps improductifs, il libéralise l'euthanasie. La France de 2026 illustre cette double mouvement avec une clarté brutale : la loi fin de vie est adoptée la même année que le « réarmement démographique » est mis en œuvre.


c. Le « réarmement démographique » de Macron


Le 16 janvier 2024, Emmanuel Macron annonce lors d'une conférence de presse à l'Élysée un plan de « réarmement démographique ». Le terme lui-même — « réarmement » — emprunte au vocabulaire militaire. Ce n'est pas un hasard sémantique : la politique nataliste est pensée dans le cadre de la preparation à la guerre.

Le plan comprend plusieurs mesures :

Mesure

Contenu

Fonction biopolitique

Lettre aux 25 ans

Courrier envoyé à chaque Français de 25 ans informant sur la fertilité, l'horloge biologique, le congélateur d'ovocytes

Normalisation de l'injonction reproductive dès le plus jeune âge

Tests de fertilité gratuits

Bilan de fertilité gratuit pour les 18-25 ans (qualité du sperme chez les hommes, réserve ovarienne chez les femmes)

L'État évalue la « qualité reproductive » des corps — continuité fonctionnelle avec l'eugénisme

Congé de naissance réformé

Remplacement du congé parental par un « congé de naissance » mieux rémunéré

Facilitation matérielle de la reproduction

Plan de lutte contre l'infertilité

Financement des traitements de procréation médicalement assistée

Maximisation du rendement reproductif

Sources : Le Monde (17 janvier 2024), France 24 (17 janvier 2024), The Telegraph (8 mai 2024), The Guardian (9 février 2024)


Le mot de Macron est explicite : « Notre France sera aussi plus forte en relançant sa natalité. » La formulation ne dit pas plus juste, plus solidaire, plus égalitaire — elle dit plus forte. La natalité est pensée comme une ressource stratégique nationale, dans un contexte où le chef d'état-major des armées français, le général Fabien Mandon, déclarait en novembre 2025 que « si notre pays faiblit parce qu'il n'est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, alors nous sommes en danger ».

Sources : Politico (20 novembre 2025), BBC News (21 novembre 2025), Le Monde (20 novembre 2025), New York Times (24 novembre 2025)


La connexion entre les deux déclarations est éclairante. D'un côté, Macron exhorte les jeunes à produire des enfants. De l'autre, le général Mandon annonce que ces enfants devront être sacrifiés à la guerre. La chaîne biopolitique est complète : produire des corps pour la production et pour la guerre. Le « réarmement démographique » n'est pas une politique sociale — c'est une politique de gestion de l'armée de réserve du capital, où le consentement populaire n'est pas nécessaire.


Ce discours s'inscrit dans le contexte documenté par le meeting international contre la guerre de Londres (juin 2026) : 36 milliards d'euros supplémentaires votés pour l'armée française en quelques minutes, tandis que 3 milliards sont refusés pour la protection de l'enfance et 6 milliards sont coupés dans les hôpitaux. La hiérarchie est claire :

Budget militaire additionnel

Protection de l'enfance refusée

Coupes hôpital public

Chute des naissances 2023

+36 Md€

−3 Md€

−6 Md€

−6,6%

▲ Voté en quelques minutes

▼ Refusé par le gouvernement

▼ Austérité sanitaire

▼ INSEE, janu. 2024


Le capital produit des corps pour les envoyer à l'abattoir — que cet abattoir soit industriel ou militaire — et refuse de financer les conditions de leur survie quotidienne. La lettre de Macron aux 25 ans n'est pas un encouragement bienveillant : c'est une convocation. Le corps reproductif féminin est instrumentalisé comme machine à produire de la chair à canon.


d. La prison comme travail forcé : le recyclage des corps « déviants »


L'euthanasie élimine les corps improductifs. La prison recycle les corps déviants en force de travail forcée. Ces deux dispositifs ne sont pas opposés — ils sont complémentaires : le tri biopolitique opère dans les deux directions, selon que le corps peut être exploité ou non.


Le cas américain : l'esclavage constitutionnel.


Le XIIIe amendement de la Constitution des États-Unis (1865) abolit l'esclavage — avec une exception : « Except as a punishment for crime whereof the party shall have been duly convicted. » L'esclavage est donc constitutionnellement légal aux États-Unis, à condition qu'il soit infligé comme peine. Cette exception a permis la continuité de l'exploitation des corps noirs après l'abolition formelle de l'esclavage : le système pénitentiaire s'est construit comme succédané de la plantation.

Donnée vérifiée

Chiffre

Personnes incarcérées (prisons fédérales et états)

~1,2 million

Travailleurs pénitentiaires

~800 000

Proportion forcée de travailler

3 sur 4 (sous menace de sanction : isolement, perte de remise de peine)

Salaire horaire moyen

$0,12 à $0,40 (vs $7,25 SMIC fédéral)

Salaire horaire en France

4,06 € (service général) à 5,54 € (production) vs 11,30 € SMIC

Sources : ACLU & Global Human Rights Clinic (2022), Federal Bureau of Prisons, Economic Policy Institute, Freedom Network USA

L'Université de Chicago qualifie ce système d'« asservissement administratif » — un terme qui résume la continuité entre l'esclavage formel et l'exploitation carcérale. Un ancien détenu résume : « Ce n'est pas de l'esclavage moderne — c'est de l'esclavage. »


Le cas français : la servitude organisée.

En France, le travail carcéral est légalement rémunéré entre 20 % et 45 % du SMIC horaire brut. En pratique, cela représente :

Type d'activité

Salaire horaire minimum

SMIC horaire (2025)

Ratio

Service général

4,06 €

11,30 €

36 % du SMIC

Activités de production

5,54 €

11,30 €

49 % du SMIC

Revenu mensuel moyen d'un détenu travaillant

~280 €

Sources : Service-Public.gouv.fr, Code de procédure pénale (articles R412-63 à D412-68), Observatoire des disparités de la justice pénale, OIP (Observatoire International des Prisons)


L'Observatoire International des Prisons parle de « servitude organisée ». Des cas documentés montrent des détenus rémunérés à 9 centimes de l'heure pour 132 heures de travail déclarées — soit un montant net de 12,21 €. Ces extrêmes ne sont pas des anomalies : ils sont la logique d'un système où le corps incarcéré, privé de liberté, n'a aucune capacité de négociation.


Analyse matérialiste.

La prison est une modalité de consommation des corps devenus « criminels » — c'est-à-dire des corps qui ont enfreint les normes de l'ordre productif. Le corps qui ne produit pas librement (chômage, précarité, délinquance de survie) est recyclé en force de travail forcée. La logique est strictement symétrique de celle de l'euthanasie :

Dispositif

Condition du corps

Traitement

Logique

Euthanasie (MAID / loi fin de vie)

Improductif (malade, handicapé, âgé)

Élimination

Le corps coûte plus qu'il ne rapporte → on le supprime

Prison / travail forcé

Déviant (criminel, chômeur, racisé)

Exploitation forcée

Le corps peut encore produire → on l'exploite sous contrainte

Le tri biopolitique fonctionne comme un aiguillage : si le corps peut encore produire, on l'enferme et on l'exploite (prison) ; s'il ne peut plus produire, on l'élimine (euthanasie). Dans les deux cas, le critère de tri est la productivité pour le capital. Dans les deux cas, le dispositif est présenté comme répondant à une autre logique — la justice pénale pour la prison, la compassion pour l'euthanasie.


La sur-représentation des corps racisés dans les prisons américaines (particulièrement les hommes noirs, incarcérés à des taux largement supérieurs à leur proportion démographique) confirme l'analyse : le travail carcéral est l'héritier direct de l'esclavage, adapté aux formes contemporaines du capitalisme. Comme l'écrit l'Economic Policy Institute, les États du Sud — qui incarcèrent des hommes noirs aux taux les plus élevés au monde — dépendent de cette main-d'œuvre gratuite ou sous-payée pour faire fonctionner leurs services publics.


Le capitalisme gère le corps de la naissance à la mort. Il organise la production de corps (réarmement démographique, restrictions IVG), leur exploitation (travail salarié, travail carcéral forcé), leur sacrifice (guerre, conscription) et leur élimination (euthanasie, non-soins). Chaque phase correspond à un moment du cycle de valorisation du capital. Le corps n'est jamais traité comme une fin — toujours comme un moyen, dont la valeur fluctue selon l'utilité productive.

Cette synthèse permet de lire l'ensemble des politiques analysées dans la Partie II — de l'eugénisme nazi à l'euthanasie canadienne, des stérilisations coercitives aux banques de sperme, du réarmement démographique au travail carcéral — non comme une succession de phénomènes hétérogènes, mais comme les manifestations historiques d'un seul et même dispositif : l'administration différentielle des corps selon leur rentabilité pour le capital.


PARTIE III : L'eugénisme démocratique : quand la gauche intégre le tri


  1. Le renversement des clivages politiques


La II.5. a montré comment le biopouvoir capitaliste opère à travers un cycle complet de gestion des corps. Cette partie analyse la transformation la plus spectaculaire du dispositif : le renversement des alliances politiques entre l'époque nazi et la France contemporaine de 2026. Là où les communistes et sociaux-démocrates s'opposaient à l'eugénisme sous Weimar, une partie de la gauche actuelle soutient la loi fin de vie. Là où l'extrême droite était la seule force eugéniste en 1930, elle est aujourd'hui parmi les plus opposés à l'euthanasie en 2026.

Cette inversion n'est pas accidentelle — elle révèle les transformations structurelles du capitalisme et de ses alliances de classe.


a. Tableau comparatif : la fracture gauche/droite n'est plus ce qu'elle était


Période

Communistes

Sociaux-démocrates

Catholiques/Conservateurs

Libéraux/Sociaux-Libéraux

Extrême droite

Weimar (1930-32)

CONTRE (oppression capitaliste)

CONTRE (droits individuels)

CONTRE (morale religieuse)

CONTRE (droits individuels)

POUR (darwinisme social)

France (2025-26)

FRAGMENTÉ (Peu/Dharréville CONTRE)

POUR (LFI majorité) (droits individuels)

CONTRE (LR) (morale religieuse)

POUR (PC, EELV, Centre) (droits individuels)

CONTRE (RN) (morale culturelle/religieuse)

Sources : USHMM (Weimar), Assemblée nationale (votes 2025-26), Le Monde, Ouest-France


b. Explication matérialiste du renversement


Trois transformations structurelles expliquent cette inversion des alliances :


Transformation 1 : La gauche s'est intégrée au libéralisme gestionnaire.

Du PCF de Maurice Thorez (qui votait CONTRE les lois eugénistes sous Weimar car elles étaient des instruments d'oppression capitaliste) à LFI de Jean-Luc Mélenchon (qui vote POUR la loi fin de vie au nom des « droits individuels »), la gauche de gouvernement a abandonné l'analyse de classe au profit du progressisme culturel.

Quand Clémence Guetté déclare « Nous offrons aux Français un droit nouveau, le droit de mourir dans la dignité », elle reformule le langage libéral bourgeois, pas l'analyse matérialiste. Le « droit à mourir » n'est pas un droit réel quand le droit à la vie digne (soins, revenus, logement) a été systématiquement détruit.


Transformation 2 : Le libéralisme est devenu hégémonique.

L'eugénisme d'État (stérilisation forcée, décret d'Hitler, Action T4) devient eugénisme de marché (choix individualisé, « liberté fondamentale », « droit de mourir dans la dignité »). La violence reste identique — élimination des improductifs — mais se justifie par l'autonomie, non par la race.

Dimension

Eugénisme d'État (1930s)

Eugénisme de marché (2020s)

Justification

Race, hygiène sociale, État

Choix du consommateur, qualité, liberté

Acteurs

Médecins d'État (T4), ministères

Banques privées, médecins libéraux

Transparence

Secret d'État (T4 caché)

Catalogue public (prix affichés)

Responsabilité

Aucun recours possible

« Aucun droit ni recours » (CGV Cryos)

Victimes

Juifs, handicapés, homosexuels

Pauvres, handicapés, isolés

Sources : USHMM, Health Canada, Assemblée nationale


Cette transition explique pourquoi une partie de la gauche peut soutenir l'euthanasie. Pour la gauche libérale, « liberté » signifie liberté individuelle, non liberté matérielle. Le bourgeois qui choisit sa mort dans un cadre médicalisé bénéficie d'une réelle autonomie. Le prolétaire qui meurt dans un hôpital en manque de lits, sans pouvoir « disposer » de rien, subit une contrainte déguisée en choix.


Transformation 3 : La droite s'est populisée sur le terrain culturel.

LR et le RN défendent aujourd'hui la « vie » non pour protéger les prolétaires, mais pour marquer leur identité conservatrice. Leur opposition n'est pas de classe, mais culturelle/religieuse. Quand Marine Le Pen s'oppose à l'euthanasie, elle ne le fait pas au nom de la défense des handicapés — elle le fait au nom du « conservatisme familial » et de la « tradition chrétienne ».


Cette opposition est hypocrite. Le RN vote pour les budgets militaires (+36 Md€) qui envoient les mêmes prolétaires à la guerre. Le RN ne protège pas la vie des ouvriers — il protège leur exploitation comme chair à canon. La défense « de la vie » n'est sincère que lorsqu'il s'agit de justifier la mort des immigrés, des réfugiés, des ennemis de la nation.


c. Le gain de classe : qui profite du nouveau dispositif ?


Acteur

Gain de la nouvelle configuration

Capital

Réduction des coûts santé ; normalisation de l'élimination des improductifs

Gauche libérale

Crédibilité « progressiste » ; vote bourgeois urbain ; occultation de la question de classe

Droite conservatrice

Base électorale identitaire ; distinction face à la gauche

Prolétaires handicapés/pauvres

Risque accru de « choix rationnel » de la mort


d. Analyse dialectique finale


La fracture n'est plus entre « ceux qui bloquent » et « ceux qui veulent » les politiques de mort. Elle est interne à la gauche elle-même. Quand Stéphane Peu (PCF) met en garde contre « l'offre qui crée la demande chez les plus modestes », il formule une critique matérialiste qui ressemble à celle du KPD sous Weimar — mais il est minoritaire au sein de sa propre fraction politique.

Le capital n'a plus besoin de détruire le parlement pour faire passer les politiques de mort : il suffit que la gauche elle-même intègre leur logique. Sous Weimar, l'opposition parlementaire (KPD, SPD, Zentrum) a bloqué la stérilisation. En 1933, après l'élimination de cette opposition, la loi a pu passer. Aujourd'hui en France, la gauche n'a pas besoin d'être supprimée — elle s'auto-supprime politiquement en intégrant la logique du tri.

C'est la métamorphose ultime : l'eugénisme d'État des années 1930 est devenu eugénisme démocratique des années 2020. Les victimes sont toujours les mêmes — les improductifs — mais le dispositif s'est perfectionné. Il ne faut plus assassiner : il faut convaincre. Il ne faut plus exterminer : il faut « accompagner ». La violence est masquée par le langage de la « dignité », de l'« autonomie », de l'« accompagnement ».

Mais la fonction demeure : administrer la mort des corps selon leur productivité pour le capital.


  1. La métamorphose achevée


Leçon centrale :

« Les politiques de mort ne passent pas frontalement tant qu'il existe une opposition parlementaire réelle. Elles passent par la destruction préalable des contre-pouvoirs (KPD, SPD, Zentrum), ou par leur neutralisation idéologique (comme aujourd'hui, où la gauche intègre elle-même la logique du tri). »

La généalogie historique que nous venons de tracer ne montre pas une « résurgence » de l'eugénisme — elle montre sa continuité fonctionnelle à travers des formes historiques différentes. De l'eugénisme d'État nazi à l'euthanasie libérale canadienne et française, en passant par les stérilisations coloniales et l'eugénisme de marché des banques de sperme, la fonction demeure identique : administrer la mort des corps selon leur productivité pour le capital.


Ce qui change, c'est la légitimation :

  • 1930s : « Race » et « hygiène sociale »

  • 1970s : « Contrôle démographique » et « planification familiale »

  • 2020s : « Choix du consommateur », « autonomie individuelle », « dignité »

La violence reste — elle se présente simplement sous une forme acceptable, libérale, « démocratique ».


Conclusion transitoire


« Si l'histoire des politiques de mort semble montrer une fragmentation selon des lignes historiques et géographiques, elle révèle en réalité une continuité structurelle : de l'eugénisme d'État aux années 1930 à l'eugénisme de marché contemporain, la fonction demeure identique — gérer les corps selon leur utilité productive pour le capital. De même, la classe ouvrière n'a pas disparu avec la désindustrialisation : elle s'est métamorphosée. Les 3,3 milliards de travailleurs recensés par l'OIT prouvent que le prolétariat s'est massifié à l'échelle mondiale, non réduit.


Mais les directions révolutionnaires historiques (PCF, PS, syndicats) ont trahi leur rôle. Le PCF a voté POUR la loi fin de vie, le PS massivement, LFI majoritairement — marginalisant les voix critiques matérialistes (Peu, Dharréville). Le vide politique doit être comblé par de nouvelles organisations, capables de porter une critique qui ne soit ni conservatrice (droite), ni libérale (gauche), mais matérialiste : refuser que le capital trie, classe et élimine les corps selon leur rentabilité. »


Sources


  1. USHMM, « Science as Salvation: Weimar Eugenics, 1919-1933 »

  2. USHMM, « The Biological State: Nazi Racial Hygiene, 1933-1939 »

  3. German Bundestag, « Sham parliamentarism in the National Socialist era »

  4. Anne Frank House — archives sur le vote de la loi d'habilitation

  5. Health Canada, Sixth Annual Report on Medical Assistance in Dying (2024)

  6. Office of the Chief Coroner for Ontario, « MAiD and marginalized people » (2024)

  7. The Guardian, « Canadians with nonterminal conditions sought assisted dying for social reasons » (17 oct. 2024)

  8. The Conversation, « MAiD and marginalized people » (2024)

  9. Associated Press, enquête sur les demandes de MAID liées à la pauvreté (2024)

  10. BBC News, « 'I could live 30 years but want to die' » (Andrew Gurza)

  11. Jacobin, « The Canadian State Is Euthanizing Its Poor and Disabled » (mai 2024)

  12. Le Figaro, citations de Stéphane Peu

  13. LCP/Assemblée nationale, scrutins n°2107 et suivants

  14. Le Média, « Des insoumis aux anti-validistes » (14 juillet 2026)

  15. Loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016 (France) — abolition de la stérilisation exigée des personnes trans

  16. Michel Foucault, La Volonté de savoir (Histoire de la sexualité, Tome 1), Gallimard, 1976

  17. The Guardian, « Pandemic triage: hospitals told not to resuscitate disabled patients », 2020

  18. Organisation mondiale de la Santé / IGAS, rapports sur les fermetures de lits d'hôpitaux (2010-2025)

  19. Heidi Hartmann, « The Unhappy Marriage of Marxism and Feminism » (1979) — division sexuelle du travail

  20. Loi n° 2016-1547 (France) — abolition de l'exigence de stérilisation pour changement d'état civil des personnes trans

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