Les Quatre Directions Stratégiques pour les Intellectuels Organiques en France
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Le diagnostic est posé. La France traverse une crise organique dont la singularité tient à son statut de métropole impériale en déni. Les tranchées où se joue la bataille hégémonique sont cartographiées — traditionnelles et numériques, conquises et à reconquérir, perdues et à investir. Reste la question décisive : que faire ? Non pas au sens où Lénine l'entendait — c'est-à-dire comme appel à l'insurrection — mais au sens où Gramsci l'entendait : comment mener la guerre de position dans une métropole impériale où l'ennemi est invisible parce qu'il se confond avec le « bon sens » démocratique, à l'ère du capitalisme numérisé où les tranchées sont contrôlées par des algorithmes privés ?
Les quatre directions qui suivent ne constituent pas un programme électoral ni une plateforme revendicative. Elles sont des axes stratégiques pour les intellectuels organiques — au sens gramscien : non pas une élite intellectuelle qui « éclaire » le peuple de l'extérieur, mais des militants capables d'émerger de la base, de systématiser politiquement l'expérience fragmentée des exploités, et de construire les organisations qui rendront la contre-hégémonie possible. Chacune répond à une question précise posée par le diagnostic : où s'ancrer matériellement (Direction 1) ? Comment articuler le moment électoral et le travail de longue durée (Direction 2) ? Comment produire un nouveau sens commun qui brise les trois TINA (Direction 3) ? Comment coordonner la lutte au niveau international sans tomber dans le nationalisme de gauche (Direction 4) ? Ces quatre directions sont complémentaires, non alternatives — et toutes sont traversées par la question postcoloniale, c'est-à-dire par le projet de Nouvelle France qui constitue leur dimension commune. Car la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat, comme l'énonçait le Programme de Transition, n'est pas une crise d'organisation seulement : c'est une crise de sens — l'incapacité, pour l'instant, de nommer le monde tel qu'il est et de désigner l'horizon vers lequel on veut aller.
Pour dépasser mes difficultés de rédaction et partager mes combats plus facilement, j'utilise l'IA pour mettre mes recherches et mes idées en forme. Texte entièrement relu et validé.
Partie IV : Diagnostic Contemporain et Directions Stratégiques pour une Contre-Hégémonie en France
Les Quatre Directions Stratégiques pour les Intellectuels Organiques en France
a. Direction 1 : L'Ancrage dans le Prolétariat Recomposé — De l'Usine à la Plateforme
Le premier axe stratégique découle directement du diagnostic établi au § 1.a. : si le prolétariat ne s'est pas éteint mais recomposé, alors la tâche de l'intellectuel organique n'est pas de pleurer la forme historique disparue de la classe ouvrière (l'ouvrier qualifié de la grande usine concentrée, syndiqué, enraciné dans un territoire industriel) mais d'investir les nouvelles configurations où l'exploitation se reproduit aujourd'hui. C'est le présupposé matérialiste fondamental : il n'y a pas de guerre de position sans ancrage dans les rapports de production réels, tels qu'ils existent effectivement et non tels qu'on voudrait qu'ils existent.
Le diagnostic : l'exploitation s'est déplacée, pas éteinte
L'analyse de La Métamorphose du Prolétariat fournit le cadre théorique de cette recomposition. L'éclatement du salariat — ubérisation, logistique Amazon, précarité généralisée, externalisation, sous-traitance en cascade — ne signe pas la fin du prolétariat mais sa recomposition par le capital pour briser ses bastions de concentration. Le rapport d'exploitation, dans son essence, demeure rigoureusement identique : vente de la force de travail contre un salaire, extraction de la plus-value, appropriation privée du surplus produit collectivement. Ce qui a changé, ce n'est pas la nature de l'exploitation mais sa forme de concentration. La mécanisation des années 1930-1970 avait concentré des dizaines de milliers d'ouvriers dans de grandes unités de production, créant les conditions matérielles de la conscience collective — c'est dans ces usines que se sont forgées les grandes batailles syndicales de l'après-guerre, que le PCF a recruté ses militants, que la CGT a bâti sa puissance. La robotisation et l'ubérisation contemporaines inversent cette logique : elles dispersent et isolent les travailleurs, non pour supprimer le travail — qui demeure massif — mais pour empêcher la reconstitution d'une puissance collective. Le travailleur de la plateforme, noté en permanence par l'algorithme, ignorant l'identité et le nombre de ses « collègues », privé d'espace de sociabilité professionnelle, est l'incarnation parfaite de cette stratégie : exploité autant sinon plus que l'ouvrier fordien, mais privé des conditions matérielles qui permettaient à l'ouvrier fordien de transformer son exploitation en conscience politique.
Cette analyse n'est pas une spéculation théorique. Les données matérielles la confirment avec une brutalité qui interdit l'euphémisme. Les 3,3 milliards de travailleurs salariés à l'échelle mondiale — soit 40 % de la population mondiale — attestent que le prolétariat ne s'est jamais été aussi nombreux. Plus significatif encore : la grève de Samsung en Corée du Sud, qui a mobilisé 50 000 salariés pendant 18 jours et coûté 20 milliards de dollars à l'entreprise, démontre que les travailleurs restent au cœur de la production high-tech. L'intelligence artificielle, la robotisation, l'automatisation ne remplacent pas le prolétariat — elles le surexploitent en intensifiant le rythme de travail, en réduisant les marges d'autonomie, en augmentant l'intensité de l'extraction de plus-value. L'usine sans ouvriers est un mythe : il y a toujours des humains pour nettoyer les machines, charger les containers, livrer les colis, nettoyer les bureaux, préparer les repas. Ces travaux, invisibilisés car relégués aux marges de la chaîne de valorisation, n'en sont pas moins centraux — sans eux, le système s'effondre en 48 heures. Le prolétariat recomposé est donc à la fois massif et diluvisible — c'est précisément cette combinaison qui rend la tâche de l'intellectuel organique à la fois urgente et difficile.
La stratégie : reconstituer des collectifs de travail là où le capital les a brisés
Si le diagnostic est clair, la stratégie qui en découle exige un renversement méthodologique. L'intellectuel organique ne peut pas se contenter de dénoncer l'exploitation depuis l'extérieur — depuis l'université, depuis le média indépendant, depuis le meeting militant. Il doit investir les espaces d'exploitation, non pour prêcher une vérité toute faite mais pour émerger de l'intérieur du rapport de production et aider à nommer politiquement l'expérience que les travailleurs vivent de façon confuse. C'est le sens précis de la formule gramscienne : l'intellectuel organique ne crée pas la conscience de classe ex nihilo — il systématise les aspirations déjà présentes de façon fragmentée dans l'expérience quotidienne des exploités. Le préparateur de commande Amazon qui court contre le chronomètre sait, confusément, qu'il est exploité. Ce qu'il ne sait pas, c'est comment nommer cette exploitation, comment l'articuler à un système global, comment la transformer en action collective. L'intellectuel organique est celui qui fait le lien entre l'expérience individuelle et la structure sociale — qui montre que la fatigue du préparateur de commandes n'est pas un problème personnel mais le produit d'un rapport de production, et que ce rapport de production peut être transformé.
Les entrepôts logistiques — Amazon en Picardie, Cdiscount en région lyonnaise, les plateformes de livraison Uber et Deliveroo en Seine-Saint-Denis — sont les nouveaux bastions potentiels. La concentration physique y existe : les entrepôts Amazon emploient parfois des milliers de travailleurs sous un même toit, dans des conditions qui rappellent, par leur bruit, leur cadence et leur discipline, les chaînes de montage fordienne. Mais cette concentration est structurée pour empêcher la communication et la solidarité : horaires décalés en continu, rotation des postes, turnover massif, surveillance algorithmique des moindres gestes, interdiction de parler pendant les pauses, micro-gestion de chaque seconde de travail. Le capital a appris la leçon des bastions ouvriers du XXe siècle : il ne tolère plus la concentration sans contrôle. L'enjeu stratégique est donc de reconstituer des collectifs de travail à l'intérieur de ces dispositifs de fragmentation — de créer les espaces de parole, d'écoute et de coordination que le capital a détruits.
Cette tâche est par nature patiente et ingrate. Elle ne produit pas de résultats électoraux immédiats ni de manifestations spectaculaires. Elle suppose un travail de présence quotidienne, de conversation, de confiance accumulée — exactement le type de travail que Gramsci appelait « guerre de position » par opposition à la « guerre de mouvement » (l'insurrection, la grève générale, les moments révolutionnaire). Mais c'est le seul travail qui produit la matière première de toute transformation politique ultérieure : des travailleurs qui ne subissent plus leur exploitation comme une fatalité individuelle mais qui la comprennent comme un rapport social collectif qu'on peut nommer, dénoncer et renverser.
Articulation avec le secteur avancé : le modèle des dockers
L'expérience des dockers italiens et grecs, présentée au Meeting Contre la Guerre de Londres en juin 2026, fournit plus qu'un exemple : elle offre un prototype de ce que peut être une guerre de position matérielle menée depuis un secteur stratégique de la classe ouvrière recomposée. Maurizio Capola (dockers de Gênes) et Georgios Skogos (dockers du Pirée) ne se contentent pas de défendre des revendications salariales — ils articulent leur lutte corporative à une analyse politique antimilitariste qui dépasse le cadre de leur entreprise. En refusant de charger des containers d'acier militaire destinés à l'industrie de défense israélienne, ils ont exercé un pouvoir de blocage matériel sur l'impérialisme. Trois grèves générales ont paralysé l'Italie ; au Pirée, des armes ont été physiquement bloquées. Skogos formule le principe avec une clarté qui mérite d'être méditée : les ports doivent rester des « ponts entre civilisations, non des outils de guerre ».
L'enseignement stratégique de cette expérience ne réside pas dans le caractère spectaculaire du blocage, mais dans l'articulation qu'il révèle entre capacité de nuisance économique et conscience politique antimilitariste. La logistique est un point de vulnérabilité structurelle du capitalisme mondialisé : la chaîne d'approvisionnement est tendue à l'extrême, fragilisée par le modèle du just-in-time, et un blocage localisé peut paralyser des flux économiques d'une valeur considérable. Les dockers occupent un nœud stratégique — un point où la concentration physique du travail (le port) coïncide avec une fonction critique dans la chaîne de valorisation globale. Cette conjonction fait d'eux un secteur avancé potentiellement replicable dans d'autres nœuds logistiques : les cheminots, les marins, les routiers, les magasiniers des entrepôts Amazon.
Il convient toutefois de formuler une réserve méthodologique. Les dockers ne sont pas un modèle universel à copier mécaniquement. Le secteur portuaire possède des caractéristiques spécifiques (concentration géographique, traditions de lutte, statut professionnel, impact immédiat des actions) qui ne se retrouvent pas partout. La livraison Uber, par exemple, souffre d'une dispersion totale et d'une précarité qui rend l'organisation collective infiniment plus difficile. L'enseignement n'est donc pas « faites comme les dockers » mais : identifiez les nœuds stratégiques où la capacité de nuisance économique se conjugue avec une conscience politique. La guerre de position n'est pas seulement culturelle — elle est aussi matérielle, et elle suppose l'identification des points où la classe ouvrière recomposée peut exercer une pression directe sur les flux du capital.
Le lien avec l'anti-militarisme de classe
L'articulation entre ancrage dans le prolétariat recomposé et anti-militarisme n'est pas un ajout thématique — elle est structurelle. Le budget militaire français a été multiplié par deux entre 2017 et 2027 : +36 milliards d'euros supplémentaires votés par l'ensemble des forces parlementaires, du Parti Socialiste au Rassemblement National, à l'exception de La France Insoumise. Cet argent n'est pas une dépense « en plus » — il est prélevé sur les services publics et les acquis sociaux. Les coupes dans l'hôpital (6 milliards), la protection de l'enfance (3 milliards refusés), l'éducation, les retraites, les aides sociales ne sont pas des décisions indépendantes de l'augmentation du budget militaire : elles en sont la face caché. L'État choisit l'économie de guerre — l'« industrie de la mort », pour reprendre l'expression du Meeting Contre la Guerre — contre la société civile.
L'anti-militarisme, compris de cette manière, n'est pas une cause « supplémentaire » qu'on ajouterait à la liste des luttes après la défense du pouvoir d'achat, des retraites et de l'école. Il est un combat de classe direct. Jérôme Legavre, au Meeting Contre la Guerre, citant Liebknecht, le formule avec une netteté sans ambiguïté : « l'ennemi est d'abord et avant tout dans notre propre pays ». Cette formule signifie que le prolétariat métropolitain ne peut pas attendre sa libération d'une victoire militaire de « son » camp — car c'est « son » camp qui l'exploite, qui le précarise, qui le surveille, qui le réprime. Le budget militaire français finance une armée qui bombarde au Sahel pour protéger les intérêts miniers d'Areva, qui vend des armes à des régimes autoritaires, qui participe à l'effort de guerre impérialiste au Moyen-Orient. Le travailleur français qui paie ses impôts finance donc, contre son intérêt de classe, l'appareil qui maintient l'ordre impérial dont il est lui-même victime.
Le slogan « Salaires pas armes » (Wages Not Weapons), porté par les campagnes UCU et TUC britanniques, cristallise cette articulation avec une efficacité programmatique. Il ne dit pas « la guerre est mauvaise » (position morale abstraite) ; il dit : l'argent dépensé pour les armes est retiré de nos salaires, de nos services, de nos conditions de vie. C'est un combat de classe matériel, pas une position pacifiste de principe. Cette articulation entre défense des conditions matérielles et opposition à l'économie de guerre est le fil rouge qui relie la Direction 1 (ancrage dans le prolétariat recomposé) à la Direction 4 (internationalisme d'en bas) — car l'économie de guerre est par nature internationale, et la réponse ne peut l'être qu'à l'identique.
b. Direction 2 : L'Élection comme Pédagogie, le Parti comme École Populaire
La deuxième direction stratégique aborde la question la plus sensible et la plus controversée de la stratégie gramscienne contemporaine : le rapport au moment électoral et à l'organisation partisane. C'est ici que la tension entre forteresse et tranchées, identifiée tout au long de ce travail comme le problème stratégique central, atteint son point de plus grande intensité théorique et pratique.
Dépasser le faux dilemme « électoralisme vs révolution »
Le paradoxe soviétique, analysé dans la Partie II, fournit l'avertissement méthodologique incontournable. L'expérience bolchevique a démontré que prendre la forteresse sans avoir conquis les tranchées produit inévitablement la bureaucratie autoritaire : un État qui se dit prolétarien mais qui doit gouverner une société civile restée pénétrée par l'ancien « bon sens », et qui donc doit recourir à la coercition pour compenser l'absence de consentement organique. Leçon retenue : la forteresse sans les tranchées produit le despotisme.
Mais l'inverse — le rejet de toute intervention dans les institutions électorales au nom d'une pureté révolutionnaire — conduit à un résultat symétriquement désastreux : l'isolement sectaire. Le PS et le PCF, devenus des « sectes qui ne parlent qu'à elles-mêmes pour exister », ne sont pas des exemples de radicalité préservée — ils sont des exemples de dégénérescence organisationnelle produite par la perte de contact avec les classes populaires. Une organisation qui ne se mesure plus à l'électorat populaire, qui ne porte plus son discours devant un public non-converti, qui n'est plus obligée de traduire son analyse politique dans un langage accessible à ceux qui ne sont pas déjà d'accord, perd progressivement la capacité de produire du sens commun. Elle se réfugie dans le jargon, la référence interne, la satisfaction de la pureté doctrinale — et devient invisible pour ceux qu'elle prétend émanciper. La secte n'est pas la radicalité préservée : c'est la radicalité neutralisée.
Entre ces deux écueils, la position gramscienne correcte n'est ni l'électoralisme (l'élection comme fin en soi, où gagner des sièges est le critère de succès), ni le rejet (l'élection comme trahison, où toute participation au jeu institutionnel est une compromission). Elle est l'élection comme moment de conscientisation des masses. Chaque campagne électorale est une occasion que ne fournit aucun autre contexte : pendant quelques semaines, des millions de personnes qui ne liraient jamais un texte militant, qui n'irait jamais à un meeting, qui ne connaît pas le nom d'un seul syndicaliste, portent leur attention — fût-elle fugace, fût-elle télévisuellement médiatisée — sur des questions politiques de fond. Le candidat qui intervient dans l'espace public à ce moment-là n'est pas seulement un compétiteur électoral : il est, qu'il le veuille ou non, un éducateur politique. La question n'est pas de savoir si on participe aux élections, mais comment on y participe — comme candidat de la forteresse (en adaptant le discours pour maximiser les voix) ou comme candidat des tranchées (en utilisant la visibilité électorale pour produire du sens commun critique qui survivra à la campagne).
Le parti-mouvement comme forme organisationnelle nouvelle
La France Insoumise, avec ses centaines de milliers de militants, ses groupes d'action locaux, sa capacité à mobiliser 150 000 parrainages en 24 heures et ses résultats électoraux qui en font la première force de gauche, incarne — malgré ses limites et ses contradictions internes — une tentative sérieuse de dépasser le modèle du parti-appareil hérité du XXe siècle. Sa structure de mouvement, plus fluide et moins hiérarchisée que celle du PCF classique, permet l'entrée et la sortie de militants sans le formalisme lourd de l'adhésion syndicale ; son orientation de rupture avec le système la distingue fondamentalement du PS gestionnaire. Son engagement total dans des batailles que d'autres fuient — la défense du peuple palestinien, la justice sociale après l'assassinat de Nahel, l'opposition à la répression des manifestations — témoigne d'une vitalité militante qui constitue, en elle-même, une forme de guerre de position.
La présence de la IVe Internationale (antenne POI en France) au sein de LFI n'est pas un détail organisationnel : elle inscrit cette dynamique dans une tradition théorique de construction de direction révolutionnaire. Le Programme de Transition de Trotsky pose le cadre conceptuel : « l'histoire de la société capitaliste est jalonnée de crises politiques qui pourraient déboucher sur la révolution, mais qui échouent faute d'une direction révolutionnaire adéquate ». Cette formulation n'est pas une déploration — c'est un programme de travail. La « crise de la direction révolutionnaire » n'est pas un destin mais une tâche : construire l'organisation capable de saisir les moments de rupture, de les systématiser politiquement, de les articuler en bloc historique. Le Sommet international « Stop the War » de Londres (juin 2026), réunissant 12 pays dont la délégation LFI/POI, matérialise cette articulation entre construction nationale et coordination internationale.
L'enjeu stratégique est que le parti ne devienne pas une machine électorale absorbant toute l'énergie militante, mais une école populaire permanente. Cette formulation n'est pas métaphorique. Une école populaire est un espace où se forme le sens commun critique — où les militants apprennent à analyser, à argumenter, à intervenir publiquement, à organiser. Où les intellectuels organiques émergent de la base et non du sommet — non pas désignés par la direction nationale mais produits par la pratique collective de l'analyse et de l'action. Un groupe d'action local qui organise une réunion publique sur la question palestinienne, qui produit un tract d'analyse sur les retraites, qui monte une action sur l'hôpital de proximité, qui débatte publiquement de la stratégie — ce groupe fonctionne déjà comme une école populaire. Un groupe d'action local qui se contente de distribuer des tracts imprimés par la direction nationale et de coller des affiches aux fenêtres pendant les campagnes ne fonctionne pas comme une école : il fonctionne comme une antenne de communication. La frontière entre les deux est la frontière entre un parti de guerre de position et un parti de guerre de mouvement.
Le risque caudilliste et comment le conjurer
La question de la concentration de la légitimité organisationnelle sur la personnalité de Jean-Luc Mélenchon doit être affrontée sans détour. Elle constitue un risque documenté que l'analyse du cas vénézuélien (Partie I) a mis en lumière avec une précision qui interdit de l'écarter. Au Venezuela, la dépendance d'un mouvement entier à une figure charismatique a produit plusieurs effets structurellement néfastes : incapacité à produire une direction collective autonome, vulnérabilité à la neutralisation du leader, confusion entre la dynamique du mouvement et la trajectoire personnelle de son chef, difficulté à survivre à la dispersion médiatique. L'avertissement de Gramsci résonne avec force : un parti qui repose sur une personalité plutôt que sur une masse critique autonome reproduit, à gauche, la logique de la forteresse sans tranchées — c'est-à-dire la logique bonapartiste, pourtant inhérante à la Ve République, que Gramsci dénonçait comme l'antichambre de l'autoritarisme.
Cette objection est sérieuse. Mais elle doit être nuancée par plusieurs considérations qui en modifient la portée. D'abord, la présence de la IVe Internationale au sein de LFI indique que la dynamique organisationnelle ne se réduit pas à un projet personnel : elle s'inscrit dans une tradition théorique qui, depuis le Programme de Transition, vise explicitement à produire une direction collective et non un culte de la personnalité. Ensuite, les groupes d'action locaux, lorsqu'ils fonctionnent réellement comme des espaces de délibération et d'initiative, préfigurent ce que pourrait être un parti-mouvement dirigé collectivement. La question pratique, qui ne peut être tranchée dans le cadre théorique mais doit être posée explicitement, est de savoir si l'appareil national de LFI permet ou freine le développement autonome de ces collectifs. Les traite-t-il comme des laboratoires politiques à part entière, ou comme des faire-valoir électoraux mobilisables à la demande ?
La conjuration du risque caudilliste passe donc par un critère organisationnel précis : la construction de collectifs locaux autonomes, capables de produire leur propre analyse, de prendre des initiatives indépendamment de la direction nationale, de survivre à une défaite électorale sans se déliter. Cette autonomie n'est pas l'indiscipline — c'est la condition de la résistance. Un parti dont tous les militants attendent la directive nationale avant d'agir est un parti qui mourra le jour où la direction nationale sera neutralisée. Un parti dont les collectifs locaux savent analyser, décider et agir par eux-mêmes est un parti qui survit à la répression, à la défaite, à la dispersion — parce qu'il a produit, à la base, les intellectuels organiques qui constituent la véritable infrastructure de la contre-hégémonie.
La défense des conquêtes sociales comme ligne de front
Le dernier élément de cette direction stratégique concerne la défense des conquêtes sociales — Sécurité Sociale, retraites, services publics. Il convient ici de rectifier une erreur stratégique fréquente à gauche : considérer la défense de ces acquis comme une posture « défensive », « conservatrice », « réformiste » par opposition à une offensive révolutionnaire qui serait elsewhere. Cette vision est doublement erronée.
D'abord, elle méconnaît la nature des conquêtes sociales. La Sécurité Sociale, instituée en 1945, n'est pas un don de l'État benevole : c'est une conquête révolutionnaire arrachée par les masses organisées en armes à la Libération, dans un contexte où l'équilibre des forces permettait d'imposer au capital une redistribution sans précédent de la richesse sociale. Le programme du Conseil National de la Résistance — nationalisations, comités d'entreprise, Sécurité Sociale — n'était pas un programme « réformiste » : c'était un programme de transformation des rapports de production obtenu par la pression de la classe ouvrière organisée. Sa destruction actuelle n'est donc pas une simple « réforme » technique : c'est l'attaque contre le « monument » de la classe ouvrière, pour reprendre l'expression de La Métamorphose du Prolétariat. Ce qui est visé par les gouvernements successifs, c'est la base matérielle qui rend possible l'existence politique de la classe ouvrière.
Car c'est là le point décisif. La classe ouvrière n'existe politiquement que dans la mesure où elle dispose d'institutions qui lui permettent de se reproduire — c'est-à-dire de survivre, de se soigner, de former ses enfants, de vieillir dans la dignité — indépendamment du marché du travail. La Sécurité Sociale, les retraites par répartition, l'hôpital public, l'école gratuite, les allocations familiales, le droit du travail : toutes ces conquêtes sont les infrastructures matérielles de l'existence politique du prolétariat. Sans elles, le travailleur est entièrement soumis au rapport salarial — il ne peut pas se permettre de faire grève, de s'engager militantement, de prendre le temps de se former intellectuellement, parce que chaque jour sans travail est un jour sans revenu, sans soins, sans école pour ses enfants. Détruire la Sécurité Sociale, c'est détruire la base matérielle de la résistance ouvrière. C'est pourquoi la défendre n'est pas une posture conservatrice : c'est maintenir les conditions matérielles qui rendent la contre-hégémonie possible. « La classe ouvrière n'est classe que dans la mesure où elle est organisée » — cette formule de La Métamorphose du Prolétariat doit être comprise dans toute son extension : l'organisation n'est pas seulement syndicale ou partisane, elle est aussi institutionnelle. Les institutions de protection sociale sont des organisations de classe — des tranchées matérielles qui protègent le prolétariat contre la loi nue du marché.
La défense de ces conquêtes s'articule directement avec la Nouvelle France. Les services publics en France sont aussi les services qui, théoriquement, devraient bénéficier également aux descendants de colonisés et aux descendants de colons. Quand l'hôpital public est détruit, ce sont les quartiers populaires — donc les banlieues postcoloniales — qui en pâtissent le plus, parce qu'elles n'ont pas les moyens de se reporter vers le privé. Quand l'école publique est dégradée, ce sont les enfants des classes populaires multiraciales qui en souffrent, parce que leurs familles ne peuvent pas compenser par des cours privés. La défense des conquêtes sociales est donc aussi la défense des conditions matérielles d'une Nouvelle France : sans services publics solides, l'universalisme républicain — fût-il réformé — reste une promesse sans contenu matériel.
c. Direction 3 : La Production Culturelle Contre-Hégémonique — Forger un Nouveau Sens Commun
La troisième direction stratégique vise le cœur même de la guerre de position : la transformation du « bon sens » qui légitime l'ordre établi. Si la IV.1. a identifié que la singularité française tient à son statut de métropole impériale en déni, et si la IV.2. a cartographié les tranchées où se joue la bataille hégémonique, la Direction 3 pose la question de la production de ce nouveau sens commun qui rendra possible une contre-hégémonie. C'est ici que la dimension culturelle n'est pas accessoire mais constitutive : sans transformation du « bon sens » populaire, toute prise de la forteresse reproduira le paradoxe soviétique.
Le diagnostic : le « bon sens » dominant comme forteresse invisible
En France, l'hégémonie ne s'exerce pas par la censure explicite — contrairement à la Chine ou à la Russie dont les mécanismes autoritaires ont été analysés dans la Partie III. Elle s'exerce par l'intériorisation du TINA (There Is No Alternative). La compétition, la méritocratie, l'« attractivité » économique apparaissent comme des évidences naturelles, y compris chez ceux qui en sont les victimes principales. Cette intériorisation est si profonde que la transformation des rapports de production devient littéralement impensable : elle ne s'impose pas par la répression mais par la limitation même de l'imaginaire politique. Le travailleur précaire ne se révolte pas parce qu'il est « soumis » à la force ; il ne se révolte pas parce qu'il ne peut plus penser une alternative.
Le TINA écologique fonctionne comme le pendant naturalisé du TINA économique. Le pessimisme climaticiste — le récit de la « fin du monde » inévitable, de l'effondrement annoncé — remplit la même fonction structurelle : si tout s'effondre inéluctablement, alors aucune transformation des rapports de production n'est pensable, et la crise climatique devient un fatalisme naturalisé qui masque sa cause capitaliste. Des médias écologistes ou certains courants militants écologistes véhiculent cette angoisse apocalyptique qui, faute d'être articulée à l'analyse des rapports de production, produit le même effet que le TINA économique : la paralysie. Le catastrophisme écologique sans lutte des classes n'est pas progressiste : il est conservateur par ses effets objectifs.
Le troisième avatar, spécifique à la France, est le TINA colonial : « c'est comme ça, on ne peut pas tout changer », « c'était une autre époque », « il faut tourner la page ». Ce fatalisme est la forteresse invisible du colonialisme contemporain : il empêche même de penser qu'une autre relation aux anciennes colonies est possible. Les trois TINA — économique, écologique, colonial — convergent pour produire un « bon sens » qui naturalise l'ordre établi et rend impensable toute transformation structurelle. La tâche de l'intellectuel organique est précisément de briser ces trois fatalismes en nommant politiquement ce qu'ils masquent.
Cette intériorisation est renforcée par les tranchées numériques analysées dans la IV.2. L'algorithme structure l'attention vers l'engagement marchand, pas vers la conscience critique. Le scandale permanent — le cycle médiatique de 24 heures qui remplace l'analyse structurelle par l'indignation instantanée — empêche la maturation intellectuelle nécessaire à la guerre de position. L'ennemi n'est pas la censure mais la distraction permanente : celui qui contrôle l'attention contrôle, in fine, ce qui est pensable.
La leçon portugaise : la culture comme avant-garde silencieuse
Le cas portugais, analysé dans la Partie III, fournit la validation empirique décisive : la conquête culturelle doit précéder la prise de la forteresse. Zeca Afonso a chanté pendant quinze ans dans des salles obscures, avant la Révolution des Œillets. Ses chansons n'étaient pas des pamphlets politiques — elles étaient des œuvres musicales ancrées dans la tradition du cante alentejano, la forme musicale des travailleurs agricoles de l'Alentejo. Grândola, Vila Morena n'était pas une chanson de plus : c'était la cristallisation artistique d'un sens commun nouveau qui rendait la rupture politique possible et pacifique. Cette chanson servit de signal pour déclencher le soulèvement du 25 avril 1974 — mais elle n'aurait pu remplir ce rôle sans les quinze années de travail culturel silencieux qui avaient transformé le « bon sens » populaire au point que la dictature salazariste ne pouvait plus gouverner.
La leçon stratégique est claire : l'art et la culture ne sont pas des accessoires de la lutte politique, ils en sont le préalable matériel. Sans transformation du « bon sens » populaire, toute prise de la forteresse reproduira le paradoxe soviétique — c'est-à-dire qu'elle produira, non la révolution, mais la bureaucratie autoritaire. La culture n'est pas un supplément d'âme : elle est l'infrastructure du consentement. Celle qui le produit pour le capital, et celle qui peut le produire pour la contre-hégémonie.
La Nouvelle France comme projet culturel concret
La Nouvelle France constitue le noyau positif de cette direction stratégique. Elle n'est ni « moins de France » ni une déconstruction purificatrice — elle est une France capable d'assumer son histoire complète. Le déni colonial actuel affaiblit la République en créant un décalage constant entre le discours universaliste et la réalité vécue par les descendants de colonisés. La Nouvelle France comble ce décalage : elle propose un universalisme réel plutôt qu'abstrait — un universalisme qui ne nie pas ses particularismes mais les assume comme condition de son universalité effective.
Les formes artistiques de la Nouvelle France existent déjà mais doivent être systématisées. Le cinéma, la littérature, le théâtre qui racontent l'histoire coloniale sans être didactiques mais émotionnellement accessibles constituent un terrain de travail crucial. Des œuvres comme celles d'Agnès Varda, de Rachid Bouchareb, d'Alice Diop ne sont pas des « films sur l'immigration » — ce sont des films qui reconfigurent l'imaginaire national en rendant visibles des histoires et des personnalités qui en avaient été exclues. Le défi n'est pas de produire plus de contenu militant, mais de produire du contenu radical dans des formes culturelles accessibles au peuple qu'on cherche à émanciper.
Le langage lui-même est une tranchée hégémonique à conquérir. Cesser de parler d'« intégration » (qui suppose que quelqu'un a déjà « intégré » et quelqu'un à « intégrer ») ; commencer à parler de « citoyenneté pluriculturelle ». Cesser de dire « quartiers sensibles » (qui supposent la pathologie) ; dire « territoires populaires ». Le vocabulaire construit la réalité mentale. L'intellectuel organique doit parler la langue du peuple, pas celle de l'université. Zeca Afonso chantait dans la tradition du cante alentejano — une forme populaire, pas un manifeste théorique. Le jargon militant (abstractions universitaires, références introuvables pour un non-initié, acronymes incompréhensibles) fonctionne comme une barrière de classe qui reproduit, dans le camp de la contestation, la hiérarchie entre intellectuels et « masses ».
L'articulation écologie/lutte des classes/Nouvelle France est décisive. L'extraction néocoloniale au Sahel et au Congo pour les minerais des batteries électriques n'est pas un problème lointain : c'est le côté caché de la transition verte. La Nouvelle France doit articuler justice climatique ET justice postcoloniale : on ne peut pas avoir des voitures électriques en Île-de-France pendant qu'on exploite les mineurs au Congo. La transition écologique sous direction capitaliste (greenwashing, substitution technologique sans transformation des rapports de production) n'est pas une solution : c'est un déplacement de l'exploitation. Le projet de Nouvelle France comme narratif positif exige, au-delà de la critique du présent, de proposer un récit de ce que pourrait être une France qui se réconcilie avec sa propre histoire. Les slogans doivent être : « Universalisme vrai », « Réparation symbolique », « Citoyenneté partagée ».
Les formes concrètes de production contre-hégémonique
Un écosystème militant existe déjà : Médiapart, Blast, RVDN, podcasts militants. Mais il souffre de trois faiblesses structurelles. La première est la fragmentation : chaque média, chaque podcast fonctionne en isolement, sans articulation. Le résultat est que l'utilisateur militant consomme du contenu en continuation sans jamais transformer cette consommation en organisation collective. La deuxième est la faible pénétration dans les classes populaires : cet écosystème est massivement consommé par une audience petite-bourgeoise diplômée, urbaine, déjà politisée. Les classes populaires consomment TikTok, YouTube, les médias dominants. La troisième est la tension entre radicalité politique et accessibilité culturelle : trop souvent, l'écosystème militant oscille entre radicalisation du langage (devenant incompréhensible) et dilution de l'analyse (devenant inoffensive).
La bataille des tranchées numériques
La bataille des tranches numériques est décisive. L'enjeu n'est pas seulement de produire du contenu alternatif mais de construire des espaces numériques autonomes qui échappent à la captation attentionnelle des plateformes capitalistiques. Chiffrement, serveurs décentralisés, réseaux parallèles (Telegram, Signal) existent mais restent marginaux et peu accessibles. Le parallèle avec la Chine est instructif : là où Pékin utilise la coercition algorithmique, l'Occident utilise la captation attentionnelle algorithmique. Dans les deux cas, la conscience autonome est empêchée. La contre-stratégie ne peut être purement défensive (critiquer les GAFAM) : elle doit être constructive (bâtir des alternatives numériques populaires).
d. Direction 4 : L'Internationalisme d'en Bas — La Coordination Matérielle des Luttes
La quatrième direction stratégique répond à une exigence matérialiste fondamentale : l'impérialisme est par nature international, donc la contre-hégémonie ne peut être que internationale. La France n'est pas une nation isolée : c'est une métropole impériale dont la richesse repose sur l'extraction néocoloniale au Sahel, au Congo, dans le bassin méditerranéen. Toute stratégie qui ignore cette dimension est condamnée à reproduire le déni qu'elle prétend combattre.
Le diagnostic : la guerre comme nécessité structurelle du capitalisme en putréfaction
L'impérialisme, comme « stade suprême du capitalisme » selon Lénine, ne peut résoudre ses contradictions internes que par l'économie de guerre. Les dépenses militaires mondiales atteignent 2 887 milliards de dollars en 2025. En France, le budget militaire a doublé entre 2017 et 2027, avec 36 milliards d'euros supplémentaires votés par l'ensemble des forces parlementaires, du Parti Socialiste au Rassemblement National, à l'exception de La France Insoumise. Cet argent n'est pas une dépense en plus : il est soustrait des services sociaux. Jérôme Legavre, au Meeting Contre la Guerre, résumait cette contradiction avec une ironie mordante : « En quelques minutes, ils trouvent 36 milliards pour l'armée ».
L'anti-impérialisme n'est pas un thème accessoire mais un combat de classe direct : la guerre est financée par la destruction des acquis sociaux du prolétariat métropolitain, et sa chair à canon est prélevée dans les classes populaires. Karl Liebknecht, cité par Legavre au Meeting, formulait ce principe avec une clarté sans ambiguïté : « L'ennemi est d'abord et avant tout dans notre propre pays ». Cette formule signifie que le prolétariat métropolitain ne peut pas attendre sa libération d'une victoire militaire de « son » camp — car c'est « son » camp qui l'exploite, qui le précarise, qui le surveille, qui le réprime.
Le modèle du Meeting Contre la Guerre : une coordination internationale matérielle
Le sommet de Londres (juin 2026) fournit un prototype concret de ce que peut être une nouvelle internationale — non comme superstructure doctrinale mais comme réseau matériel d'actions coordonnées. Il a réuni des délégués de 12 pays : syndicalistes (RMT, UCU, PCS, NEU, Unison, IG Metal, dockers italiens et grecs), parlementaires (Jeremy Corbyn, Margaret Abbott, Diane Abbott, Richard Burgon, Peter Trickett, délégation LFI/POI), mouvements sociaux (Stop the War Coalition, Code Pink, Black Lives Matter, Palestinian Solidarity Campaign), figures politiques internationales (Mustafa Barghouti).
L'originalité ne réside pas dans le discours mais dans la coordination matérielle d'actions concrètes : manifestations internationales du 10 octobre, action de novembre contre la conscription, journée d'action des dockers, campagne « Wages Not Weapons » au TUC britannique, campagne « Delete Genocide Tech » ciblant les entreprises technologiques complices, front syndical large contre la guerre. John Rees, figure du Stop the War Coalition, a explicitement relié cette dynamique à la Première Internationale fondée à Londres il y a 162 ans : la référence n'est pas rhétorique, elle inscrit la coordination dans une tradition historique. Cette coordination préfigure ce que pourrait être une véritable internationale des travailleurs — non pas un congrès annuel, mais un réseau permanent d'actions coordonnées qui transcende les frontières nationales.
Le piège : l'anti-impérialisme métropolitain et le nationalisme de gauche
La question de l'alignement stratégique est décisive. Défendre la souveraineté de l'État français contre l'impérialisme américain sans simultanément combattre l'impérialisme français au Sahel, au Congo, en Palestine n'est pas une position anti-impérialiste cohérente : c'est un nationalisme de gauche qui reproduit les mécanismes hégémoniques qu'il prétend critiquer. La distinction gramscienne décisive est la suivante : il faut distinguer nettement deux concepts que les régimes autoritaires confondent délibérément.
La souveraineté d'État est la capacité d'un pays à décider seul de ses frontières, ressources et politique étrangère sans ingérence externe. C'est ce que revendiquent les régimes chinois, russe, iranien face à l'hégémonie occidentale — une revendication légitime anti-impérialiste. La souveraineté populaire, au contraire, est la capacité du peuple à contrôler son destin, ses libertés, conditions de vie et avenir politique. C'est ce que ces mêmes régimes détruisent systématiquement chez eux.
Le piège sémantique est redoutable : les forteresses hybrides (Russie, Iran, Chine) vendent la première pour supprimer la seconde. Elles instrumentalisent la lutte anti-impérialiste pour justifier la répression interne. Le danger majeur pour la contre-hégémonie est de tomber dans ce piège : croire que défendre la souveraineté d'un État autoritaire contre l'impérialisme occidental équivaut à défendre la libération de son peuple. La position cohérente est l'internationalisme d'en bas : refuser à la fois l'impérialisme de l'OTAN et le despotisme des régimes autoritaires anti-occidentaux.
Le Meeting Contre la Guerre illustre cette position. Il a soutenu simultanément les déserteurs russes et ukrainiens, opposé la conscription dans tous les pays, assuré la solidarité avec les dockers quelle que soit leur nationalité (Italie, Grèce, Belgique). L'enjeu stratégique est de construire un bloc historique émancipateur sans passer par la case « agence de renseignement occidentale ». Le risque est que la dissidence soit perçue comme une armée auxiliaire de l'OTAN, perdant toute crédibilité auprès de la population intérieure des pays autoritaires.
La responsabilité spécifique de la France
Le diagnostic matériel est clair : le rapport non-traité à l'héritage colonial (Sétif 1945, Algérie, néocolonialisme au Sahel) n'est pas un « dossier de mémoire » mais une condition matérielle de toute contre-hégémonie crédible. On ne construit pas de bloc historique émancipateur sur un déni. Les faits sont précis : 36 milliards d'euros de budget militaire dont une partie destinée aux interventions en Afrique ; accès privilégié aux minerais sahéliens (uranium) ; zone franc CFA qui exige que 50 % des réserves de change des États africains soient déposées à la Banque de France ; bombardements au Sahel, au Mali, au Burkina Faso.
Le paradoxe français est criant : comment construire un bloc historique émancipateur en métropole pendant que la même République bombarde au Sahel pour protéger les intérêts miniers d'Areva/Eskom ? La Nouvelle France exige la cohérence : l'anti-impérialisme en métropole commence par l'arrêt des interventions militaires en Afrique. La Nouvelle France exige que la France cesse d'être un État qui vote des budgets militaires destinés à protéger ses intérêts miniers au Sahel.
La Nouvelle France comme projet géopolitique distingue clairement entre solidarité internationale et instrumentalisation géopolitique. Soutenir les mouvements sociaux au Mali, au Burkina, au Sénégal est une action solidaire : soutenir les mouvements populaires qui luttent contre l'exploitation néocoloniale. Soutenir les putschs au Sahel est une action instrumentale : appuyer des régimes autoritaires « anti-impérialistes » qui remplacent le colonialisme français par une autre dictature. Le principe de sélection est clair : la couleur du régime (occidental ou « anti-impérialiste ») importe moins que la nature des rapports de classe. Soutenir les syndicats indépendants russes qui refusent la guerre, les féministes iraniennes qui luttent contre la théocratie, les écologistes congolais qui défendent leurs territoires — ce sont là des alliances crédibles.
Le coût matériel de la Nouvelle France internationale est réel. La Nouvelle France nécessite que la gauche métropolitaine accepte de perdre certains avantages matériels issus de l'impérialisme : budget militaire (36 milliards €, dont une partie pour l'Afrique), accords miniers au Sahel, zone franc CFA, ventes d'armes aux régimes autoritaires. La question de classe se pose : une classe ouvrière métropolitaine acceptera-t-elle de payer pour la souveraineté des anciennes colonies ? Cette tension nécessite d'articuler Direction 1 (ancrage dans le prolétariat recomposé, multiracial) et Direction 4 (internationalisme d'en bas). Le prolétariat recomposé inclut les descendants de colonisés qui ont un intérêt direct à la justice postcoloniale. C'est là que le lien entre « banlieues françaises » et « anciennes colonies » doit être rendu visible : les mêmes structures impériales répriment en Seine-Saint-Denis et bombardent au Sahel.
La solidarité avec la Palestine comme révélateur de classe
La question palestinienne est devenue, comme le Vietnam dans les années 1960, le critère de distinction entre la gauche de gestion et la gauche de rupture. T.K. Allen, au Meeting Contre la Guerre, a affirmé que LFI est « le seul parti européen soutenant ouvertement la Palestine ». Les directions syndicales françaises sont absentes des mobilisations — confirmant leur rôle contre-révolutionnaire. La campagne BDS n'est pas une action morale mais une action matérielle : boycottage économique, désinvestissement des fonds de pension, pression sur les entreprises complices (Cisco, Oracle — cf. campagne « Delete Genocide Tech »). Elle relie la lutte locale (un étudiant refuse les produits israéliens) à l'action globale (un mouvement international coordonné).
Gramsciennement, la Palestine fonctionne comme un test de cohérence hégémonique. Le mouvement qui soutient la Palestine démontre que la justice est indivisible — refusant que le gouvernement dicte « quelles vies sont légitimes », pour reprendre l'expression de Yasmin Adam du Mouvement Algérien des Femmes (MAB). Qui se positionne sur la Palestine révèle sa compréhension de l'impérialisme comme système global, non comme série de causes séparées. Le lien entre banlieues françaises et anciennes colonies doit être rendu visible : les mêmes mains qui protègent les intérêts pétroliers au Niger battent des manifestations en banlieue parisienne. Cette connexion doit être rendue visible : les policiers qui répriment en Seine-Saint-Denis sont souvent formés par des officiers venus d'opérations en Afrique.
La Nouvelle France exige une reconfiguration du lien entre métropole et anciens colonies : pas de « aide au développement » verticale mais solidarité horizontale. Pas de maintien de la « zone franc CFA » qui continue d'exiger que 50 % des réserves monétaires des États africains soient déposées à la Banque de France. La Nouvelle France n'est pas seulement un projet domestique : elle exige que la France cesse d'être un État qui vote des budgets militaires destinés à protéger ses intérêts miniers au Sahel. La souveraineté populaire en métropole est inconditionnablement liée à la souveraineté des anciennes colonies.
Synthèse des Quatres Directions
Le diagnostic est posé, les tranchées cartographiées, les directions stratégiques tracées. Reste à articuler l'ensemble — non pas comme un programme électoral ou une plateforme revendicative, mais comme une stratégie gramscienne cohérente dont chaque élément tire sa signification de son rapport aux autres.
Les quatre directions ne sont pas des options alternatives entre lesquelles il faudrait choisir selon ses préférences militantes ou ses priorités thématiques. Elles sont les facets complémentaires d'une seule guerre de position, chacune répondant à une question posée par le diagnostic :
Direction | Temporalité | Cible stratégique | Dimension « Nouvelle France » | Risque principal |
1. Ancrage dans le prolétariat recomposé | Long terme | Entrepôts, plateformes, logistique | Inclure les descendants de colonisés comme partie intégrante du prolétariat recomposé | Nostalgie de la forme industrielle classique blanche |
2. Élection comme pédagogie | Court / moyen terme | Institutions électorales, parti-mouvement | Assumer la question coloniale comme critère de crédibilité, non comme supplément « identitaire » | Caudillisme, absorption par l'appareil |
3. Production culturelle contre-hégémonique | Très long terme | Médias, école, art, tranchées numériques | Cœur stratégique : la Nouvelle France est d'abord un projet culturel avant d'être politique | Isolement dans le ghetto militant |
4. Internationalisme d'en bas | Permanent | Coordination internationale matérielle des luttes | Cesser d'être un État impérial actif (Sahel, CFA, ventes d'armes) | Nationalisme de gauche, instrumentalisation |
Principe d'articulation
La Nouvelle France n'est pas une cinquième direction ni un volet thématique additionnel qu'on viendrait greffer sur un corpus déjà complet. Elle est la dimension postcoloniale qui traverse les quatre directions de part en part. Chaque bataille — prolétariat recomposé, élection, culture, internationalisme — doit être articulée avec la question coloniale. Une révolution en France qui ne règle pas sa dette coloniale ne sera qu'un changement de classe dirigeante, pas une véritable rupture hégémonique. Le prolétariat recomposé qui livre vos colis Amazon en Seine-Saint-Denis n'est pas un prolétariat « ordinaire » sur lequel on grefferait ensuite une « question raciale » : il est un prolétariat déjà traversé par l'histoire coloniale, dont l'exploitation porte la double marque de la précarité capitaliste et du racisme structurel. L'élection qui ne assume pas cette dimension n'est pas une élection de gauche — c'est une élection de gestion. La culture qui ne la prend pas en charge n'est pas contre-hégémonique — c'est une sous-culture de ghetto. L'internationalisme qui l'ignore n'est pas de l'anti-impérialisme — c'est du nationalisme de gauche déguisé.
Ces quatre directions obéissent au principe gramscien fondamental formulé dans La Métamorphose du Prolétariat : la crise n'est pas économique — les conditions objectives de la révolution sont mûres, comme en témoignent les 3,3 milliards de travailleurs, les 2 887 milliards de dollars de dépenses militaires mondiales, les 36 milliards d'euros votés en quelques minutes pour l'armée pendant qu'on coupe 6 milliards dans les hôpitaux. La crise est politique — « la crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat ». La tâche est donc de construire une direction capable de lier simultanément :
la défense des acquis sociaux (Direction 2) à l'organisation de la classe ouvrière recomposée (Direction 1),
à la production d'un nouveau sens commun (Direction 3),
et à la coordination internationale des luttes anti-impérialistes (Direction 4),
le tout traversé par la question postcoloniale (Nouvelle France).
Aucune de ces dimensions ne peut être différée. Aucune ne peut être traitée séquentiellement — « d'abord la classe, ensuite la race », « d'abord l'élection, ensuite la culture », « d'abord la France, ensuite l'international ». Cette logique séquentielle est précisément la logique du report perpétuel qui a conduit la gauche française à perdre trente ans. Les quatre directions sont simultanées parce que l'hégémonie qu'elles visent à combattre est elle-même simultanée — elle agit en même temps sur les conditions matérielles d'existence, sur l'imaginaire politique, sur les institutions culturelles, et sur les rapports internationaux. Une stratégie qui n'attaque qu'un seul front laisse les autres intacts, et l'hégémonie se reconstitue à partir des positions épargnées.
Urgence stratégique
« Le temps nous est compté » — non pas comme urgence rhétorique destinée à mobiliser, mais comme analyse matérielle. Plus le capitalisme s'enfonce dans l'économie de guerre, plus il révèle sa nature oppressive, et plus il crée les conditions de sa propre négation. L'alternative n'est pas entre la révolution et la stabilité — elle est entre une transformation consciente et organisée des rapports de production, et la barbarie. Les 2 887 milliards de dollars de dépenses militaires mondiales, le génocide palestinien en cours, le doublement du budget militaire français, la destruction accélérée des services publics, le réchauffement climatique qui frappe déjà les populations les plus vulnérables — tout cela converge vers une conclusion matérielle : les conditions objectives de la rupture sont non seulement mûres, mais surmatures. Ce qui manque, ce n'est pas la souffrance — elle est partout. Ce qui manque, c'est la direction qui la nomme, l'organise, et la transforme en conscience politique.
Mais ces conditions objectives ne deviennent révolutionnaires que si une direction politique les saisit, les nomme et les organise. Sinon, elles produisent ce que Gramsci décrivait : non pas la révolution, mais le « morbidisme » — la prolifération de formations pathologiques qui comblent le vide hégémonique par la peur, le ressentiment, et le repli identitaire. Le score du Rassemblement National n'est pas une anomalie conjoncturelle : c'est la conséquence directe de l'absence de contre-hégémonie consolidée.
La Nouvelle France doit être construite avant que le vote RN ne normalise définitivement le déni colonial comme nouvelle hégémonie de droite. Le RN n'est pas une rupture avec le modèle de la métropole impériale en déni — il en est l'aboutissement logique poussé à son terme maximal. « La France d'abord » signifie en réalité « les descendants de colons d'abord » : le RN achève le déni colonial non en le niant mais en le retournant en orgueil. Il ne dit pas « la colonisation n'a pas existé » — il dit « la colonisation était légitime, et nous devons la poursuivre sous une autre forme ». Le déni se mue en affirmation impériale assumée. La contre-stratégie doit être : une France qui ne se divise pas en race mais en classe — une France où le descendant d'esclave martiniquais et l'ouvrier breton découvrent qu'ils ont le même ennemi, non parce qu'on leur aurait demandé d'oublier leurs différences, mais parce que l'analyse matérialiste leur révèle que leurs différences sont historiquement produites par le même système d'exploitation.
Trois tensions à maîtriser
L'articulation des quatre directions ne va pas de soi. Elle engendre trois tensions structurelles qu'il faut nommer explicitement, non pour les résoudre par la théorie (elles ne peuvent l'être que par la pratique), mais pour éviter qu'elles ne déchirent la stratégie de l'intérieur.
Première tension : la Nouvelle France comme projet positif, non comme déconstruction. La Nouvelle France ne peut être présentée comme « anti-France » sous peine de confirmer la narration RN (« la gauche déteste la France », « la gauche veut la déconstruction de la nation »). Cette narration est structurellement efficace parce qu'elle active un ressort hégémonique puissant : l'identification affective à la nation. Attaquer frontalement cette identification ne produit pas de la conscience politique — elle produit du repli. La Nouvelle France doit donc être une reconstruction de l'universalisme républicain sur une base véridique : non pas « la France est coupable » (qui immobilise et produit de la culpabilité stérile), mais « la France ne peut être universaliste qu'en assumant son histoire complète ». Cette formulation n'est pas un habillage rhétorique : c'est une position théorique distincte. La culpabilité est une posture individuelle qui déplace le problème du terrain matériel vers celui de la confession personnelle. La vérité politique, au contraire, replace l'histoire dans les rapports de production qui l'ont déterminée et ouvre un horizon d'action collective : reconnaître la dette pour la transformer en nouveau contrat social.
Deuxième tension : patience culturelle contre urgence politique. Le travail culturel de la Nouvelle France est de très long terme — comme Zeca Afonso chantant quinze ans avant la Révolution des Œillets. Mais la menace du RN crée une urgence électorale qui ne peut être ignorée. Comment articuler une temporalité de quinze ans (transformation du « bon sens ») avec une temporalité de quelques mois (échéance électorale) ? La réponse stratégique est la suivante : le moment électoral (Direction 2) sert à gagner du temps institutionnel pour que le travail culturel (Direction 3) puisse se déployer. Perdre l'élection, c'est perdre l'espace institutionnel où la Nouvelle France peut être enseignée, financée, protégée — l'école où l'on enseigne l'histoire coloniale, les médias publics qui donnent la parole aux voix effacées, les subventions aux associations de quartiers, le statut des enseignants qui leur permet de pratiquer une pédagogie critique. L'élection n'est pas une fin — elle est un bouclier temporel qui protège le travail de longue durée. Mais ce bouclier n'est efficace que si l'énergie électorale n'absorbe pas toute l'énergie disponible pour le travail culturel. Le parti-mouvement doit être à la fois une machine électorale (pour gagner le temps) et une école populaire (pour utiliser ce temps). La frontière entre les deux est la frontière entre la guerre de mouvement et la guerre de position.
Troisième tension : le coût matériel de la Nouvelle France. C'est la tension la plus redoutable, parce qu'elle touche directement à l'intérêt matériel. La Nouvelle France exige que la gauche métropolitaine accepte de perdre certains avantages matériels issus de l'impérialisme : le budget militaire et les emplois de l'industrie d'armement, les accords miniers au Sahel, la zone franc CFA qui assure le contrôle monétaire de quatorze pays africains, les ventes d'armes aux régimes autoritaires. Sans explicitation de ce coût, le projet reste moral et non politique — il flotte dans le registre du sentiment sans jamais toucher le terrain des rapports de production. La question est brutale et doit être posée brutalement : une classe ouvrière métropolitaine acceptera-t-elle de payer pour la souveraineté des anciennes colonies ? Acceptera-t-elle que les emplois de Dassault ou de Naval Group soient supprimés au nom de l'anti-militarisme ? Acceptera-t-elle que le franc CFA soit aboli au prix d'une perte d'influence économique française ?
C'est ici que l'articulation entre Direction 1 (ancrage dans le prolétariat recomposé, multiracial) et Direction 4 (internationalisme d'en bas) devient décisive. Le prolétariat recomposé inclut les descendants de colonisés qui ont un intérêt direct à la justice postcoloniale. Le livreur Uber de Seine-Saint-Denis dont les parents sont originaires du Mali ou d'Algérie ne voit pas l'arrêt des interventions militaires au Sahel comme une « perte » — il le voit comme une justice. L'ouvrier de l'usine d'armement de Bourges qui perd son emploi n'a pas le même rapport. La tension est donc réelle, interne à la classe ouvrière elle-même — elle ne peut être résolue par la théorie mais par l'organisation : par la construction d'un bloc historique où la justice postcoloniale n'est pas vécue comme un sacrifice imposé par une élite moralisatrice, mais comme une conquête partagée qui bénéficie à tous — y compris à l'ouvrier de l'armement, qui pourra être reconverti dans la production civile, et qui comprendra que les 36 milliards d'euros militaires soustraits des services sociaux sont aussi ses hôpitaux, ses écoles, sa retraite.
Clôture
La grille gramscienne, appliquée à la France contemporaine, révèle une situation d'une gravité qui interdit l'optimisme volontariste autant que le pessimisme paralysant. La crise organique est réelle — le vieux meurt et le nouveau ne peut pas naître. Le Rassemblement National n'est pas une anomalie mais le symptôme de l'absence de contre-hégémonie consolidée. Les directions syndicales sont devenues des rouages du bloc dominant, les partis traditionnels ont dégénéré en sectes, l'école reproduit le déni colonial, les plateformes numériques structurent l'attention vers l'engagement marchand. La forteresse est invisible parce qu'elle se confond avec le « bon sens » démocratique — l'universalisme républicain qui masque les rapports de domination matériels.
Mais les conditions objectives de la rupture sont surmatures. Les 3,3 milliards de travailleurs à l'échelle mondiale, la grève de Samsung (50 000 salariés, 18 jours, 20 milliards de dollars de coût), les dockers italiens et grecs qui bloquent les armes, les manifestations massives contre le génocide palestinien, les mobilisations de 2023 pour les retraites et l'école publique, la présence de LFI comme parti de masse combatif, la coordination internationale matérialisée par le Meeting Contre la Guerre de Londres — tout cela prouve que la matière de la contre-hégémonie existe déjà, fragmentée, dispersée, inarticulée. Elle n'attend pas d'être créée. Elle attend d'être dirigée — c'est-à-dire nommée, reliée, systématisée.
La tâche des intellectuels organiques en France n'est pas d'inventer la révolution. Elle est de faire ce que Gramsci demandait : transformer le « bon sens » — cette conscience incohérente et contradictoire qui mêle la résignation et la révolte — en « bon sens critique » — une conscience cohérente qui nomme l'ennemi, désigne l'horizon, et construit les organisations qui permettront de l'atteindre. La Nouvelle France n'est pas un rêve. C'est la condition matérielle d'une contre-hégémonie crédible dans une métropole impériale qui ne peut pas se réformer sans se déconstruire — c'est-à-dire sans reconnaître que sa richesse repose sur une violence historique qui n'est pas close mais qui se perpétue, sous des formes transformées, dans le franc CFA, les bombardements au Sahel, le racisme structurel en banlieue, et les 36 milliards d'euros votés pour l'armée pendant qu'on refuse 3 milliards pour la protection de l'enfance.
L'ennemi est d'abord et avant tout dans notre propre pays. Mais c'est aussi dans notre propre pays que se trouve la force de le vaincre — à condition que cette force soit organisée, dirigée, et qu'elle sache ce qu'elle veut. La crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat. Cette formule n'est pas une déploration. C'est un programme de travail.


