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Diagnostic Contemporain et Directions Stratégiques pour une Contre-Hégémonie en France

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Dernière mise à jour : il y a 1 jour

La grille gramscienne a démontré, à travers les cas historiques (URSS, Haïti, Algérie, Congo, Chine, Portugal), qu'aucune transformation durable n'est possible sans conquête préalable des tranchées culturelles. Mais comment mener cette guerre de position dans une métropole impériale où l'hégémonie est si profondément intériorisée qu'elle se confond avec le « bon sens » démocratique ? Et comment le faire à l'ère du capitalisme numérisé, où les tranchées ne sont plus seulement les écoles et les syndicats, mais des plateformes algorithmiques privées transnationales ?


Pour dépasser mes difficultés de rédaction et partager mes combats plus facilement, j'utilise l'IA pour mettre mes recherches et mes idées en forme. Texte entièrement relu et validé.


Partie IV : Diagnostic Contemporain et Directions Stratégiques pour une Contre-Hégémonie en France


  1. Diagnostic : L'État de la Crise Organique en France


a. Les symptômes de la crise organique : fragmentation, fatalisme et retour du refoulé


La crise que traverse la France contemporaine n'est pas une crise conjoncturelle, ni même une crise sectorielle (chômage, pouvoir d'achat, retraites). Elle relève de ce que Gramsci nommait la crise organique : ce moment où les structures profondes d'une société ne parviennent plus à reproduire le consentement populaire, où l'ancien « bon sens » se décompose sans qu'un nouveau sens commun ne vienne le remplacer, et où le vide ainsi ouvert attire les forces les plus réactionnaires. Le diagnostic exige de dépasser les apparences immédiates pour saisir les mécanismes structurels qui produisent cette décomposition.


La recomposition du prolétariat et la fragmentation de ses organisations


La première constatation, contre-intuitive mais décisive, est que la classe ouvrière n'a pas disparu. L'annonce récurrente de sa mort — relayée par les médias dominants et une grande partie de l'intelligentsia petite-bourgeoise — repose sur une confusion fondamentale entre la forme historique que revêtait le prolétariat au XXe siècle (l'ouvrier en bleu de travail dans l'usine concentrée du Nord ou de la Picardie) et son essence matérielle : la vente de la force de travail contre un salaire dans un rapport d'extraction de plus-value. Comme le démontre l'analyse de La Métamorphose du Prolétariat, la désindustrialisation massive et ciblée des bastions historiques (Chausson, Caterpillar, Forecia Continental, l'industrie sucrière et textile de Picardie) n'a pas supprimé le prolétariat : elle l'a recomposé sous des formes plus dispersées et plus précaires. Le livreur Uber, le préparateur de commande Amazon, le chauffeur VTC ne sont pas des « nouveaux travailleurs » échappant au salariat ; ils en sont les membres les plus récents et les plus surexploités. Ce que le capital a détruit, ce n'est pas l'exploitation — c'est la concentration physique qui permettait aux travailleurs de se connaître, de se parler, de s'organiser. La mécanisation des années 1930-1970 avait concentré les ouvriers dans de grandes usines, créant les conditions de la conscience collective. La robotisation et l'ubérisation contemporaines les dispersent et les isolent, non pour supprimer le travail mais pour empêcher la reconstitution d'une puissance collective. Les données de l'OIT et de la Banque mondiale confirment cette permanence : 3,3 milliards d'individus, soit 40 % de la population mondiale, vivent encore de la vente de leur force de travail. Loin d'être un spectre du passé, le prolétariat s'est massifié à l'échelle mondiale — l'abîme qui le sépare de la classe exploiteuse n'a jamais été aussi profond.

Cette recomposition matérielle s'accompagne d'une crise organisationnelle dont les contours doivent être précisés avec rigueur. Du côté partisan, la décomposition du PCF et du PS est consommée. Le PCF, dont l'ancien secrétaire général Robert Hue a fini par appeler à voter Emmanuel Macron — c'est-à-dire le représentant de la finance la plus impitoyable —, incarne la liquidation de l'héritage ouvrier. La direction actuelle, incarnée par Fabien Roussel, poursuit cette ligne de soumission, validant des politiques qui détruisent les conditions de vie des travailleurs. Le PS n'est plus qu'une coquille gestionnaire. L'ensemble de ces organisations, ainsi qu'une partie du mouvement écologiste, fonctionnent désormais comme des sectes auto-référentielles : elles ne parlent qu'à elles-mêmes pour exister, déconnectées des classes populaires dont elles prétendent pourtant émaner. Ce diagnostic n'est pas une insulte polémique mais une observation gramscienne : un parti qui ne produit plus de sens commun, qui ne relie plus la souffrance matérielle à un récit politique, qui ne forme plus d'intellectuels organiques issus de la base, a cessé d'être un parti au sens gramscien. Il n'est plus qu'un appareil.

Face à ce vide, La France Insoumise incarne une tentative de reconstruction organisationnelle. Avec ses centaines de milliers de militants, ses groupes d'action et sa capacité à obtenir 150 000 parrainages en 24 heures, elle démontre une vitalité militante que les appareils sclérosés ont perdue. Sa nature de « mouvement » plutôt que de parti-appareil, son orientation de rupture avec le système, son engagement total dans des batailles comme celle contre le génocide en Palestine ou pour la justice sociale suite à la mort de Nahel, montrent que la conscience de classe peut se reformer autour d'organisations souples et combatives. La présence de la IVe Internationale (POI) en son sein n'est pas anecdotique : elle inscrit cette dynamique dans la tradition du Programme de Transition — « la crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat ». Le Sommet international « Stop the War » organisé à Londres en juin 2026, réunissant des délégués de 12 pays dont la délégation LFI/POI (Jérôme Legavre, Daniel Obono), matérialise cette articulation entre ancrage national et coordination internationale qui constitue le préalable à toute construction contre-hégémonique sérieuse.

Mais le diagnostic syndical exige une précision cruciale, sans laquelle l'analyse tomberait dans l'abstraction. Ce n'est pas le syndicalisme en tant que tel qui est caduc, ni même les syndicats comme institutions : ce sont les directions des grandes centrales (CGT, FO, CFDT) qui jouent désormais le rôle de frein qui incombait autrefois aux appareils partisans du PCF et du PS. La Métamorphose du Prolétariat documente cette trajectoire avec une netteté saisissante. Lors de la tentative de censure du gouvernement Barnier, puis de l'arrivée de Borne, les directions syndicales ont signé des communiqués exigeant la « stabilité » et appelant à ne pas faire sauter le gouvernement — garantissant ainsi le maintien d'un pouvoir réactionnaire prêt à liquider la Sécurité Sociale. La CGT, bien qu'elle n'ait pas signé le communiqué commun avec le MEDEF, n'a émis aucune protestation et a publié un texte aux allures similaires. Plus révélateur encore : au Congrès confédéral de Force Ouvrière, alors que 3 000 délégués ouvriers ovationnaient les appels à « l'argent pour l'hôpital, pas pour les Rafale », le secrétaire général a répondu qu'il fallait « les deux », et a même justifié l'industrie de la défense comme créatrice d'emplois non délocalisables. Cette position est une négation directe de la lutte des classes : elle place les intérêts de l'industrie de la mort au-dessus des besoins vitaux des travailleurs. Enfin, ces directions sont absentes des luttes les plus cruciales de notre époque — les manifestations massives contre le génocide palestinien —, se contentant de visites éclair pour la galerie.

Pourtant, la base syndicale, elle, reste combattive. Les dockers italiens de Gênes et de Livourne, les dockers grecs du Pirée — intervenants au Meeting Contre la Guerre de Londres — démontrent qu'un secteur avancé de la classe ouvrière recomposée conserve la capacité de bloquer matériellement la machine de guerre. Trois grèves générales en Italie ont paralysé le pays ; au Pirée, des containers d'acier militaire destinés à l'industrie de défense israélienne ont été physiquement bloqués. Maurizio Capola (dockers de Gênes) formule explicitement la dimension politique de ces actions : la militarisation n'est pas due à la folie d'un dirigeant, mais à la réponse du capitalisme en crise à l'impérialisme. Georgios Skogos (dockers du Pirée) refuse le chantage imposé aux travailleurs — « garder son emploi en fabriquant la bombe qui tuera son fils » — et affirme que les ports doivent rester des ponts entre civilisations, non des outils de guerre. C'est dans cet écart entre des directions contre-révolutionnaires et une base qui cherche sa voie que se situe l'espace stratégique pour les intellectuels organiques.

L'incapacité de ces luttes éparses à converger en bloc historique constitue le symptôme le plus visible de la crise organique. Les luttes de 2023 (retraites, Sainte-Soline, salariés du privé et du public) étaient réelles, massives, combatives — mais elles sont restées sectorielles, incapables de s'articuler en un récit unificateur qui aurait permis de frapper ensemble. L'avertissement de Gramsci est ici prophétique : quand l'ancienne hégémonie se dissout sans qu'une contre-hégémonie ne se consolide, le vide est comblé par les forces réactionnaires qui recyclent la colère populaire en peur identitaire. Le score du Rassemblement National n'est pas la cause de la crise organique — il en est la manifestation. La crise organique est le moment où « le vieux meurt et le nouveau ne peut pas naître » ; dans les interstices, les monstres prolifèrent.


Le « bon sens » fataliste comme obstacle hégémonique : TINA économique, TINA écologique et TINA colonial


La deuxième dimension de la crise organique est d'ordre idéologique. La souffrance matérielle ne produit pas automatiquement la conscience révolutionnaire — elle peut tout aussi bien produire du désespoir, de l'apathie, ou un repli identitaire. Ce qui détermine la traduction de la souffrance en conscience politique, c'est l'existence d'un récit qui nomme cette souffrance, qui l'attribue non à des choix individuels mais à un système précis, et qui désigne un horizon d'action collective. L'absence de ce récit est précisément ce qui caractérise la France contemporaine, et cette absence est elle-même le produit d'une offensive hégémonique qui a intériorisé le fatalisme jusque dans la conscience de ceux qui en pâtissent.

Le premier avatar de ce fatalisme est le TINA économique (There Is No Alternative). La compétition, la méritocratie, l'« attractivité » économique apparaissent comme des évidences naturelles, y compris chez ceux qui en sont les victimes. La responsabilité individuelle du chômage, de la précarité, de la misère fait porter la faute structurelle sur les choix personnels — « tu n'as pas assez travaillé », « tu n'as pas les bonnes compétences », « tu n'es pas adaptable ». Cette intériorisation n'est pas un échec de communication de la gauche mais le résultat d'une guerre de position gagnée par le capital au cours des quarante dernières années : la destruction des grands collectifs de travail a supprimé l'espace matériel où se forgeait la critique collective de l'exploitation. Le travailleur isolé de la plateforme, noté en permanence par l'algorithme, n'a plus le regard de ses collègues pour objectiver son expérience et la transformer en conscience politique.

Le deuxième avatar, plus récent et plus insidieux, est le TINA écologique. Le pessimisme climaticiste — le récit de la « fin du monde » inévitable, de l'effondrement imminent — fonctionne structurellement comme un équivalent du TINA économique, mais déguisé sous des apparences militants. Des médias écologistes ou certains courants écologistes véhiculent une angoisse apocalyptique qui, faute d'être articulée à l'analyse des rapports de production, produit le même effet de paralysie. Gramsciennement, le catastrophisme écologique sans analyse de classe est structurellement conservateur : si « tout s'effondre » inéluctablement, alors aucune transformation des rapports de production n'est pensable, et la crise climatique devient un fatalisme naturalisé qui masque sa cause capitaliste. L'extractivisme, l'économie de guerre (2 887 milliards de dollars de dépenses militaires mondiales en 2025), la production programmée d'obsolescence sont les causes matérielles de la destruction écologique — mais le récit catastrophiste, en naturalisant l'effondrement, exonère le capitalisme de sa responsabilité. Le rôle de l'intellectuel organique n'est pas de nier la gravité de la crise climatique, mais de démontrer que l'écologie sans lutte des classe produit de la paralysie là où l'écologie articulée à la lutte des classes produit de la conscience.

Le troisième avatar, spécifique à la France mais rarement théorisé comme tel, est le TINA colonial. Le déni mémoriel fonctionne exactement comme les TINA économique et écologique : « c'est comme ça, la République ne se divise pas », « c'était une autre époque », « il faut tourner la page ». Ce fatalisme est la forteresse invisible du colonialisme contemporain : il empêche même de penser qu'une autre relation aux anciennes colonies est possible. Le déni n'est pas un oubli passif — il est un mécanisme actif de l'hégémonie qui permet de continuer à percevoir les dividendes matériels de l'héritage colonial (zone franc CFA, accès aux minerais du Sahel, ventes d'armes) tout en se dispensant d'en rendre compte. Les trois TINA convergent ainsi pour produire un « bon sens » qui naturalise l'ordre établi et rend impensable toute transformation structurelle. La tâche de l'intellectuel organique est précisément de briser ces trois fatalismes en nommant politiquement ce qu'ils masquent : l'exploitation de classe, la destruction capitaliste de la nature, et la prédation impériale.


b. La singularité française : métropole impériale en déni et nécessité d'une Nouvelle France


Les symptômes identifiés au 1.a. — fragmentation du prolétariat, fatalisme hégémonique, vide contre-hégémonique comblé par le RN — ne sont pas spécifiques à la France. On les retrouve dans la plupart des capitalismes avancés en crise organique. Mais ils prennent en France une coloration particulière qui tient à un fait structurel trop souvent négligé par les analyses de gauche : la France n'est pas une nation quelconque frappée par la crise du capitalisme, c'est une métropole impériale en déni. Cette singularité n'est pas un « contexte » ou un « arrière-plan » mais un déterminant actif de la crise organique — c'est elle qui donne à la crise française sa forme spécifique et qui rend inopérantes les stratégies transposées mécaniquement d'autres contextes nationaux.



L'universalisme républicain comme forteresse invisible


Le mécanisme hégémonique le plus puissant de la France ne réside pas dans la censure algorithmique (comme en Chine, cf. Partie III), ni dans le nationalisme de guerre (comme en Russie), ni dans la théocratie (comme en Iran). Il réside dans l'universalisme républicain. La domination française n'est pas vécue comme domination — elle est vécue comme diffusion de « valeurs universelles ». L'universalisme abstrait fonctionne comme un mécanisme de dissimulation structurel : il rend invisibles les rapports de domination matériels (extraction néocoloniale au Sahel et au Congo, racisme structurel en métropole, contrôle monétaire via le franc CFA) en les subsumant sous un récit d'émancipation rationnelle et de citoyenneté indivisible.

Cette configuration produit un effet hégémonique d'une redoutable efficacité. La Chine contrôle par l'algorithme, la Russie contrôle par la mémoire de la Grande Guerre patriotique, l'Iran contrôle par le sacré — mais la France contrôle par l'incapacité de penser ses propres particularismes (blanc, postcolonial, impérial) comme des particularismes. L'universalisme républicain se présente comme la position du point zéro — celle qui n'a pas de perspective parce qu'elle se confond avec la Raison elle-même. Toute critique de cet universalisme est immédiatement disqualifiée comme « particularisme communautariste » ou « obsession identitaire » — ce qui verrouille le débat en empêchant de voir que l'universalisme français est lui-même un particularisme : celui d'une métropole impériale qui a universalisé ses propres intérêts materiels en les présentant comme l'intérêt général de l'humanité.

La conséquence gramscienne est directe : la forteresse est invisible parce qu'elle se confond avec le « bon sens » démocratique. On ne peut pas mener une guerre de position contre un ennemi qu'on ne voit pas. La première tâche de l'intellectuel organique en France est donc de rendre visible cette forteresse — de montrer que l'universalisme républicain, tel qu'il fonctionne actuellement, n'est pas l'universalisme des Lumières mais son détournement au service d'un bloc hégémonique impérial.


Les banlieues postcoloniales comme « tranchées retournées »


Les banlieues françaises ne sont pas des « zones oubliées » par la République — ce serait leur accorder le bénéfice d'une négligence innocente. Elles sont des zones de front où se joue la légitimité hégémonique de la République. Ce sont les espaces où la violence d'État est quotidiennement exercée et visible — contrôles au faciès, zones de sécurité prioritaires, intervention des BAC, quartier par quartier — mais où cette violence est systématiquement masquée sous le vocable « d'intégration » ou de « sécurité ».

Gramsciennement, la banlieue est le lieu où l'hégémonie échoue à produire du consentement et doit recourir à la coercion nue. C'est le symptôme de la forteresse qui n'arrive plus à se déguiser en société civile. Là où, dans les quartiers bourgeois, la domination s'exerce par le consentement (l'école qui enseigne l'histoire officielle, les médias qui diffusent le « bon sens »), dans les banlieues postcoloniales, elle s'exerce par la force directe. Cette bifurcation entre consentement et coercion n'est pas un accident de gouvernance — elle est la révélation de la nature de classe de l'État français, qui traite les descendants de colonisés non comme des citoyens à convaincre mais comme des populations à contrôler.

Mais cette coercion est aussi la preuve d'une défaite hégémonique du bloc dominant. Un État qui doit envoyer la police quadriller un quartier tous les jours est un État qui a perdu la bataille culturelle dans ce quartier. Les banlieues sont donc des « tranchées retournées » — des positions de la société civile qui ont basculé du côté de la non-consentiment, et qui constituent potentiellement la base d'une contre-hégémonie. Mais cette potentialité ne se réalisera que si les intellectuels organiques parviennent à articuler la colère banlieusarde avec la lutte des classes générale — et non à la laisser enfermer dans le registre « sécurité/insécurité » que le RN et le bloc dominant s'entendent à occuper.


La dette idéologique envers les anciennes colonies


Le diagnostic matériel est clair : le racisme structurel en métropole et l'extraction néocoloniale au Sahel et au Congo sont les deux faces d'une même hégémonie impériale. Les 36 milliards d'euros votés en quelques minutes pour l'armée — du Parti Socialiste au Rassemblement National, toutes forces confondues sauf La France Insoumise — pendant qu'on refuse 3 milliards pour la protection de l'enfance et qu'on coupe 6 milliards dans les hôpitaux, la sécurité sociale et l'éducation, illustrent la priorité absolue de la forteresse impériale sur la société civile. Jérôme Legavre, au Meeting Contre la Guerre, résumait cette contradiction avec une ironie mordante : « En quelques minutes, ils trouvent 36 milliards pour l'armée. »

La France s'est enrichie sur l'esclavage et le pillage colonial. Cette réalité n'est pas un « chapitre clos » de l'histoire mais la base matérielle actuelle de la richesse nationale. Le rapport entre la métropole et ses anciennes colonies ne s'est pas interrompu avec les indépendances formelles — il s'est transformé. Comme l'analyse de La Métamorphose du Prolétariat le rappelle en citant l'exemple du Congo (cf. Partie III), l'État néocolonial fonctionne comme un « État pupille » : formellement souverain, mais dont les fonctions vitales sont contrôlées de l'extérieur. La France maintient ce système à travers le franc CFA (qui exige que 50 % des réserves de change des États africains soient déposées à la Banque de France), les accords miniers au Sahel (uranium pour Areva, cobalt et coltan pour les industries high-tech), et les interventions militaires « anti-terroristes » qui sécurisent l'accès aux ressources sous couvert de lutte contre le djihadisme. Le génocide palestinien, la guerre en Iran, l'extradition de Maduro, la menace contre Cuba — Macron accueillant Trump au Palais de Versailles (« le palais des rois de France ») et qualifiant cet événement de « grand moment de paix » — illustrent la complicité de l'appareil d'État français avec le système impérial mondial.

Le déni n'est pas un oubli innocent. C'est un mécanisme actif de l'hégémonie : nier la dette permet de continuer à en percevoir les dividendes. La Sécurité Sociale, conquête révolutionnaire arrachée par les masses en armes à la Libération, est aujourd'hui la cible principale des attaques gouvernementales. Mais ces attaques ne s'expliquent pas uniquement par la logique néolibérale de privatisation : elles s'inscrivent dans un système plus large où l'argent public est détourné vers l'« industrie de la mort » (2 887 milliards de dollars de dépenses militaires mondiales, 36 milliards d'euros en France) au lieu d'être investi dans la vie. Le chef d'état-major des armées françaises déclarant que « les Français doivent être prêts à sacrifier leurs enfants » pendant qu'on coupe les lits d'hôpitaux — voilà la vérité matérielle de la « forteresse impériale ».


La Nouvelle France comme projet contre-hégémonique


Face à ce diagnostic, la question n'est pas de savoir si la France doit « se repentir » — la repentance est une posture morale qui produit de la culpabilité stérile et déplace le problème du terrain matériel vers celui de la confession individuelle. La question est de savoir comment construire un nouveau « bon sens » qui rende la transformation des rapports de production pensable. C'est l'enjeu du concept de Nouvelle France.

La Nouvelle France n'est ni une régression nostalgique (revenir à un âge d'or républicain qui n'a jamais existé pour les colonisés), ni une déconstruction purificatrice (passer son temps à dénoncer la France comme structure intrinsèquement oppressive). Elle est une actualisation du « bon sens » populaire : le vrai universalisme français ne consiste pas à nier l'histoire coloniale pour mieux la reproduire, mais à la reconnaître comme fondement matériel de la richesse nationale — et à transformer cette reconnaissance en nouveau contrat social. Le vrai universalisme n'est pas l'abstraction qui masque les privilèges, mais la vérité qui les révèle et les transforme.

Cette position permet de dessiner la ligne de démarcation décisive avec le Rassemblement National. Le RN n'est pas une rupture avec le modèle de la métropole impériale en déni — il en est l'aboutissement logique poussé à son terme maximal. « La France d'abord » signifie en réalité « les descendants de colons d'abord » : le RN recycle la colère populaire contre le système en peur identitaire exactement comme Gramsci l'anticipait, mais il le fait en achevant le déni colonial — non en le niant, mais en le retournant en orgueil. La Nouvelle France est la seule alternative à ce piège binaire entre déni coupable et orgueil raciste. Sa formule n'est pas « la France est coupable » (qui immobilise) mais « la France ne peut être universaliste qu'en assumant son histoire complète » (qui mobilise).

Mais la Nouvelle France n'est pas un projet « culturel » ou « mémoriel » séparable de la lutte des classes. Ce serait retomber dans le piège du culturalisme dénoncé plus haut. La reconnaissance de la dette coloniale implique des actes matériels : restitution des richesses extraites du Congo et du Sahel, rupture avec le système monétaire du franc CFA, arrêt des interventions militaires en Afrique, réorientation des 36 milliards d'euros militaires vers les services sociaux et la protection de l'enfance. La Nouvelle France est donc un projet de transformation des rapports de production, non un exercice de commémoration. Ce n'est pas une affaire de mémoire mais de matériel : tant que la France continue à extraire le cobalt congolais pour ses batteries électriques, à maintenir le franc CFA pour contrôler la monnaie de quatorze pays africains, et à bombarder le Sahel pour protéger les intérêts miniers d'Areva, l'universalisme républicain restera ce qu'il est aujourd'hui — un universalisme de prédation.

La Nouvelle France, en ce sens, n'est pas un ajout thématique à la lutte des classes, un « chapitre postcolonial » qu'on grefferait sur un corps théorique déjà complet. Elle est la révélation que la lutte des classes en France est déjà traversée par la question coloniale, que le prolétariat recomposé est déjà multiracial (les livreurs Uber de Seine-Saint-Denis ne sont pas des prolétaires « de service » mais des prolétaires à part entière dont l'exploitation porte la double marque de la précarité capitaliste et du racisme structurel), et que toute stratégie révolutionnaire qui ignore cette dimension est condamnée à reproduire le déni qu'elle prétend combattre. Le vrai diagnostic de la crise organique française n'est pas seulement que le capitalisme s'enfonce dans l'économie de guerre et la précarité — il est que la métropole qui en paie le prix est aussi la métropole qui en provoque l'extension au Sahel, au Congo, en Palestine. L'ennemi, comme disait Liebknecht cité par Legavre au Meeting Contre la Guerre, « est d'abord et avant tout dans notre propre pays ».



  1. Cartographie des Tranchées Contemporaines : Où se Livre la Bataille ?


La partie IV.1. a établi le diagnostic : la France traverse une crise organique dont la singularité tient à son statut de métropole impériale en déni. Reste à identifier les terrains sur lesquels cette crise se joue et où une contre-hégémonie peut être construite. Gramsci appelle « tranchées » ces positions de la société civile — école, syndicats, partis, médias, Églises, associations — qui forment l'infrastructure culturelle du consentement populaire. Ce ne sont pas des lieux accessoires où la domination se refléterait en surface ; ce sont les lieux de production du « bon sens » qui rend le pouvoir légitime ou contestable. La forteresse (l'État, ses institutions répressives, son appareil juridique) ne tient que si les tranchées (les institutions de la société civile) produisent du consentement. Quand les tranchées cèdent, la forteresse doit recourir à la coercion nue — c'est précisément le symptôme de la crise organique identifié au IV.1.a.

Mais la cartographie des tranchées ne peut pas être une simple transposition du schéma gramscien des années 1920-1930. Les tranchées contemporaines ont subi une double mutation : d'une part, les institutions traditionnelles (école, syndicats, partis) ont été partiellement neutralisées ou retournées par le bloc dominant ; d'autre part, de nouvelles tranchées sont apparues — les plateformes numériques privées transnationales — qui n'ont pas d'équivalent dans l'Italie de l'entre-deux-guerres. La guerre de position se mène donc sur deux fronts : reconquérir les tranchées traditionnelles investies par l'ennemi, et investir les nouvelles tranchées que personne n'a encore pensées comme telles.


a. Les tranchées traditionnelles : école, syndicats, partis — état des lieux


L'école républicaine comme tranchée perdue ou à reconquérir : enseigner la Nouvelle France


L'école est, dans la grille gramscienne, la tranchée par excellence. C'est l'institution qui produit le « bon sens » à l'état naissant — qui forme la conscience des futurs citoyens-travailleurs avant même qu'ils n'entrent dans le monde du travail. L'école républicaine française, héritière de Jules Ferry et du mythe de l'émancipation par l'instruction, se présente comme neutre et universelle : elle transmet « les savoirs », « la culture générale », « les valeurs de la République ». Cette auto-représentation est elle-même un mécanisme hégémonique d'une efficacité redoutable, car elle rend impensable l'idée que l'école puisse être autre chose qu'un instrument de libération.

Pourtant, le contenu effectif de l'enseignement dément cette prétention. Le programmes scolaires français efface massivement le rôle de l'esclavage, de la colonisation, de Sétif 1945, des guerres d'indépendance algérienne, vietnamienne, haïtienne. L'histoire enseignée est une histoire qui commence avec les Gaulois, s'enchâsse dans la Révolution française comme moment fondateur de l'universalisme, puis glisse vers la Résistance et la Décolonisation comme si celle-ci était un cadeau de la métropole plutôt qu'une conquête arrachée par les peuples colonisés. Cette omission n'est pas un détail pédagogique — c'est le ciment de la forteresse invisible identifiée au IV.1.b. On ne peut pas construire une Nouvelle France avec une mémoire tronquée. L'élève de Seine-Saint-Denis dont les grands-parents ont fui la guerre d'Algérie ou dont les ancêtres ont été réduits en esclavage apprend, dans les manuels scolaires, une histoire dans laquelle sa famille n'apparaît que comme un problème — « l'immigration », « l'intégration », « les quartiers difficiles » — jamais comme un acteur. L'école lui enseigne, en silence, que l'histoire de France est l'histoire d'autres personnes.

La « Nouvelle France » comme projet pédagogique consiste à inverser cette logique. Enseigner que l'État français s'est enrichi sur la traite négrière et le pillage colonial n'est pas de la « repentance » — c'est une reconstruction de la vérité politique sans laquelle l'universalisme républicain reste une fiction. La repentance est une posture morale individuelle qui déplace le problème du terrain matériel vers celui de la confession ; la vérité politique, au contraire, replace l'histoire dans les rapports de production qui l'ont déterminée. L'école de la Nouvelle France serait une école où l'universalisme ne masque plus le privilège colonial, où « citoyen français » ne signifie plus implicitement « descendant de colons » mais désigne également le descendant d'esclave martiniquais, le harki, l'ouvrier marocain de Renault-Flins, l'étudiante malienne de l'université de Créteil. Cette reconfiguration n'est pas un enrichissement « multiculturel » du programme — c'est une transformation de la fonction hégémonique de l'école, qui cesse d'être une machine de reproduction de l'ordre établi pour devenir un laboratoire du sens commun critique.

Les batailles actuelles autour de l'école confirment que cette tranchée est déjà un terrain de guerre de position, même si les acteurs ne se nomment pas gramsciens. Les luttes pour les programmes scolaires (suppression de l'histoire-géo en CAP, réduction des horaires, réécriture des programmes d'histoire sous pression idéologique), la défense du statut des enseignants, les marches pour l'école publique de 2023, la résistance contre la fermeture des classes et des postes — tout cela constitue une guerre de position défensive. Le passage à l'offensive exigerait que les enseignants, les parents et les élèves ne se contentent pas de défendre « l'école telle qu'elle est » mais portent un projet positif : une école qui enseigne l'histoire complète de la France, y compris sa face impériale, et qui forme des intellectuels organiques à l'intérieur même de l'institution scolaire — c'est-à-dire des élèves capables de systématiser politiquement leur expérience plutôt que de la subir.


Les syndicats : le divorce entre direction contre-révolutionnaire et base combative


Le diagnostic syndical établi au IV.1.a. doit être approfondi ici dans sa dimension stratégique. Le constat est grave : les directions des grandes centrales syndicales françaises (CGT, FO, CFDT) jouent désormais le rôle de frein qui incombait autrefois aux appareils partisans du PCF et du PS. La Métamorphose du Prolétariat documente cette trajectoire avec une netteté qui interdit toute esquive. Les communiqués exigeant la « stabilité » lors de la censure du gouvernement Barnier ; la justification de l'industrie de l'armement comme « créatrice d'emplois non délocalisables » par le secrétaire général de Force Ouvrière ; l'absence systématique des directions syndicales dans les mobilisations contre le génocide palestinien — tout cela dessine un portrait cohérent : les directions syndicales ne sont plus des organisations de lutte des classes mais des organismes de cogestion du capitalisme, des relais du bloc dominant au sein de la classe ouvrière.

Le moment le plus révélateur est sans doute cet épisode du congrès confédéral de Force Ouvrière où 3 000 délégués ouvriers ont ovationné les appels à « l'argent pour l'hôpital, pas pour les Rafale », et où le secrétaire général a répondu, impassible, qu'il fallait « les deux ». Cette réponse n'est pas une simple maladresse verbale : elle est une négation directe de la lutte des classes. Dire qu'il faut « les deux » (l'industrie de la mort et les services de la vie), c'est refuser de choisir entre l'impérialisme et le bien-être populaire, c'est-à-dire refuser de reconnaître que l'un est prélevé sur l'autre. Les 36 milliards d'euros votés pour l'armée pendant qu'on coupe 6 milliards dans les hôpitaux ne sont pas une coïncidence budgétaire : ils sont l'expression matérielle d'un choix de classe. Le secrétaire général de FO, en disant « les deux », prend position — du côté du bloc dominant.

Mais cette diagnose ne doit pas conduire à l'abandon stratégique du terrain syndical. Ce serait répéter l'erreur historique des gauchistes des années 1970 qui, au nom de la « pureté révolutionnaire », ont abandonné les syndicats aux réformistes et perdu du même coup le contact avec la base ouvrière. La distinction gramscienne est ici décisive : ce ne sont pas les syndicats comme institutions qui sont contre-révolutionnaires, ce sont leurs directions. La base, elle, reste combative — elle applaudit « l'argent pour l'hôpital, pas pour les Rafale » alors que la direction dit « les deux ».

Les dockers italiens de Gênes et de Livourne, les dockers grecs du Pirée — intervenants au Meeting Contre la Guerre de Londres en juin 2026 — illustrent ce que peut être une guerre de position matérielle menée depuis la base syndicale. Trois grèves générales ont paralysé l'Italie ; au Pirée, des containers d'acier militaire destinés à l'industrie de défense israélienne ont été physiquement bloqués. Maurizio Capola, des dockers de Gênes, formule explicitement la dimension politique de ces actions : la militarisation n'est pas due à la folie d'un dirigeant mais à la réponse du capitalisme en crise à l'impérialisme. Georgios Skogos, des dockers du Pirée, refuse le chantage imposé aux travailleurs — « garder son emploi en fabriquant la bombe qui tuera son fils » — et affirme que les ports doivent rester des « ponts entre civilisations, non des outils de guerre ». Ces actions ne sont pas de simples luttes corporatives : elles sont des actes politiques antimilitaristes qui articulent défense des conditions matérielles et opposition à l'économie de guerre. Elles préfigurent ce que pourrait être un syndicalisme reconquis : non pas un syndicalisme qui négocie les conditions de l'exploitation, mais un syndicalisme qui produit du sens commun critique — une école populaire permanente où les travailleurs apprennent à nommer politiquement ce qu'ils vivent matériellement.

La stratégie gramscienne est donc claire : il ne s'agit pas d'abandonner les syndicats aux directions contre-révolutionnaires, mais de construire une base syndicale combative capable de s'émanciper des appareils. Cela suppose un travail patient d'organisation locale, de formation politique interne, de coordination horizontale entre secteurs — bref, une guerre de position à l'intérieur des syndicats eux-mêmes, pour arracher ces tranchées au bloc dominant.


Les partis politiques : le moment électoral comme pédagogie des masses


La question du parti politique est sans doute la plus polémique du diagnostic stratégique, parce qu'elle touche au rapport entre institutionnalisation et radicalité — entre la forteresse et les tranchées. Le paradoxe soviétique analysé dans la Partie II fournit l'avertissement méthodologique : prendre la forteresse sans avoir conquis les tranchées produit la bureaucratie autoritaire. L'inverse — refuser toute intervention dans les institutions au nom d'une pureté révolutionnaire — conduit à l'isolement sectaire et à l'inefficacité politique. Entre ces deux écueils, la position gramscienne correcte n'est ni l'électoralisme (l'élection comme fin) ni le rejet (l'élection comme trahison), mais l'élection comme moment de pédagogie des masses.

La France Insoumise, avec ses centaines de milliers de militants, ses groupes d'action locaux, et sa capacité à mobiliser 150 000 parrainages en 24 heures, incarne — malgré ses limites et ses contradictions — une tentative sérieuse de dépasser le modèle du parti-appareil. Sa nature de mouvement plutôt que d'organisation bureaucratique centralisée, son orientation de rupture avec le système, son engagement total dans des batailles comme celle contre le génocide palestinien ou pour la justice sociale après la mort de Nahel, témoignent d'une vitalité militante que ni le PS ni le PCF ne possèdent plus. La présence de la IVe Internationale (POI) en son sein n'est pas anecdotique : elle inscrit cette dynamique dans la tradition théorique du Programme de Transition, qui pose que « la crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat ». Le Sommet international « Stop the War » de Londres (juin 2026), réunissant des délégués de 12 pays dont la délégation LFI/POI, matérialise cette articulation entre ancrage national et coordination internationale.

Cependant, une objection doit être prise au sérieux. La concentration de la légitimité organisationnelle sur la personnalité de Jean-Luc Mélenchon constitue un risque réel de dérive caudilliste, renforcé par la structure de la Ve République — phénomène analysé dans la Partie I à travers le cas vénézuélien, où la dépendance d'un mouvement à une figure charismatique a empêché la maturation d'une direction collective autonome et rendu le mouvement vulnérable à la neutralisation de son leader. Cette objection n'est pas infondée. Mais elle doit être nuancée. La présence de la IVe Internationale, l'UCR et d'autres courants de gauche radicale au sein de LFI indique que la dynamique ne se réduit pas à un projet personnel : elle s'inscrit dans une tradition de construction de parti révolutionnaire qui, théoriquement, vise à produire une direction collective et non un culte de la personnalité. Les groupes d'action locaux, lorsqu'ils fonctionnent réellement comme des espaces de délibération politique et non comme de simples relais électoraux, préfigurent ce que pourrait être un parti-école : un espace où se forme le sens commun critique, où les intellectuels organiques émergent de la base et non du sommet.

La distinction gramscienne doit être ici scrupuleusement maintenue : un parti électoral vise le qui gouverne ; un parti de guerre de position vise le pourquoi on consent à être gouverné. Les deux ne se confondent pas — mais ils peuvent s'articuler. Le processus électoral fait partie d'un moment de conscientisation des masses : chaque meeting, chaque campagne, chaque parrainage collectif est une occasion de former politiquement des dizaines de milliers de militants qui, sans cette experience, ne seraient jamais entrés en contact avec une analyse anticapitaliste. L'enjeu est que le moment électoral ne dévore pas le travail de tranchées : l'élection comme pédagogie, non comme substitut à l'organisation de base.

Cette mise en garde n'est pas hypothétique. L'analyse gramscienne du paradoxe soviétique (Partie II) avertit que l'investissement dans l'appareil d'État peut devenir une anticipation de la prise de forteresse au détriment du travail culturel de long terme. Si toute l'énergie militante est absorbée par la préparation électorale, la gestion des élus, la stratégie médiatique, alors le parti cesse d'être une tranchée pour devenir une annexe de la forteresse. La question pratique est de savoir si l'appareil national de LFI permet ou freine le développement autonome des collectifs locaux — s'il les traite comme des laboratoires politiques ou comme des faire-valoir électoraux.

La dégénérescence sectaire des autres forces confirme par contraste le diagnostic. PS, PCF et une partie des écologistes fonctionnent désormais comme des sectes auto-référentielles qui ne parlent qu'à elles-mêmes pour exister. L'écart entre le score électoral et la capacité militante de LFI d'un côté, et l'effondrement organisationnel du PS et du PCF de l'autre, valide empiriquement le constat de La Métamorphose du Prolétariat : ces organisations « ne se relèveront pas ». Elles ne sont plus des tranchées — elles sont des ruines que le bloc dominant a recyclées en forces de gestion.


Nouvelle tranchée : la mémoire comme lieu de bataille politique


Il existe une tranchée que Gramsci, dans l'Italie des années 1920-1930, identifiait déjà comme centrale mais qui a pris en France contemporaine une acuité particulière : la mémoire. Non pas la mémoire comme souvenir personnel ou devoir de commémoration, mais la mémoire comme terrain de production du sens commun. La reconnaissance de Sétif 1945 — où l'armée française a massacré des dizaines de milliers d'Algériens qui fêtaient la victoire contre le nazisme —, de la torture institutionnalisée pendant la guerre d'Algérie, du massacre du 17 octobre 1961 — où des Algériens ont été jetés dans la Seine par la police parisienne sous les ordres de Maurice Papon —, de la dette odieuse haïtienne (l'indemnité de 150 millions de francs-or extorquée à Haïti en 1825 pour « indemniser » les propriétaires d'esclaves, dette payée jusqu'en 1888 et dont le poids économique continue d'écraser le pays) — ces enjeux ne sont pas « mémoriels » au sens trivial du terme. Ils sont matériels : ils concernent qui bénéficie actuellement des héritages du colonialisme, et qui en paie encore le prix.

Le travail de mémoire est donc une guerre de position culturelle à part entière. Reconnaître Sétif, c'est reconnaître que la « civilisation française » qu'on enseigne à l'école a inclus le massacre de civils qui fêtaient la défaite du nazisme. Reconnaître le 17 octobre 1961, c'est reconnaître que la République des droits de l'homme a jeté des Algériens dans la Seine sous un préfet nommé par de Gaulle. Reconnaître la dette haïtienne, c'est reconnaître que la richesse de la France repose en partie sur l'extorsion d'un pays qu'elle avait réduits en esclavage. Ces reconnaissances ne sont pas des actes de pénitence — elles sont des actes de vérité politique qui détruisent la forteresse invisible de l'universalisme abstrait.

La Nouvelle France exige une réécriture symbolique concrète : noms de rues, statues, musées, monuments commémoratifs qui reconnaissent l'histoire complète, et non seulement la « résistance contre l'occupant » mais aussi la responsabilité de l'occupant. Ce travail n'est pas esthétique. Un enfant qui grandit dans une ville où chaque statue, chaque nom de rue célèbre des généraux coloniaux, des missionnaires « civilisateurs », des administrateurs de l'Empire, intériorise que l'histoire de son pays est une histoire de conquête glorieuse. Un enfant issu de l'immigration postcoloniale qui grandit dans cette même ville intériorise, lui, que ni lui ni les siens ne font partie de cette histoire — qu'ils sont arrivés après, comme des invités de dernière heure. La réécriture symbolique n'est pas un luxe culturel : elle reconstruit le « bon sens » qui permet aux jeunes de banlieue de se sentir citoyens à part entière — ou de se sentir, au contraire, occupés dans leur propre pays.

Il convient toutefois de signaler une tension théorique. L'analyse gramscienne du paradoxe soviétique (Partie II) avertit que la transformation symbolique sans transformation matérielle des rapports de production produit une fausse reconnaissance — l'illusion du changement alors que les structures d'exploitation demeurent intactes. Renommer une rue Jean-Baptiste Belley à la place d'une avenue Foch est un acte symbolique juste, mais s'il s'accompagne du maintien du franc CFA, de la poursuite de l'extraction du cobalt congolais, et du maintien des interventions militaires au Sahel, il n'est que cosmétique. La mémoire comme tranchée n'a de valeur que si elle est articulée à la transformation des rapports de production qui ont produit l'histoire qu'on prétend reconnaître. C'est ce que vise le concept de Nouvelle France : non pas commémorer, mais transformer.


b. Les nouvelles tranchées numériques : le terrain inédit


Les plateformes comme casemates capitalistes


L'émergence des plateformes numériques (Google, Meta, TikTok, X, YouTube, Amazon) comme infrastructures de circulation de l'information constitue une mutation qualitative dont la portée stratégique n'a pas encore été pleinement mesurée par les forces contestataires. Ces entités privées transnationales ne sont pas de simples « médias » au sens traditionnel du terme : elles sont devenues les infrastructures de la conscience collective, les canaux par lesquels transitent la quasi-totalité des représentations, des informations et des affects qui structurent le « bon sens » contemporain. Celui qui contrôle l'algorithme contrôle l'attention ; celui qui contrôle l'attention contrôle, in fine, ce qui est pensable et ce qui ne l'est pas.

Le mécanisme hégémonique de ces plateformes est d'une subtilité qui surpasse celle de n'importe quel ministère de la Propagande. L'algorithme ne censure pas explicitement — il ne supprime pas les contenus critiques (sauf cas exceptionnels et visibles, qui d'ailleurs produisent l'effet inverse de ce qui est recherché). Il fait mieux, ou pire : il structure l'attention vers ce qui génère de l'engagement marchand — c'est-à-dire des émotions fortes, des réactions rapides, de l'indignation instantanée — et loin de ce qui exige de la concentration, de la nuance, de la maturation intellectuelle. Le contenu qui dénonce un scandale individuel (un politicien corrompu, un patron voyou, un fait divers sordide) sera amplifié parce qu'il génère du clic ; le contenu qui analyse les structures qui produisent ces scandales en série sera invisible parce qu'il est long, complexe, et ne produit pas de réaction émotionnelle immédiate.

Le résultat est ce qu'on peut appeler le scandale permanent comme substitut à l'analyse structurelle. Le cycle médiatique de 24 heures, accéléré par les plateformes, empêche la maturation intellectuelle nécessaire à la guerre de position. Chaque jour apporte son scandale, son indignation, sa pétition — et le lendemain, tout est oublié, remplacé par un nouveau scandale. Cette temporalité de l'urgence permanente est structurellement incompatible avec la guerre de position gramscienne, qui exige précisément la lenteur : le temps de construire des organisations, de former des intellectuels, de produire un sens commun qui résiste à l'usure du cycle médiatique. Le capitalisme numérique ne nous empêche pas de penser — il nous empêche de penser assez longtemps pour que la pensée devienne action.


Le parallèle avec les forteresses algorithmiques (cf. Chine, Partie III)


La comparaison avec la Chine (analysée dans la Partie III) éclaire la spécificité du modèle occidental tout en révélant sa parenté structurelle avec le modèle autoritaire. La Chine utilise la coercition algorithmique : système de crédit social, surveillance généralisée par reconnaissance faciale, censure directe des contenus dissentants, verrouillage des plateformes étrangères. L'Occident, lui, utilise la captation attentionnelle algorithmique : l'utilisateur n'est pas surveillé pour être puni, il est capté pour être rentabilisé. La différence est réelle — il vaut mieux vivre sous captation attentionnelle que sous coercition directe — mais elle est de degré, non de nature. Dans les deux cas, la conscience autonome est empêchée : en Chine par la peur, en Occident par la distraction permanente.

Plus troublant encore : le « crédit social » occidental existe déjà, non sous forme de système unifié étatique mais sous forme de dispositifs fragmentés et privés. Le score FICO aux États-Unis détermine l'accès au crédit et au logement. Les banques européennes utilisent des algorithmes de scoring qui décident qui peut obtenir un prêt. Les plateformes de livraison (Uber, Deliveroo) notent leurs travailleurs en permanence, et une mauvaise notation entraîne la perte du revenu. La conformité au marché fonctionne ainsi comme une discipline de classe diffuse et automatisée : on ne vous dit pas quoi penser, on vous dit que si vous ne vous conformez pas aux attentes du marché (ponctualité, sourire, acceptation des conditions), vous perdrez votre moyens de subsistance. Cette discipline ne nécessite ni censure ni police politique — elle est matérielle, et c'est ce qui la rend si efficace.

L'enjeu stratégique est donc le suivant : comment construire des espaces numériques autonomes qui échappent à la captation capitalistique ? La question n'est pas de quitter les plateformes — ce serait se condamner à l'invisibilité totale et abandonner le terrain à l'ennemi. Elle est de compléter la présence sur les plateformes dominantes (qui reste nécessaire pour toucher les classes populaires qui s'y trouvent) par la construction d'infrastructures alternatives : médias indépendants solidement financés, serveurs décentralisés, réseaux parallèles (Telegram, Signal), outils de chiffrement. Ces infrastructures existent déjà, mais elles sont marginales, sous-financées, et techniquement inaccessibles à la majorité des utilisateurs non spécialisés. La guerre de position numérique suppose de transformer ces outils en tranchées — c'est-à-dire en espaces de production de sens commun critique, protégés de la captation attentionnelle.


Les brèches : médias indépendants, podcasts, réseaux parallèles


Un écosystème militant existe déjà : Médiapart, Blast, RVDN (Réseau de Veille et d'Information des Quartiers), une multitude de podcasts, des réseaux Telegram et Discord, des comptes X et TikTok qui circulent des analyses critiques. Cet écosystème est réel, vivant, et il produit des contenus d'une qualité souvent supérieure à celle des médias dominants. Mais il souffre de trois faiblesses structurelles qui limitent sa portée comme tranchée contre-hégémonique.

La première est la fragmentation. Chaque média, chaque podcast, chaque compte fonctionne en silhouette isolée, sans articulation avec les autres. Il n'existe pas de réseau structuré qui permettrait à un utilisateur de passer d'un contenu à un autre, d'approfondir, de systématiser. Le résultat est que l'utilisateur militant consume du contenu en continuation — un podcast après l'autre, un thread après l'autre — sans jamais transformer cette consommation en organisation collective. L'écosystème militant produit de la validation (confirmer ce qu'on pense déjà) plus que de la conversion (transformer ce que pensent ceux qui ne pensent pas encore comme nous).

La deuxième faiblesse est la faible pénétration dans les classes populaires. Les médias indépendants, les podcasts militants, les réseaux parallèles sont massivement consommés par une audience petite-bourgeoise diplômée, urbaine, déjà politisée. Les classes populaires — les ouvriers, les employés, les travailleurs précaires — consomment massivement TikTok, YouTube, et les médias dominants. L'écart entre le discours militant et le public populaire n'est pas un problème de « communication » ou de « marketing » : c'est un problème de langage et de forme culturelle.

C'est ici que la leçon portugaise (Partie III) prend toute sa valeur stratégique. Zeca Afonso n'a pas écrit des manifestes théoriques sur l'impérialisme et la dictature salazariste. Il a chanté dans la tradition du cante alentejano — une forme musicale populaire, rurale, ancrée dans la culture des travailleurs agricoles de l'Alentejo. Grândola, Vila Morena n'est pas un texte militant abstrait : c'est une chanson que les travailleurs pouvaient chanter en travaillant, qui circulait de bouche en bouche dans les tavernes et les champs, et qui portait — sous une forme accessible et émotionnellement puissante — un message de fraternité et de résistance qui a rendu la Révolution des Œilets possible au sens gramscien du terme : elle avait transformé le « bon sens » populaire au point que la rupture politique est devenue non seulement pensable mais désirable.

La leçon est exigeante : le langage de la contestation doit emprunter les formes culturelles du peuple qu'il cherche à émanciper. Cela ne signifie pas simplifier ou vulgariser — Zeca Afonso ne simplifiait rien, il écrivait des chansons d'une grande sophistication poétique. Cela signifie que la forme doit être accessible et émotionnellement puissante, pas seulement analytiquement correcte. Le jargon militant — les abstractions universitaires, les références introuvables pour un non-initié, les acronymes incompréhensibles (TINA, GAFAM, CFA, OTAN) — fonctionne comme une barrière de classe qui reproduit, dans le camp de la contestation, la hiérarchie entre intellectuels et « masses ». L'intellectuel organique au sens gramscien n'est pas l'universitaire qui descend vers le peuple avec son savoir ; c'est celui qui émerge du peuple et qui systématise les aspirations déjà présentes de façon fragmentée dans la conscience populaire. Le défi, pour l'écosystème militant numérique, est de produire du contenu qui soit à la fois radicalement anticapitaliste et culturellement accessible — qui parle la langue de ceux à qui il s'adresse, non la langue de ceux qui le produisent.

La troisième faiblesse est peut-être la plus profonde : la tension entre radicalité politique et accessibilité culturelle. Trop souvent, l'écosystème militant oscille entre deux écueils symétriques. Soit il radicalise le langage et les références pour marquer sa cohérence politique — au prix de devenir inintelligible pour ceux qui ne sont pas déjà convertis. Soit il dilue l'analyse pour « toucher plus de monde » — au prix de perdre la substance critique qui justifiait son existence. La sortie de ce dilemme n'est ni la radicalisation du langage ni sa dilution, mais la traduction : trouver les formes culturelles qui portent l'analyse radicale dans un langage émotionnellement et culturellement accessible. Zeca Afonso l'a fait au Portugal. Il n'y a pas de raison que cela soit impossible en France — mais cela suppose de prendre au sérieux la culture populaire (le slam, le rap, l'humour, la chronique, la vidéo courte) non comme un vecteur de propagande mais comme une tranchée à conquérir et à investir.


La cartographie qui précède révèle une situation d'une complexité qui interdit toute stratégie mécanique. Les tranchées traditionnelles ne sont pas neutres : elles sont investies, partiellement retournées, ou neutralisées par le bloc dominant. L'école républicaine fonctionne comme machine de reproduction du déni colonial ; les directions syndicales comme freins contre-révolutionnaires ; les partis traditionnels comme sectes auto-référentielles ; la mémoire officielle comme ciment de la forteresse invisible. Les tranchées numériques, elles, constituent un terrain entièrement nouveau, structuré par des entités privées transnationales dont la logique — la captation attentionnelle — est structurellement incompatible avec la lenteur qu'exige la guerre de position. Quant aux brèches existantes — médias indépendants, podcasts, réseaux parallèles — elles sont réelles mais fragmentées, enfermées dans un éco-militant ghettoisé, et incapables pour l'heure de pénétrer les classes populaires.

Ce diagnostic n'est cependant pas désespérant. Il est clarifiant. Les dockers italiens et grecs démontrent qu'une base syndicale combative peut s'émanciper des directions contre-révolutionnaires et mener une guerre de position matérielle. LFI, malgré ses tensions, incarne une tentative de parti-mouvement capable d'articuler moment électoral et pédagogie des masses. L'écosystème militant numérique, malgré sa fragmentation, produit des contenus d'une qualité réelle. Les marches pour l'école publique, les mobilisations de 2023, les manifestations massives contre le génocide palestinien prouvent que le consentement hégémonique n'est pas total — qu'il existe, dans la société française, des fissures par lesquelles une contre-hégémonie peut s'engouffrer. Mais ces fissures ne se transformeront pas d'elles-mêmes en rupture. Elles exigent une direction — c'est-à-dire des intellectuels organiques capables de nommer politiquement la souffrance, d'articuler les luttes éparses en un récit unificateur, et d'investir les tranchées avec une stratégie cohérente. C'est ce que visent les quatre directions qui suivent.

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