Nœuds d'extraction, espaces de prédation — La recomposition impérialiste et la crise du néofascisme
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Introduction
L'économie mondiale ne fonctionne pas comme un marché fluide et désincarné, régi par des lois abstraites de l'offre et de la demande. Elle est, avant tout, un système de circulation physique dont les goulots d'étranglement déterminent la répartition de la richesse et le rapport de force entre les nations. Les détroits d'Ormuz, de Malacca, le canal de Suez ou le détroit de Bab el-Mandeb ne sont pas de simples infrastructures logistiques ; ce sont les nœuds d'extraction de la plus-value à l'échelle planétaire, les artères vitales par lesquelles le centre impérialiste aspire les ressources de la périphérie. Pendant des décennies, l'hégémonie américaine a reposé sur la capacité de l'US Navy à garantir la sécurité de ces passages, transformant la domination militaire en un privilège monétaire absolu : le pétrodollar.
Or, la crise d'Ormuz de 2026 marque un point de bascule historique. Elle révèle brutalement que ces artères ne sont plus maîtrisées par le centre. Le détournement des porte-avions américains par la corne de l'Afrique, la résilience inattendue de la Chine face aux chocs énergétiques, et le départ de pays de l'OPEP du système du pétrodollar ne sont pas de simples incidents diplomatiques. Ils sont les symptômes d'une recomposition structurelle des espaces de prédation : la fin de l'unipolarité et l'émergence d'une multipolarité où la périphérie dispose de leviers de contre-pouvoir sans précédent.
Mais cette transformation géopolitique a des répercussions immédiates et violentes sur la scène politique intérieure des pays du centre. La dégradation des conditions matérielles provoquée par la perte de l'hégémonie américaine et la gestion chaotique des crises par les élites au pouvoir a déclenché un boomerang impérialiste. Là où le néofascisme se présentait comme le remède à la crise, promettant ordre et prospérité, il a produit le chaos, la misère et la destruction de l'épargne des classes moyennes. Ce rejet massif des extrêmes droites au pouvoir (Trump, Bardella, Milei) n'est pas un accident électoral ; c'est la traduction politique de la faillite matérielle du projet de préservation du capital par la force.
Cet essai se propose d'analyser cette dialectique complexe. Nous démontrerons comment la perte de contrôle des nœuds d'extraction (Partie I) entraîne l'effondrement du privilège monétaire américain (Partie II), permettant à la périphérie de construire une contre-hégémonie (Partie III). Enfin, nous verrons comment cette crise extérieure se retourne contre les promoteurs du néofascisme au centre, ouvrant une fenêtre historique pour un projet de gauche capable d'articuler une rupture nationale avec une alliance internationale avec les périphéries (Partie IV). Il s'agit de comprendre que l'avenir politique de l'Occident ne se jouera pas seulement dans les urnes, mais dans la capacité à s'émanciper d'un système impérialiste qui, en mourant, emporte avec lui les illusions de ceux qui croyaient y trouver leur salut.
Partie I : L'infrastructure de la prédation : Nœuds d'extraction et points d'étranglement
L'économie mondiale ne fonctionne pas comme un marché fluide et désincarné, mais comme un système de circulation physique dont les goulots d'étranglement déterminent la répartition de la richesse. Ces points de passage stratégiques — détroits, canaux, pipelines — ne sont pas de simples infrastructures logistiques ; ce sont les nœuds d'extraction de la plus-value à l'échelle planétaire. La crise d'Ormuz, en 2026, révèle brutalement que ces artères vitales ne sont plus maîtrisées par le centre impérialiste, transformant la géographie en un champ de bataille où la vulnérabilité du système global devient la principale arme de la périphérie.
1. La théorie des nœuds d'extraction de la plus-value
Le capitalisme impérialiste, dans sa phase contemporaine, ne se contente pas d'exploiter la force de travail locale ; il organise l'extraction de la plus-value à l'échelle mondiale en contrôlant les flux de matières premières et d'énergie. Comme l'ont théorisé Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme et approfondi les penseurs de la théorie de la dépendance tels que Samir Amin et Andre Gunder Frank, la domination du « centre » sur la « périphérie » repose sur un double mécanisme : l'exploitation directe des ressources et le contrôle des voies de circulation qui les acheminent vers les centres de consommation. Les détroits d'Ormuz, de Malacca, le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandeb ne sont donc pas de simples routes maritimes neutres. Ce sont des instruments de domination politique et économique. Celui qui contrôle ces nœuds détient le pouvoir de couper l'haleine de l'économie mondiale, de faire varier les prix à sa guise et de soumettre les États dépendants à sa volonté.
Cependant, cette logique de contrôle absolu a généré sa propre négation. En tentant de verrouiller ces points stratégiques, les puissances impérialistes ont créé des zones de vulnérabilité maximale où la moindre perturbation se répercute en cascade sur l'ensemble du système. C'est ici que s'opère un basculement dialectique crucial : la stratégie américaine, incapable de maintenir une hégémonie stable et de créer des puissances vassales fidèles, a opté pour une stratégie de préférence du chaos.
Face à l'impossibilité de dominer durablement des régions complexes comme le Moyen-Orient (Irak, Iran, Libye, Syrie), les États-Unis ont abandonné le projet de construction d'États satellites stables pour adopter une politique de déstabilisation active. Plutôt que de risquer l'émergence d'une puissance régionale rivale ou d'un État-nation souverain capable de résister à Washington, la stratégie américaine consiste à entretenir un état de fragmentation permanente. En soutenant des milices opposées aux gouvernements centraux, en alimentant les conflits sectaires et en provoquant des effondrements étatiques, Washington transforme ces régions en zones de non-droit où aucune autorité ne peut s'imposer.
Cette politique du chaos n'est pas un échec de la stratégie américaine, mais son aboutissement logique dans un contexte de déclin relatif de l'hégémonie. Si les États-Unis ne peuvent plus garantir la sécurité des nœuds d'extraction par la loyauté de leurs vassaux, ils préfèrent les rendre impraticables pour leurs rivaux. En créant le chaos en Irak, en Libye ou en soutenant des factions en Iran, ils empêchent toute consolidation d'un bloc régional autonome qui pourrait contester le monopole américain sur les flux énergétiques. Le résultat est paradoxal : en cherchant à affaiblir les États locaux pour éviter qu'ils ne deviennent des puissances indépendantes, les États-Unis ont fragilisé leur propre capacité à sécuriser les routes maritimes. Les milices qu'ils ont armées ou tolérées, ou les mouvements de résistance qu'ils ont provoqués (comme les Houthi au Yémen), se retournent aujourd'hui contre eux, menaçant directement les porte-avions et les pétroliers.
Ainsi, la théorie des nœuds d'extraction nous montre que le contrôle de la géographie est la condition sine qua non de l'accumulation du capital. Mais la stratégie de chaos mise en œuvre par l'impérialisme américain pour préserver ce contrôle a fini par le rendre impossible. En préférant un Moyen-Orient fragmenté et instable à un Moyen-Orient vassalisé mais stable, les États-Unis ont transformé leurs propres artères de prédation en pièges mortels. La crise d'Ormuz et le détournement des porte-avions par la corne de l'Afrique ne sont pas des accidents : ils sont la conséquence inévitable d'une stratégie qui a privilégié la destruction de la souveraineté locale au détriment de la sécurisation des flux, révélant que l'hégémonie impérialiste, lorsqu'elle ne peut plus s'exercer par la domination, se mue en une simple capacité de nuisance qui finit par se retourner contre son auteur.
2. Suez 1956 / Ormuz 2026 : La récurrence structurelle des chocs énergétiques
Les crises de Suez (1956) et d'Ormuz (2026) ne sont pas de simples coïncidences historiques, mais les manifestations successives d'une même vulnérabilité structurelle inhérente au capitalisme mondialisé : la dépendance vitale de l'économie mondiale à l'égard de quelques points de passage maritimes stratégiques. Dans les deux cas, la fermeture ou la menace de fermeture d'un goulot d'étranglement a provoqué une interruption brutale des flux pétroliers, forçant les navires à emprunter la longue route du cap de Bonne-Espérance, allongeant les délais de transport de 10 à 12 jours, augmentant drastiquement les coûts logistiques (assurances, carburant, temps) et provoquant une flambée des prix du baril (le Brent dépassant les 80 $ en 2026). Les puissances asiatiques, dépendantes de ces importations, ont été les premières touchées, révélant la fragilité de leur sécurité énergétique face aux chocs géopolitiques.
Cependant, si la forme de la crise est identique, la nature du rapport de force qui la sous-tend a subi une inversion dialectique radicale. En 1956, lors de la crise de Suez, ce sont les anciennes puissances coloniales, le Royaume-Uni et la France, qui déclenchaient l'opération militaire pour reprendre le contrôle du canal nationalisé par Nasser. Elles ont été contraintes de se retirer non pas par la force militaire égyptienne, mais sous la pression financière et diplomatique des États-Unis, qui menaçaient de faire s'effondrer la livre sterling. À cette époque, les États-Unis, puissance montante, utilisaient leur hégémonie naissante pour mettre fin à l'entreprise coloniale de leurs alliés européens, accélérant ainsi le déclin de l'ordre impérial ancien.
En 2026, la situation est inversée. Ce n'est plus une puissance coloniale en déclin qui subit la crise, mais la puissance hégémonique elle-même, les États-Unis, qui se retrouve dans une position de contrainte. Ici, ce sont les États-Unis et Israël qui imposent un blocus naval actif sur le détroit d'Ormuz en réponse au blocus iranien, utilisant leur contrôle théorique sur la zone comme arme géopolitique offensive. Mais cette agression révèle une faille majeure : l'incapacité des États-Unis à garantir la liberté de navigation sans risque. Contrairement à 1956 où Washington dictait sa loi à Londres et Paris, en 2026, Washington doit composer avec la résistance d'un État-réseau (l'Iran) et de ses alliés, et surtout, il doit faire face à l'émergence d'une contre-infrastructure qu'il ne contrôle pas.
C'est ici que réside la différence la plus profonde et la plus stratégique. Alors que la crise de Suez se jouait dans un cadre binaire (colonisateurs vs colonisés, avec les USA arbitres), la crise d'Ormuz s'inscrit dans un système multipolaire où l'alliance Russie-Chine-Iran a développé des nouveaux nœuds d'extraction et de circulation hors de portée américaine. La mer Caspienne, connectée aux réseaux ferroviaires et pipelines eurasiens, ainsi que les corridors de transport Nord-Sud (INSTC) reliant l'Iran à la Russie et à l'Inde, offrent des alternatives tangibles aux routes maritimes contrôlées par l'US Navy. Ces axes terrestres et maritimes alternatifs, renforcés par la coopération énergétique et logistique entre Moscou, Pékin et Téhéran, constituent un système de contournement que les États-Unis ne peuvent ni bloquer ni sanctionner efficacement.
Ainsi, la crise d'Ormuz ne révèle pas seulement la vulnérabilité du pétrole, mais la limitation de la puissance américaine. En 1956, les États-Unis pouvaient fermer le canal de Suez par la pression financière car ils contrôlaient les flux mondiaux. En 2026, même en bloquant Ormuz, les États-Unis ne parviennent pas à asphyxier leurs rivaux, car ces derniers disposent désormais de circuits de contournement (mer Caspienne, corridors terrestres) qui échappent à leur emprise maritime. La récurrence de la crise énergétique masque donc une transformation profonde : le passage d'un monde où un seul hégémon contrôlait les nœuds vitaux, à un monde où la périphérie et les puissances rivales construisent leurs propres réseaux, rendant l'arme du blocus maritime progressivement inefficace. Le détournement des porte-avions américains par la corne de l'Afrique n'est pas seulement un signe de prudence tactique ; c'est l'aveu matériel que l'hégémonie américaine ne peut plus garantir la sécurité des routes qu'elle prétendait dominer, face à une alliance qui a su se doter d'une autonomie stratégique.
3. Le détournement des porte-avions : La perte de maîtrise des nœuds d'extraction
En avril 2026, un événement apparemment anodin a constitué un séisme géopolitique silencieux : les porte-avions américains, au lieu d'emprunter le canal de Suez pour rejoindre le golfe Arabo-Persique, ont contourné l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Ce détournement, présenté comme un choix logistique prudent par le Pentagone, est en réalité un acte d'une portée symbolique et stratégique considérable. Il constitue la reconnaissance implicite par la première puissance militaire mondiale qu'elle ne maîtrise plus un point de passage stratégique clé — non pas face à une marine rivale, mais face à un mouvement de guérilla équipé de missiles antinavires et de drones.
Pour mesurer la portée de cet événement, il faut le replacer dans la dialectique de l'hégémonie impérialiste. En 1956, le retrait franco-britannique de Suez sous la pression financière d'Eisenhower a marqué la fin de l'hégémonie coloniale européenne. Ce moment fondateur signifiait que les anciennes puissances impériales n'étaient plus capables de projeter leur force militaire sans l'assentiment de la nouvelle superpuissance. Le monde basculait d'un ordre impérial multipolaire à un ordre hégémonique centré sur Washington. En 2026, le détournement américain par la corne de l'Afrique marque un moment symétrique et inverse : la puissance hégémonique post-soviétique perd à son tour la maîtrise d'un détroit, non pas sous la pression d'une superpuissance rivale comparable, mais face à un mouvement de guérilla — les Houthi — appuyé par une puissance régionale — l'Iran. La hiérarchie de la menace s'est inversée : ce n'est plus une grande puissance qui contraint une puissance moyenne à reculer, mais une force asymétrique qui contraint l'hyperpuissance à contourner.
Ce basculement est d'autant plus significatif qu'il touche au cœur du dispositif américain de contrôle des mers. Depuis 1945, la suprématie navale des États-Unis repose sur la capacité de leurs groupes aéroportés à sécuriser les routes maritimes vitales et à dissuader toute tentative de blocage. Le porte-avions n'est pas seulement un outil de guerre ; il est le symbole mobile de la garantie américaine — la promesse faite aux alliés, aux pays producteurs de pétrole et aux partenaires commerciaux que l'US Navy veillera sur les flux d'hydrocarbures et de marchandises. Quand le porte-avions lui-même doit fuir, c'est le contrat entier qui vacille.
La portée dialectique de ce détournement dépasse largement le domaine militaire. Le pétrodollar — ce pacte implicite par lequel les pays producteurs s'engagent à vendre leur pétrole exclusivement en dollars en échange de la protection militaire américaine — repose sur la crédibilité de cette promesse de sécurité. Si l'US Navy n'est plus capable de traverser Suez sans risque, la protection promise aux pays du Golfe et aux transporteurs mondiaux perd toute substance. Pourquoi maintenir le pétrodollar si le protecteur ne protège plus ? Le détournement des porte-avions n'est donc pas un incident tactique : il est le maillon faible qui relie la perte de maîtrise militaire des nœuds d'extraction à la décomposition du système monétaire américain. La fin du pétrodollar, que nous analyserons en II.D, n'est pas une cause autonome — elle est la conséquence directe et mécanique de l'incapacité de l'hégémon à sécuriser les artères vitales de l'économie mondiale.
On objectera que les États-Unis restent la première puissance militaire mondiale, et que le détournement d'un groupe aéroporté ne signifie pas l'effondrement de la marine américaine. C'est vrai dans l'absolu. Mais l'hégémonie ne se mesure pas à la puissance brute — elle se mesure à la crédibilité de la dissuasion. Un empire qui ne peut plus garantir la sécurité de ses alliés dans les zones les plus stratégiques du globe n'est plus un empire — c'est une puissance qui gère son déclin. En 1956, la Grande-Bretagne possédait encore l'arme nucléaire, la sixième marine du monde et des bases sur tous les continents. Pourtant, l'humiliation de Suez a marqué le début de la fin de son statut de grande puissance. En 2026, le détournement par la corne de l'Afrique porte la même signification : non pas la disparition de la force américaine, mais le moment où la crédibilité de la garantie impériale se fissure irrémédiablement.
Ainsi, la perte de maîtrise des nœuds d'extraction n'est pas un phénomène marginal : elle est le révélateur d'un basculement historique. La puissance qui contrôlait les détroits par la dissuasion navale ne les contrôle plus que par la capacité de nuisance — bloquer Ormuz plutôt que le sécuriser. C'est le passage d'une hégémonie constructive (garantir les flux pour tous en échange de la loyauté monétaire) à une hégémonie destructive (empêcher les autres d'y accéder faute de pouvoir y accéder soi-même). Cette mutation, de constructive à destructive, est le signe le plus sûr du déclin d'un ordre impérial.
Partie II : L'arme monétaire : Dette, hégémonie du dollar et la fin du pétrodollar
L'infrastructure financière qui a permis aux États-Unis de mener une politique impérialiste agressive pendant près d'un siècle se fissure de toutes parts. Ce système, bâti sur le « privilège exorbitant » du dollar, ne repose pas uniquement sur la confiance des marchés ou la puissance économique américaine, mais sur une colonne vertébrale militaire : la capacité de l'US Navy à garantir la sécurité des routes maritimes. Or, comme nous venons de le voir avec le détournement des porte-avions, ces fondations militaires viennent de céder. Lorsque la garantie de sécurité disparaît, le contrat monétaire qui la sous-tend — le pétrodollar — perd sa justification et s'effondre.
1. Le privilège exorbitant et la leçon de 1956
L'histoire nous offre une leçon magistrale sur la puissance de l'arme monétaire dans les rapports de force inter-impérialistes. En novembre 1956, alors que l'opération « Mousquetaire » menée par la France, le Royaume-Uni et Israël semblait sur le point de réussir militairement à Suez, les États-Unis ont stoppé net l'avancée de leurs alliés. Mais ce n'est pas par la force des armes que Washington a obtenu gain de cause : c'est par la force de sa banque centrale. Le président Eisenhower a menacé de vendre massivement les réserves de livres sterling détenues par le Trésor américain sur le marché des changes. Cette manœuvre a provoqué un effondrement instantané de la livre, mettant le Royaume-Uni au bord de la faillite et forçant Londres et Paris à accepter un cessez-le-feu humiliant.
Cet épisode illustre la nature du « privilège exorbitant » tel que décrit par Valéry Giscard d'Estaing : la capacité d'une puissance à émettre sa propre monnaie pour financer ses déficits et ses guerres, tout en imposant cette monnaie comme standard mondial. En 1956, cette arme a servi à démanteler l'empire colonial britannique et français au profit de l'hégémonie américaine. Aujourd'hui, en avril 2026, la hiérarchie monétaire reste inchangée dans sa structure : le dollar demeure la monnaie de réserve dominante et le standard exclusif des transactions pétrolières. La livre sterling, bien que restant une monnaie solide et stable (cotée à environ 1,34 USD), ne peut plus rivaliser avec le dollar. Le Royaume-Uni, avec une dette publique avoisinant les 100 % de son PIB, reste structurellement vulnérable aux chocs de confiance et aux pressions extérieures, incapable de jouer le rôle de puissance autonome face à Washington.
Cependant, la leçon de 1956 contient en germe sa propre négation. À l'époque, les États-Unis utilisaient leur domination monétaire pour affaiblir leurs alliés européens et consolider leur propre hégémonie. Aujourd'hui, cette même domination est devenue l'arme que les puissances périphériques et rivales tentent de retourner contre eux. La vulnérabilité du Royaume-Uni en 1956 était le signe de la fin d'un cycle impérial ; la vulnérabilité potentielle des États-Unis en 2026, face à la perte de crédibilité militaire et à la montée de la concurrence monétaire, annonce la fin d'un autre cycle. Le privilège exorbitant n'est pas une loi naturelle immuable ; c'est un rapport de force qui dépend de la capacité de l'hégémon à fournir la sécurité en échange de la loyauté monétaire. Or, comme le montre le détournement des porte-avions, cette capacité est désormais compromise. La leçon de 1956 nous apprend que l'arme monétaire est redoutable, mais elle nous enseigne aussi qu'elle ne peut fonctionner indéfiniment sans la force qui la soutient. Quand la force s'effrite, le privilège s'effondre avec elle.
2. La dette américaine : Avantage structurel et talon d'Achille
La puissance américaine repose sur un paradoxe financier unique dans l'histoire : sa capacité à s'endetter massivement sans risque immédiat de faillite. Avec une dette publique atteignant environ 38 000 milliards de dollars, soit près de 124 % de son PIB, les États-Unis bénéficient d'un avantage structurel que nulle autre nation ne possède. Contrairement à la plupart des pays, dont la dette est libellée en devises étrangères, la dette américaine est émise dans sa propre monnaie, le dollar, qui est simultanément la monnaie de réserve mondiale. Cette position permet à Washington de financer indéfiniment son appareil militaire, ses interventions géopolitiques et ses déficits budgétaires en imprimant littéralement la monnaie nécessaire, sans craindre un défaut de paiement classique. C'est la quintessence du « privilège exorbitant » : le monde entier finance l'hégémonie américaine en achetant la dette de l'État qui le domine.
Cependant, cette apparente invulnérabilité cache un talon d'Achille stratégique. La capacité des États-Unis à rouler leur dette dépend entièrement de la demande mondiale pour les bons du Trésor américain. Or, cette demande n'est pas infinie ni automatique ; elle repose sur la confiance des grands détenteurs de capitaux. Aujourd'hui, la dette américaine est massivement détenue par la Chine, le Japon et les pays pétroliers (via leurs fonds souverains). Ces créanciers ne sont pas de simples investisseurs passifs ; ils sont des acteurs géopolitiques majeurs dont les intérêts peuvent diverger de ceux de Washington.
La dialectique de cette situation est claire : tant que la Chine et les autres créanciers continuent d'acheter la dette américaine, ils financent l'armée qui les menace ou les sanctionne. Mais si la Chine, face à la perte de crédibilité militaire américaine (détournement des porte-avions) et à la fin du pétrodollar, décide de sortir de son attentisme, la donne change radicalement. Une décision de ne plus acheter de nouveaux bons du Trésor, ou pire, de commencer à vendre massivement les avoirs existants, provoquerait une hausse brutale des taux d'intérêt aux États-Unis, une dévaluation du dollar et une crise de refinancement pour l'administration fédérale.
Dans ce scénario, le privilège exorbitant se transforme instantanément en un levier de contre-domination. La dette américaine, autrefois instrument de la puissance américaine, devient une arme entre les mains des puissances périphériques et post-coloniales. La Chine, en particulier, possède la capacité de faire vaciller l'économie américaine non pas par la force militaire directe, mais par la pression financière. Ce levier est d'autant plus redoutable qu'il est asymétrique : les États-Unis ne peuvent pas contraindre la Chine à acheter leur dette sans menacer de sanctions qui, à leur tour, accéléreraient la fuite des capitaux. Ainsi, la dette américaine n'est plus seulement un avantage ; c'est une vulnérabilité systémique qui lie la survie financière de l'hégémon à la bonne volonté de ses rivaux. Si cette bonne volonté s'érode, le système de financement de l'impérialisme américain s'effondre de l'intérieur.
3. Les sanctions modernes : Arme à double tranchant
L'arsenal financier occidental, longtemps considéré comme l'arme absolue de l'hégémonie américaine, s'est transformé en un instrument de sa propre déconstruction. Le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), le gel des avoirs souverains et les sanctions sectorielles ont été utilisés avec une fréquence et une brutalité croissantes pour punir les États qui s'écartent de l'ordre américain. Pourtant, cette stratégie de coercition financière, conçue pour asphyxier les adversaires, a produit l'effet inverse : elle a forcé les pays ciblés et leurs alliés à construire des infrastructures parallèles, accélérant ainsi le processus de dé-dollarisation et la fragmentation du système financier mondial.
La rupture la plus significative est survenue avec l'invasion de l'Ukraine en 2022, lorsque les États-Unis et l'Union européenne ont gelé les réserves de change de la Banque centrale de Russie et l'ont exclue du système SWIFT. Cette décision, présentée comme un coup de grâce économique, a en réalité servi de catalyseur à la création d'une alternative autonome. Moscou a accéléré le déploiement de son propre système de messagerie financière, le SPFS (System for Transfer of Financial Messages), et a massivement développé les échanges commerciaux en monnaies nationales, notamment le yuan chinois, avec ses partenaires en Asie, en Afrique et en Amérique latine. La Russie n'est plus dépendante de l'infrastructure américaine pour commercer avec le reste du monde ; elle a prouvé qu'un système financier souverain, bien que moins liquide, était viable et résistant.
Ce mouvement ne se limite pas à la Russie. La Chine, consciente que sa propre exposition aux sanctions américaines pourrait être encore plus dévastatrice, a systématiquement renforcé ses propres canaux de paiement, notamment via le système CIPS (Cross-Border Interbank Payment System), et a multiplié les accords de swap de devises avec ses partenaires commerciaux. Les échanges pétroliers entre la Chine et l'Iran, ou entre la Chine et les pays du Golfe, se font de plus en plus en yuan, contournant délibérément le dollar. L'arme financière occidentale, utilisée à répétition comme un marteau, a fini par fabriquer ses propres contrepoids : chaque sanction infligée renforce la détermination des États exclus à se doter d'une autonomie monétaire.
La dialectique de cette situation est implacable : plus les États-Unis utilisent le dollar comme une arme de guerre, plus ils incitent le reste du monde à s'en détacher. Le privilège exorbitant repose sur la conviction que le dollar est le seul moyen sûr et efficace de faire des affaires internationales. Mais lorsque ce même dollar devient un vecteur de confiscation arbitraire des richesses, la confiance s'érode. Les banques centrales des pays émergents, voyant leurs réserves gelées, révisent leurs stratégies de diversification, augmentant massivement leurs achats d'or et réduisant leur exposition aux bons du Trésor américain.
Ainsi, les sanctions modernes ne sont plus un outil de domination unilatérale, mais un accélérateur de la multipolarité financière. Elles ont transformé la guerre économique en une course à l'armement monétaire où les États-Unis, en cherchant à isoler leurs ennemis, ont fini par isoler leur propre monnaie. La fragmentation du système financier n'est plus une hypothèse lointaine ; elle est une réalité en cours, où le dollar perd progressivement son statut de monnaie universelle au profit d'un système éclaté, où chaque bloc développe ses propres circuits de paiement. L'arme qui devait garantir l'hégémonie américaine est en train de devenir le fossoyeur de cette même hégémonie.
4. La fin du pétrodollar : Quand la protection militaire perd sa crédibilité
Le départ de certains pays de l'OPEP du système du pétrodollar ne constitue pas une simple variation conjoncturelle des taux de change ou un ajustement diplomatique mineur. C'est un événement structurel majeur, le symptôme clinique d'une hémorragie qui saigne à blanc le privilège exorbitant du dollar. Le pétrodollar, ce pacte implicite forgé dans les années 1970, reposait sur un échange fondamental et asymétrique : les pays producteurs de pétrole s'engageaient à vendre leur hydrocarbure exclusivement en dollars, injectant ainsi une demande artificielle et massive pour la monnaie américaine, en échange de la garantie de sécurité militaire fournie par l'US Navy. Ce contrat était la pierre angulaire de l'hégémonie américaine : il permettait aux États-Unis de financer leurs déficits et leurs guerres en exportant leur monnaie, tandis que les pays du Golfe achetaient des armes et des garanties de sécurité aux États-Unis.
Or, ce contrat vient de perdre sa justification matérielle. La dialectique est implacable : la valeur du pétrodollar ne réside pas dans la nature du papier-monnaie, mais dans la crédibilité de la protection militaire qui le sous-tend. Si l'US Navy ne peut plus garantir la sécurité des routes maritimes, le pétrodollar perd son ancre de valeur. Comme nous l'avons démontré dans la section I.3, le détournement des porte-avions américains par la corne de l'Afrique pour éviter les menaces houthi dans le détroit de Bab el-Mandeb constitue une reconnaissance implicite et publique de l'incapacité américaine à sécuriser les nœuds d'extraction stratégiques. Comment Washington peut-il exiger que les pays producteurs continuent à vendre leur pétrole en dollars, garantissant ainsi la stabilité financière américaine, alors que sa propre marine doit fuir les zones qu'elle est censée protéger ?
La réponse des pays producteurs est logique et inévitable. Face à une protection qui n'est plus crédible, ils n'ont plus aucune raison de maintenir leur part du contrat. Le départ de certains membres de l'OPEP du système du pétrodollar, et leur adoption progressive de monnaies alternatives (yuan, euro, ou paniers de devises) pour leurs transactions énergétiques, n'est pas un acte de rébellion idéologique, mais un calcul rationnel de survie économique. Ils ne veulent plus financer un protecteur qui ne protège plus. La fin du pétrodollar n'est donc pas une évolution financière abstraite ; elle est la conséquence directe et mécanique de la perte de crédibilité militaire américaine dans les artères vitales de l'économie mondiale.
Les conséquences de cette rupture sur la dette américaine sont dévastatrices et immédiates. Le pétrodollar assurait une demande constante et structurelle pour les bons du Trésor américain : les pays producteurs, accumulant des surplus en dollars, les réinvestissaient naturellement dans la dette US. Sans ce flux continu, la demande mondiale de dollars chute mécaniquement. Les États-Unis perdent leur principal acheteur de dernier ressort. Cela affaiblit drastiquement leur capacité à financer leur dette colossale (38 000 milliards de dollars) par la création monétaire et le refinancement facile. Le talon d'Achille identifié en II.2 — la dépendance à la bonne volonté des créanciers — se fissure plus vite que prévu. La perte du pétrodollar transforme la dette américaine d'un atout stratégique en un fardeau insoutenable, accélérant le déclin de l'hégémonie financière que les États-Unis croyaient éternelle. L'empire ne s'effondre pas par la force des armes, mais par l'effondrement du contrat monétaire qui le finançait.
Partie III : La recomposition des espaces de prédation : De la dépendance à la contre-hégémonie
La crise d'Ormuz ne révèle pas seulement la vulnérabilité du centre — elle montre que la périphérie dispose de leviers multiples et convergents pour contester l'ordre établi.
1. La Chine : De la vulnérabilité annoncée à la résilience démontrée
Au lendemain du déclenchement de la crise d'Ormuz, les analystes occidentaux ont unanimement prédit l'asphyxie de l'économie chinoise. La logique était implacable : la Chine, premier importateur mondial de pétrole, dépendait à hauteur de 80 % de ses approvisionnements du détroit stratégique contrôlé par l'Iran et surveillé par l'US Navy. Dans cette hypothèse, un blocus aurait provoqué un effondrement industriel et une crise sociale majeure, forçant Pékin à capituler. Or, la réalité de 2026 a invalidé cette prédiction de manière spectaculaire. La Chine s'est révélée beaucoup moins impactée que prévu, non par chance, mais grâce à une bifurcation stratégique délibérée vers les énergies renouvelables et la constitution de stocks stratégiques massifs. Cette résilience n'est pas un accident de parcours ; elle est le fruit d'une planification étatique de long terme visant à construire une souveraineté énergétique totale, indépendante des nœuds d'extraction maritimes.
La dialectique de cette situation oppose deux modèles de dépendance. D'un côté, le Japon et la Corée du Sud, alliés traditionnels des États-Unis, restent structurellement vulnérables. Leurs économies, bien que technologiquement avancées, n'ont pas réussi à réduire leur dépendance aux hydrocarbures importés par la voie maritime. Ils sont donc les véritables « grandes perdantes » de la crise d'Ormuz, condamnés à subir les chocs de prix et les ruptures d'approvisionnement sans marge de manœuvre. De l'autre côté, la Chine a opéré une mutation profonde. Elle est devenue le premier producteur mondial de panneaux solaires, d'éoliennes et de batteries, et a massivement investi dans le nucléaire civil. Parallèlement, elle a constitué des réserves stratégiques de pétrole et de gaz suffisantes pour amortir un choc de plusieurs mois, voire d'un an. Cette infrastructure énergétique alternative permet à Pékin de continuer à alimenter son industrie et ses villes même si Ormuz est fermé.
Cette bifurcation énergétique a une portée géopolitique majeure : elle confirme la pertinence de la stratégie de rupture chinoise avec le système énergétique américain. En réduisant sa dépendance aux nœuds d'extraction contrôlés par l'US Navy, la Chine a rendu inefficace l'une des armes les plus redoutables de l'hégémonie américaine. La Chine n'est donc pas la victime passive de la crise d'Ormuz ; elle en est la preuve vivante que l'ordre impérial basé sur le contrôle des mers est obsolète. Elle démontre qu'une puissance peut se soustraire à la logique de la prédation maritime en construisant sa propre autonomie.
Les conséquences géopolitiques de cette résilience sont immédiates et lourdes de sens. Le levier que la Chine détient sur la dette américaine (analysé en II.2) n'est pas affaibli par la crise ; il est au contraire renforcé. Tandis que les États-Unis montrent leurs faiblesses militaires (détournement des porte-avions) et financières (fin du pétrodollar), la Chine démontre sa robustesse et sa capacité à absorber les chocs. Elle sort de la crise d'Ormuz en position de force relative, non pas comme une puissance en déclin, mais comme le centre d'un nouveau système énergétique et économique qui commence à s'émanciper de la tutelle américaine. La vulnérabilité annoncée s'est transformée en une démonstration de puissance, signalant que le rapport de force inter-impérialiste a basculé : la Chine n'est plus celle qui doit demander la permission de circuler, mais celle qui peut se permettre de fermer les yeux sur les menaces de l'ancien hégémon.
2. Le Japon et la Corée du Sud, Taiwan : Les véritables vulnérables
Alors que la Chine démontre une résilience inattendue, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan apparaissent comme les véritables victimes collatérales de la crise d'Ormuz. Privés de la stratégie de bifurcation énergétique et de la constitution de réserves massives qui caractérisent Pékin, ces économies avancées restent structurellement prisonnières de la dépendance aux hydrocarbures importés par la voie maritime. Le Japon et la Corée du Sud, dont plus de 90 % de leurs besoins énergétiques transitent par le détroit d'Ormuz, se retrouvent exposés à un risque d'asphyxie immédiate. Contrairement à la Chine, ils n'ont pas d'alternative crédible à court terme : leur mix énergétique reste dominé par les importations, et leurs stocks stratégiques, bien que conséquents, sont insuffisants pour compenser un blocus prolongé. Taïwan, enclave industrielle critique, partage cette vulnérabilité extrême, sa survie économique dépendant entièrement de la fluidité des flux énergétiques venus du Golfe.
Cette asymétrie au sein même du bloc asiatique crée une fracture géopolitique majeure. Le Japon et la Corée du Sud, alliés historiques et militaires des États-Unis, se trouvent pris dans une contradiction insoluble : leur sécurité est garantie par l'US Navy, mais cette même navy s'avère incapable de sécuriser les routes maritimes vitales pour leur survie économique (comme le montre le détournement des porte-avions). Face à l'incapacité de Washington à protéger ses alliés, la logique de survie économique va inévitablement les pousser à diversifier leurs partenariats énergétiques et monétaires, y compris, et peut-être surtout, avec la Chine. Cette réorientation n'est pas un choix idéologique, mais une nécessité vitale : si Pékin peut garantir des approvisionnements via ses propres réseaux (gazoducs russes, routes terrestres, stocks) là où Washington échoue, Tokyo et Séoul seront contraints de s'adapter.
Cette dynamique menace directement l'ancrage asiatique de l'hégémonie américaine. L'alliance de sécurité traditionnelle, basée sur la promesse de protection militaire, perd de sa substance lorsque le protecteur ne peut plus assurer la sécurité des flux économiques. Le risque est de voir se dessiner une dissociation entre la sphère de sécurité (toujours sous tutelle américaine) et la sphère économique (de plus en plus intégrée au bloc sino-eurasien). Cette fragmentation affaiblit la capacité des États-Unis à mobiliser l'Asie contre la Chine, transformant leurs alliés en partenaires opportunistes, prêts à coopérer avec Pékin pour assurer leur propre survie énergétique.
La situation de Taïwan ajoute une dimension supplémentaire et critique à cette vulnérabilité. Le rapprochement récent du parti d'opposition taïwanais (le Kuomintang) vers Pékin ne doit pas être lu uniquement comme un glissement idéologique, mais comme une réponse pragmatique à cette crise de sécurité énergétique. Face à la menace d'un blocus naval américain inefficace et à la dépendance vitale aux importations, l'opposition taïwanaise voit dans le rapprochement avec la Chine continentale une garantie de stabilité économique et énergétique. Si Pékin peut offrir une alternative aux flux maritimes menacés, l'argument de la « sécurité américaine » perd de sa force auprès de l'opinion taïwanaise, qui réalise que son avenir dépend moins de la flotte américaine que de sa relation avec son voisin continental. Ainsi, la crise d'Ormuz agit comme un catalyseur de recomposition : elle pousse les alliés traditionnels des États-Unis à reconsidérer leur alignement, non par trahison, mais par la contrainte matérielle de la survie. L'hégémonie américaine, fondée sur la protection des routes maritimes, s'effondre sous le poids de sa propre incapacité à les sécuriser, laissant le champ libre à une nouvelle architecture régionale où la Chine, résiliente et autonome, devient le pivot inévitable.
3. Les pays pétroliers africains : Bénéficiaires involontaires ?
La flambée des prix du pétrole provoquée par la crise d'Ormuz offre une perspective de revenus inédite pour certains producteurs africains. Le Nigeria, l'Angola et la République du Congo, dont les économies restent fortement tributaires de l'exportation d'hydrocarbures, pourraient voir leurs recettes fiscales et leurs balances commerciales gonfler artificiellement. Dans un premier temps, cette manne financière modifie les termes de l'échange en faveur de ces périphéries, leur permettant d'importer davantage de biens, de rembourser une partie de leur dette ou de financer des programmes sociaux. Cette situation crée une illusion de puissance : celle d'une périphérie qui, profitant de la rareté créée par le centre, parvient à inverser temporairement le flux de la prédation.
Cependant, une analyse dialectique rigoureuse impose de nuancer fortement cette apparente victoire. Ce bénéfice reste circonscrit et conjoncturel ; il ne constitue pas une rupture structurelle avec la dépendance au centre impérialiste. L'histoire économique de ces pays est jalonnée de « malédiction des ressources » : chaque hausse des cours du pétrole a souvent renforcé la corruption, accru la dépendance aux importations et alourdi la dette, sans jamais transformer les structures productives. La manne pétrolière, si elle n'est pas accompagnée d'une stratégie volontariste de réinvestissement productif et de diversification économique, risque de reproduire les cycles de boom et de buste qui ont toujours maintenu ces nations dans un état de sous-développement chronique.
La véritable question n'est pas de savoir si ces pays vont toucher plus d'argent, mais comment cet argent sera utilisé. Deux trajectoires s'offrent à eux. La première, la plus probable sans rupture politique, consiste à utiliser ces revenus pour rembourser les créanciers occidentaux, financer des importations de luxe ou enrichir les élites locales, renforçant ainsi leur dépendance aux institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale) et aux marchés occidentaux. Dans ce scénario, la crise d'Ormuz ne fait que renforcer les chaînes de la prédation : le centre s'enrichit indirectement via les services financiers et les dettes, tandis que la périphérie reste captive de la volatilité des cours.
La seconde trajectoire, celle de la souveraineté réelle, exige une rupture politique et économique. Elle suppose que ces États utilisent la manne temporaire pour investir massivement dans l'industrialisation locale, l'agriculture et les énergies renouvelables, tout en se désengageant des conditionnalités du FMI. C'est seulement si cette manne est transformée en capital productif autonome qu'elle peut devenir un levier de contre-hégémonie. Sinon, elle ne sera qu'un leurre, un « bénéfice involontaire » qui, en réalité, consolide la dépendance en rendant les économies encore plus sensibles à la prochaine chute des cours. La crise d'Ormuz offre donc une fenêtre de tir, mais elle ne garantit pas la libération : sans une stratégie de rupture, la périphérie africaine restera une simple variable d'ajustement dans la guerre des puissances du centre.
4. Les puissances post-coloniales et post-soviétiques : La convergence des leviers
L'une des transformations les plus profondes de la géopolitique contemporaine réside dans la convergence de leviers de contre-pouvoir entre les puissances post-coloniales et post-soviétiques. Jusqu'à récemment, ces nations disposaient de moyens d'influence isolés et fragmentés : la Russie possédait l'arsenal nucléaire et les ressources énergétiques, la Chine détenait la force de travail et les moyens de production, l'Iran contrôlait une position géographique stratégique, les pays africains et latino-américains fournissaient les matières premières. Chacun de ces leviers, pris isolément, était insuffisant pour contester l'ordre établi. Mais la crise d'Ormuz a accéléré une dynamique de convergence sans précédent : ces leviers désormais combinés forment un système de contre-domination cohérent dont les effets se renforcent mutuellement.
Premier levier : la dette américaine. Comme nous l'avons analysé en II.2, la Chine, le Japon et les pays pétroliers détiennent massivement les bons du Trésor américain. Cette position de créancier leur confère un pouvoir de chantage financier potentiellement dévastateur. Jusqu'à présent, la Chine a fait preuve de prudence, craignant qu'une vente massive ne dévalorise ses propres avoirs. Mais la crise d'Ormuz modifie le calcul : en démontrant sa résilience énergétique (III.1), Pékin réduit le risque de représailles économiques efficaces de la part de Washington, rendant l'utilisation de ce levier plus crédible.
Deuxième levier : les moyens de production délocalisés. Les décennies de mondialisation néolibérale ont transféré une part considérable de l'appareil productif mondial vers les périphéries. La Chine est devenue l'atelier du monde, l'Inde le bureau du monde, le Vietnam et le Bangladesh les fournisseurs textiles. Ce transfert n'était pas prévu par le centre, qui croyait pouvoir conserver le contrôle des chaînes de valeur tout en externalisant les coûts. Or, la crise d'Ormuz montre que celui qui produit les biens essentiels détient un pouvoir structurel : en cas de conflit prolongé, la capacité de produire localement devient un atout stratégique bien supérieur à la capacité de spéculer financièrement.
Troisième levier : la souveraineté énergétique croissante. La bifurcation chinoise vers les renouvelables, les approvisionnements russes en gaz et en pétrole via les corridors terrestres, et les réserves iraniennes accessibles via la mer Caspienne (I.2) créent un réseau énergétique alternatif qui échappe au contrôle maritime américain. Ce réseau n'est pas encore complet, mais il est suffisamment robuste pour amortir les chocs et réduire la vulnérabilité aux blocus.
Quatrième levier : la sortie du système monétaire de domination. La fin du pétrodollar (II.4), l'émergence de systèmes de paiement parallèles (CIPS, SPFS) et la multiplication des échanges en monnaies locales (III.3) fragmentent le monopole du dollar. Chaque pays qui quitte le système du pétrodollar ou qui commerce en yuan affaiblit mécaniquement la capacité des États-Unis à financer leur hégémonie par la création monétaire.
La puissance de cette convergence réside dans sa synergie. Chaque levier, utilisé isolément, peut être contré par le centre. La dette américaine peut être monétisée, les chaînes de valeur peuvent être relocalisées (mais à quel coût et en combien de temps ?), les alternatives énergétiques peuvent être insuffisantes, la dé-dollarisation peut être lente. Mais lorsque ces leviers sont activés simultanément, ils créent un effet multiplicateur qui dépasse la somme de leurs parties. La Chine qui détient la dette américaine, produit les biens mondiaux, diversifie son mix énergétique et commerce en yuan n'est plus un adversaire isolé — elle est le centre d'un système alternatif qui rend l'hégémonie américaine de plus en plus coûteuse à maintenir.
À cela s'ajoute un cinquième levier, géographique celui-là : la possibilité de bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, au sud de la mer Rouge, près du Yémen, allié de l'Iran. Ce point de passage, qui contrôle l'accès au canal de Suez depuis l'océan Indien, est la clé de voûte de la route maritime entre l'Asie et l'Europe. Si les Houthi, avec le soutien iranien, parviennent à menacer sérieusement la navigation dans ce détroit — comme ils l'ont déjà démontré en forçant les porte-avions américains à contourner l'Afrique — l'impact sur les économies occidentales serait dévastateur. Bab el-Mandeb et Ormuz forment un double verrou que les puissances périphériques peuvent actionner conjointement, asphyxiant simultanément les approvisionnements énergétiques et les routes commerciales du centre.
La comparaison avec 1956 est éloquente. À l'époque, le rapport de force était unilatéralement favorable au centre : les États-Unis pouvaient dicter leur loi à la Grande-Bretagne et à la France par la seule menace monétaire, et aucune puissance périphérique ne disposait des moyens de contester cet ordre. En 2026, la configuration est radicalement différente. Les périphéries détiennent des moyens de pression réels, diversifiés et convergents. Le rapport de force n'est plus unilatéral — il est en train de basculer. Non pas que le centre soit impuissant, mais il ne peut plus agir sans compter avec la capacité de riposte de la périphérie. C'est le passage d'un monde unipolaire, où un hégémon imposait sa volonté sans contrepartie, à un monde multipolaire, où chaque action du centre génère une réaction de la périphérie qui en limite la portée. La crise d'Ormuz n'a pas créé cette bascule ; elle l'a révélée, en démontrant que les leviers de la contre-hégémonie existent, qu'ils sont multiples, et qu'ils convergent.
Partie IV : La crise du néofascisme : Quand la prédation se retourne contre ses propres promoteurs, le boomerang impérialiste
La dégradation matérielle causée par les extrêmes droites au pouvoir provoque leur propre recul. La perte de crédibilité du centre impérialiste ouvre une fenêtre historique pour la gauche.
1. Le recul mesurable des extrêmes droites au pouvoir
Le néofascisme, nous l'avons démontré, se présente comme une fonction de stabilisation du capitalisme en crise : il promet l'ordre, la sécurité et la restauration de la grandeur nationale pour masquer l'approfondissement de l'exploitation. Or, partout où l'extrême droite accède au pouvoir, elle produit l'exact inverse de ce qu'elle promet : du chaos, de la misère et de l'insécurité matérielle. Ce décalage entre la rhétorique et les résultats concrets n'est pas un simple paradoxe — il est la manifestation dialectique du boomerang impérialiste : les politiques conçues pour préserver les intérêts du capital finissent par détruire les conditions matérielles de la reproduction sociale, sapant ainsi la base électorale qui les portait au pouvoir.
Les chiffres sont sans appel. Aux États-Unis, la popularité de Donald Trump est tombée sous la barre des 20 % d'opinions favorables, un niveau historiquement bas pour un dirigeant américain en exercice. Ce n'est pas l'effet d'une opposition médiatique ou d'un complot institutionnel : c'est la conséquence directe de politiques tarifaires chaotiques, de l'aggravation des inégalités, de la destruction des filets de sécurité sociale et de l'incapacité à maîtriser l'inflation qui ronge le pouvoir d'achat des classes populaires et moyennes. Le candidat qui promettait de « rendre l'Amérique grande encore » préside à la dégradation accélérée des conditions de vie de sa propre base électorale.
En France, Jordan Bardella, dauphin désigné du Rassemblement National, enregistre un recul significatif dans les sondages, passant de 35 % à 31 % des intentions de vote. Ce reflux, souvent attribué à des erreurs tactiques ou à la concurrence de Reconquête, relève en réalité d'une dynamique plus profonde. L'électorat populaire qui s'était tourné vers le RN par dégoût du macronisme et par espoir d'une amélioration matérielle constate que les élus d'extrême droite, lorsqu'ils gouvernent localement, ne changent rien aux conditions de vie : les usines ferment, les prix augmentent, les services publics continuent de se dégrader. Le vote RN, qui était un vote de colère et d'espérance, devient un vote de déception. La « dédiabolisation » stratégique du parti, qui l'a conduit à diluer son programme social pour rassurer la bourgeoisie, l'a privé de sa capacité à répondre aux attentes matérielles de son électorat — sans pour autant lui conquérir la confiance du patronat.
Mais c'est en Argentine que le boomerang frappe le plus violemment. Javier Milei, élu sur un programme de « destruction de l'État » et de libéralisme ultralibéral, a précipité le pays dans une catastrophe humanitaire. L'inflation a atteint le chiffre astronomique de 2 000 %, anéantissant les salaires et les épargnes en temps réel. Les plus précaires, privés de toute aide sociale par les coupes budgétaires massives, en sont réduits à manger de la viande d'âne ou de chat pour survivre. La famine, qui avait disparu d'Argentine depuis des décennies, fait son retour. Ce n'est pas une métaphore : c'est une réalité documentée par les organisations humanitaires et les reportages de terrain. Le « libertarien » qui promettait la prospérité par la destruction de l'État a produit la misère absolue — exactement comme l'analyse marxiste le prédisait : la suppression des amortisseurs sociaux ne libère pas l'initiative individuelle, elle expose les classes populaires à la violence nue du marché.
Ces trois exemples, dans des contextes politiques et économiques différents, obéissent à la même loi dialectique : le néofascisme se discrédite par ses propres résultats. Le contrat implicite entre l'extrême droite et son électorat était le suivant : en échange de votre vote, je restaurerai l'ordre et la prospérité. Mais quand le fascisme gouverne, il ne restaure rien — il accélère la destruction. Il ne protège pas les classes populaires — il les sacrifie sur l'autel de la compétitivité et de la rentabilité. Ce décalage entre la promesse et la réalité n'est pas un bug du système néofasciste ; c'est sa caractéristique structurelle. Le fascisme n'a jamais été un projet de prospérité pour le peuple — il a toujours été un projet de préservation des profits de la bourgeoisie par la répression et la diversion identitaire. Mais quand la répression ne suffit plus à compenser la misère, quand la stigmatisation de l'étranger ne remplit plus l'assiette, le contrat se rompt. Le recul électoral de Trump, Bardella et Milei n'est pas un accident : c'est la traduction politique de la faillite matérielle du projet néofasciste.
2. Le parallèle historique : Le Blitz et la délégitimation du pouvoir
L'histoire offre un miroir déformant mais révélateur pour comprendre la dynamique actuelle : le Blitz (la campagne de bombardements stratégiques menée par l'Allemagne nazie contre le Royaume-Uni entre 1940 et 1941). À cette époque, la Grande-Bretagne faisait face à une dégradation matérielle sans précédent : Londres en ruines, les usines bombardées, les rations alimentaires drastiquement réduites, et une menace d'invasion imminente. Dans un contexte de crise aiguë, la tentation du fascisme ou de la capitulation aurait pu sembler, pour certains, une voie de salut pour « restaurer l'ordre » et mettre fin à la souffrance. Pourtant, c'est l'inverse qui s'est produit. La violence extrême subie par la population n'a pas nourri un désir d'autoritarisme, mais a au contraire durci le refus du fascisme et consolidé la légitimité d'un projet de transformation sociale radicale (qui aboutira à la victoire du Labour en 1945 et à la création de l'État-providence).
Ce parallèle historique éclaire la situation contemporaine des pays du centre impérialiste. Tout comme le Blitz, la crise d'Ormuz et la dégradation des conditions matérielles (inflation, rupture des chaînes d'approvisionnement, insécurité énergétique) ne sont pas des accidents isolés, mais les conséquences directes de la politique étrangère et intérieure des puissances hégémoniques, souvent pilotées ou soutenues par des dynamiques d'extrême droite. Le fascisme, qu'il soit sous sa forme historique ou sa version contemporaine « néofasciste », se vend toujours sur la même promesse : celle d'être le grand ordonnateur, le seul capable de restaurer la sécurité, la prospérité et la grandeur nationale face au chaos. Il se positionne comme le remède nécessaire à la faiblesse des démocraties libérales.
Cependant, la dialectique de l'histoire montre que lorsque le projet fasciste accède au pouvoir, il ne restaure pas l'ordre : il produit le chaos. Il ne garantit pas la prospérité : il génère la misère. Le Blitz a démontré que la population britannique, confrontée à la violence nazie, n'a pas cherché à imiter l'ennemi pour survivre, mais a trouvé dans la résistance collective et la solidarité de classe la force de repousser l'agresseur. De même, aujourd'hui, lorsque les conditions matérielles se dégradent sous l'effet des politiques d'extrême droite (comme le montrent les exemples de Trump, Bardella ou Milei), le projet fasciste perd son attractivité fondamentale. Il ne peut plus se présenter comme le garant de la sécurité, car il est lui-même la source de l'insécurité économique et sociale.
L'incompétence matérielle est, de fait, l'arme la plus redoutable contre la rhétorique fasciste. Le fascisme repose sur une mythologie de la force et de la compétence technique : il prétend savoir « faire », « gérer », « imposer ». Mais quand les prix de l'énergie explosent, quand les familles ne peuvent plus se nourrir, quand les entreprises ferment et que les épargnes s'effondrent, le masque tombe. La promesse de « l'ordre » se révèle être celle du désordre ; la promesse de « la grandeur » celle de l'effondrement. Le peuple, qui avait pu être séduit par la rhétorique de la force, réalise que cette force est dirigée contre lui-même.
Ainsi, la dégradation matérielle actuelle n'est pas seulement une crise économique ; c'est un moment de vérité politique. Elle révèle que le fascisme n'est pas une solution aux crises du capitalisme, mais leur exacerbation la plus violente. Comme lors du Blitz, c'est dans l'épreuve matérielle que se forge la conscience de classe et le rejet de l'ordre oppressif. La population ne se tourne pas vers le fascisme pour survivre à la crise qu'il a lui-même provoquée ; elle se tourne vers des alternatives qui promettent une véritable protection sociale et une rupture avec les logiques de prédation. Le parallèle avec le Blitz nous enseigne que la crise, loin de renforcer le fascisme, peut devenir le catalyseur de sa défaite, à condition que les forces progressistes sachent transformer cette douleur matérielle en une exigence politique de changement radical.
3. Le boomerang financier : ETF, crypto et la crise de la rente parasitaire
La crise d'Ormuz et l'effritement du pétrodollar ne provoquent pas seulement une réorganisation géopolitique ; ils déclenchent un séisme financier qui frappe en plein cœur les classes possédantes occidentales, y compris celles qui avaient cru trouver dans la finance moderne un refuge contre les aléas de l'économie réelle. Pendant des décennies, les instruments de placement passif (ETF) et les cryptomonnaies ont été vendus comme les véhicules de la démocratisation de la richesse, des outils permettant à la petite et moyenne bourgeoisie de s'affranchir des banques traditionnelles et de profiter de la croissance mondiale sans risque. Or, la dialectique de la crise révèle la nature véritable de ces actifs : ils ne sont pas des refuges autonomes, mais des rentes parasitaires entièrement dépendantes de la stabilité du dollar et de la crédibilité du système financier américain. Lorsque ce pilier vacille, l'édifice s'effondre, emportant avec lui l'épargne de millions de ménages qui croyaient avoir sécurisé leur avenir.
a. L'illusion des ETF : l'otage de la monnaie
Les Exchange Traded Funds (ETF), qui représentent aujourd'hui une part massive de l'épargne des ménages et des fonds de pension occidentaux, reposent sur une hypothèse implicite : la stabilité et la liquidité infinie des marchés américains. La grande majorité de ces fonds sont indexés sur des actifs libellés en dollars, qu'il s'agisse du S&P 500, d'obligations d'État ou d'actions de multinationales cotées à Wall Street. Cette dépendance crée une vulnérabilité structurelle. La dévaluation du dollar, conséquence mécanique de la fin du pétrodollar et de la perte de confiance des créanciers, entraîne une érosion immédiate de la valeur réelle de ces placements. L'investisseur passif, qui croyait s'exposer « sans risque » à la croissance américaine, découvre brutalement que son capital est otage de la monnaie qui le libelle.
Le danger est encore plus aigu pour les ETF obligataires. Ces fonds, souvent perçus comme des placements « sûrs » par les épargnants prudents, sont massivement exposés à la dette américaine. Or, comme nous l'avons analysé en II.2, si les créanciers majeurs (Chine, pays pétroliers) cessent d'acheter la dette US ou commencent à vendre leurs avoirs, les rendements (taux d'intérêt) montent mécaniquement. En finance, la hausse des taux entraîne la chute des prix des obligations existantes. Ainsi, les ETF obligataires, censés protéger l'épargne, deviennent les vecteurs de sa destruction. La petite bourgeoisie qui y a placé ses économies pour se prémunir contre l'inflation se retrouve face à une double peine : l'inflation qui grignote le pouvoir d'achat, et la chute de la valeur nominale de ses titres. Le « refuge » devient le piège.
b. Le mythe des cryptomonnaies : la fausse fuite hors du système
De même, le mouvement des cryptomonnaies, né d'une volonté de se soustraire au contrôle des États et des banques centrales, s'est révélé être une illusion de liberté dans le contexte de la crise impérialiste. Présentées comme des « valeurs refuges » décorrélées du système traditionnel, les cryptos se sont en réalité révélées être des actifs de risque pur (risk-on). En période de stress financier ou de crise de liquidité, les investisseurs, paniqués, vendent massivement leurs actifs numériques pour récupérer des liquidités tangibles (dollars, or), provoquant des effondrements brutaux de cours, comme observé lors du krach de 2022. La crypto n'est pas un havre de paix ; elle est le baromètre le plus sensible de la spéculation financière.
Plus critique encore est le sort des stablecoins (USDT, USDC), ces cryptomonnaies dites « stables » adossées au dollar. Leur stabilité repose entièrement sur la confiance dans la valeur du dollar et la solvabilité des réserves américaines. Si le dollar perd son statut de monnaie de réserve mondiale, ou si la confiance dans la dette US s'effondre, ces stablecoins perdent leur ancre. Le « stable » devient instantanément instable, voire worthless. L'illusion d'une monnaie numérique indépendante se brise contre la réalité d'une adossement au système qu'elle prétendait contourner.
Quant au Bitcoin, souvent célébré comme le « or numérique » ultime, sa volatilité extrême et son absence de valeur intrinsèque liée à la production réelle le rendent inutilisable comme réserve de valeur pour les acteurs économiques réels (PME, ménages, États). Il ne peut servir de base à une économie productive, seulement de spéculation. Dans un monde où la valeur doit être ancrée dans la production d'énergie, de nourriture et de biens, le Bitcoin reste un actif spéculatif, incapable de protéger l'épargne contre la dégradation matérielle.
c. La fin de la rente parasitaire
La dialectique de cette situation est implacable. Les instruments financiers « modernes » (ETF, crypto) ont été présentés comme des moyens de démocratiser l'accès au capital et de s'affranchir du système bancaire traditionnel. En réalité, ils ont créé une nouvelle forme de rente parasitaire qui dépend entièrement de la stabilité du dollar et de la crédibilité du système impérialiste américain. Ils ont permis à la petite bourgeoisie de s'illusionner sur sa participation à la richesse mondiale, alors qu'elle n'était que le dernier maillon d'une chaîne de spéculation.
Quand le dollar vacille, quand le pétrodollar s'effondre et que la crédibilité militaire américaine se fissure, ces instruments s'effondrent avec eux. Ils ne protègent pas l'épargne ; ils l'exposent à la violence du marché. Le boomerang financier frappe donc les classes moyennes possédantes qui y avaient placé leur épargne, transformant leur rêve de rentier tranquille en cauchemar de déclassement. Cette destruction de la « petite rente » est une condition nécessaire, bien que douloureuse, pour la prise de conscience de classe : elle révèle que la sécurité ne peut venir de la spéculation financière, mais seulement de la transformation des rapports de production et de la souveraineté réelle. Le fascisme, qui promettait de protéger la propriété privée, a en réalité précipité la destruction de l'épargne de ceux qui l'ont soutenu.
4. Le boomerang de classe : La grande bourgeoisie et la petite bourgeoisie frappées par la crise
Le boomerang impérialiste ne frappe pas uniquement les classes populaires, déjà sacrifiées par des décennies de néolibéralisme. Il revient aussi, avec une violence accrue, sur les classes possédantes qui avaient soutenu, toléré ou financé les dynamiques d'extrême droite, espérant en retour une protection de leurs privilèges. Cependant, l'impact de ce retour de bâton est radicalement asymétrique : il révèle la fracture profonde entre la grande bourgeoisie financière, dotée des moyens de s'adapter, et la petite bourgeoisie possédante (PME, épargnants, classes moyennes supérieures), qui se trouve dépourvue de toute parade. Cette divergence de destinée au sein même du camp bourgeois est le symptôme le plus clair de la crise structurelle du capitalisme impérialiste.
a. La grande bourgeoisie : Survie par la recomposition
La grande bourgeoisie (fonds d'investissement, banques internationales, multinationales du CAC 40 ou du S&P 500) dispose d'une capacité de mobilité et de diversification que nul autre acteur économique ne possède. Face au choc de la crise d'Ormuz et à la dé-dollarisation, elle peut déplacer ses capitaux vers des marchés émergents plus stables, convertir ses avoirs en devises alternatives (yuan, or, franc suisse) ou investir dans des actifs tangibles (infrastructures, immobilier, terres agricoles) qui échappent à la volatilité des marchés financiers. Elle possède les réseaux, l'expertise et la puissance politique pour négocier des exemptions, des subventions ou des protections douanières.
Cependant, cette survie n'est pas sans coût. La fin du pétrodollar et la fragmentation du système financier mondial réduisent drastiquement ses marges de manœuvre. Les marchés profonds, liquides et universellement acceptés en dollars n'ont pas d'équivalent en yuan ou en roupies. La capacité d'arbitrage global, qui permettait de maximiser les profits en jouant sur les différences de taux et de régulations entre pays, s'effondre. La grande bourgeoisie doit désormais composer avec un monde multipolaire où elle n'est plus l'arbitre unique. Paradoxalement, c'est cette même classe qui a le plus soutenu les politiques impérialistes agressives et l'extrême droite (comme nous l'avons vu en I.3, la « répétition de l'histoire »). Le boomerang la frappe donc en retour, mais elle a les ressources pour s'en remettre, au prix d'une lourde recomposition de ses placements et d'une perte de rentabilité à long terme. Elle survivra, mais elle ne sera plus aussi puissante qu'avant.
b. La petite bourgeoisie : La grande perdante du déclassement
À l'opposé, la petite bourgeoisie possédante (propriétaires de PME, cadres supérieurs, professions libérales, épargnants aisés) est la grande perdante du boomerang impérialiste. Ses entreprises, ancrées dans l'économie locale et dépendantes des chaînes d'approvisionnement globales, ne peuvent être délocalisées à la vitesse de la lumière. Confrontées à la hausse brutale des coûts énergétiques, à la rupture des flux logistiques et à l'inflation importée, leurs marges s'effondrent. Beaucoup font faillite, non par manque de compétence, mais parce que le système dans lequel elles évolaient s'est brisé sous leurs pieds.
Les classes moyennes supérieures, qui avaient placé leur épargne de précaution dans des instruments financiers « modernes » (ETF, assurances-vie en euros, cryptomonnaies), découvrent avec horreur que ces placements se dévaluent massivement. Le rêve du « rentier tranquille », qui permettait de vivre de ses intérêts sans travailler, s'effondre avec la valeur du dollar et la crédibilité des marchés. Cette petite bourgeoisie, qui avait souvent voté ou toléré l'extrême droite par peur du déclassement, par désir de protection de la propriété privée et de restauration de l'ordre, se retrouve déclassée par les politiques mêmes qu'elle soutenait. C'est le cœur du boomerang de classe : le fascisme promettait de protéger la propriété contre le chaos, mais il a produit le chaos qui détruit la propriété.
c. La fracture politique du bloc bourgeois
La dialectique de cette situation est claire : la grande bourgeoisie survit au boomerang en recomposant son portefeuille, tandis que la petite bourgeoisie est détruite. Cette asymétrie reproduit la logique cruelle du capitalisme en crise : les coûts de la décadence impériale sont socialisés vers le bas (destruction des PME, appauvrissement des classes moyennes), tandis que les profits sont préservés vers le haut (par la mobilité des capitaux). Mais cette fracture économique crée une fracture politique au sein du bloc bourgeois.
La petite bourgeoisie ruinée, qui se sent trahie par l'ordre qu'elle avait soutenu, devient un réservoir politique instable. Elle n'est plus acquise à l'extrême droite, car celle-ci a échoué à la protéger. Elle est disponible pour un projet alternatif : soit une gauche capable de lui offrir une protection matérielle crédible (protectionnisme social, soutien aux PME, démarchandisation des services essentiels), soit un populisme encore plus radical, qui lui promettra de venger sa trahison. Le boomerang impérialiste a donc brisé l'unité apparente du camp de l'ordre, révélant que la défense de la propriété privée n'est pas un bloc monolithique, mais un champ de bataille où les intérêts de la grande et de la petite bourgeoisie divergent désormais de manière irréconciliable.
5. La fenêtre de possibilité pour la gauche : La périphérie comme pôle de stabilité
La délégitimation accélérée des extrêmes droites au pouvoir, couplée à l'effondrement matériel du centre impérialiste, ouvre une fenêtre historique pour un projet progressiste. Cependant, cette opportunité ne se saisira pas par la seule dénonciation morale du fascisme ou par la nostalgie d'un libéralisme révolu. Elle exige une alternative crédible sur le plan matériel, capable de répondre concrètement à la destruction de l'épargne, à la précarisation des entreprises et à l'insécurité énergétique. Or, la recomposition géopolitique en cours modifie radicalement les termes de cette alternative : la périphérie, autrefois perçue comme un espace de risque et de dépendance, s'impose désormais comme un pôle de stabilité relative face à un centre devenu chaotique.
La dialectique de la situation est sans équivoque. La perte de crédibilité militaire américaine (symbolisée par le détournement des porte-avions), l'effritement du pétrodollar et la résilience démontrée de la Chine transforment la carte stratégique mondiale. Là où le centre impérialiste ne peut plus garantir ni la sécurité des routes maritimes, ni la stabilité monétaire, ni la continuité des approvisionnements, la périphérie offre des solutions tangibles. La Chine, avec sa souveraineté énergétique et ses réseaux logistiques terrestres ; les pays émergents, sortis du système du pétrodollar et cherchant de nouveaux partenaires ; les producteurs africains, en quête de souveraineté et de valorisation de leurs ressources : tous constituent des pôles de stabilité auxquels les pays du centre, déçus par l'incapacité de leurs propres élites, sont contraints de se tourner.
L'élargissement de cette analyse par le prisme du boomerang de classe (IV.3-4) est déterminant. La petite bourgeoisie occidentale, ruinée par la crise financière et les faillites d'entreprises, constitue un réservoir politique potentiel pour la gauche. Mais cette classe, qui a soutenu l'extrême droite par peur du déclassement, ne reviendra vers la gauche que si celle-ci lui offre une protection matérielle concrète, là où le fascisme a échoué. La gauche ne peut plus se contenter de promesses abstraites ; elle doit proposer un programme de survie économique :
La démarchandisation des services essentiels (énergie, transports, santé, logement) pour réduire les coûts fixes des ménages et des PME, les protégeant de l'inflation importée.
Le protectionnisme social et industriel pour sécuriser les marchés intérieurs, empêcher la délocalisation des entreprises et garantir l'emploi local.
L'accès à des partenariats commerciaux stables avec la périphérie, permettant de contourner les blocus et les sanctions du centre impérialiste, et d'assurer l'approvisionnement en matières premières et en biens de consommation.
Cette stratégie transforme la gauche d'un mouvement de protestation en un projet de reconstruction nationale et internationale. Elle ne s'oppose pas seulement au fascisme ; elle le remplace par une efficacité économique supérieure.
La conséquence stratégique est majeure : une gauche au pouvoir en France, ou dans tout autre pays du centre, aurait accès à des partenaires plus fiables et plus diversifiés que ce que les programmes traditionnels (comme celui de LFI en 2022) ne l'anticipaient. La Chine résiliente, les pays émergents dé-dollarisés, les producteurs africains souverains : autant de partenaires avec lesquels construire des relations d'échange égalitaires, loin des schémas de prédation du passé. L'internationalisme de rupture n'est plus un vœu pieux ou une utopie lointaine ; il est rendu possible et nécessaire par la crise matérielle du centre. La gauche a désormais la possibilité de bâtir une alliance mondiale avec les périphéries, non pas pour les exploiter, mais pour construire un système alternatif de sécurité et de prospérité, là où l'impérialisme américain a échoué. C'est dans cette convergence entre la protection des classes populaires et l'alliance avec les périphéries que réside la clé de la victoire politique et de la transformation sociale.
Conclusion
La crise d'Ormuz et ses répercussions globales ne constituent pas un simple épisode géopolitique parmi d'autres ; elles révèlent la fin d'un cycle historique et l'avènement d'une nouvelle configuration mondiale. Notre analyse a permis de retracer le mouvement dialectique qui, de la perte de maîtrise des nœuds d'extraction (I) à l'effondrement du pétrodollar (II), a permis à la périphérie de transformer sa vulnérabilité en levier de contre-hégémonie (III). La Chine, la Russie, l'Iran et les puissances émergentes ne sont plus les victimes passives d'un ordre imposé par Washington ; elles sont devenues les architectes d'un système alternatif, fondé sur la souveraineté énergétique, la diversification monétaire et des corridors logistiques échappant au contrôle naval américain.
Ce basculement géopolitique a des conséquences politiques immédiates et dévastatrices pour le centre impérialiste. Le boomerang impérialiste a frappé de plein fouet les sociétés occidentales, révélant la faillite du néofascisme comme projet de stabilisation. Les exemples de Trump, Bardella et Milei démontrent que la promesse fasciste de restaurer l'ordre et la prospérité par la force est une illusion : le fascisme ne restaure rien, il accélère la destruction des conditions matérielles de reproduction sociale. La dégradation de l'épargne via l'effondrement des ETF et des cryptomonnaies, la faillite des PME et l'inflation galopante ont brisé le contrat implicite entre l'extrême droite et sa base électorale. La petite bourgeoisie, autrefois le bastion du conservatisme, se retrouve déclassée par les politiques mêmes qu'elle soutenait, créant une fracture politique au sein du bloc bourgeois.
Cependant, cette crise n'est pas seulement une fin ; elle est aussi une fenêtre de possibilité. La délégitimation du centre impérialiste et la résilience démontrée de la périphérie ouvrent la voie à un projet progressiste qui ne se contente pas de dénoncer le fascisme, mais qui propose une alternative matérielle crédible. La gauche a désormais la possibilité de construire une alliance stratégique avec les périphéries — Chine, pays émergents, producteurs africains — pour contourner les blocus, sécuriser les approvisionnements et construire une économie de souveraineté. Cette stratégie exige de dépasser les vieux clivages pour proposer une démarchandisation des services essentiels, un protectionnisme social et une coopération internationale égalitaire.
L'histoire montre que rien n'est écrit d'avance. Le déclin d'un empire ne signifie pas automatiquement l'avènement d'un monde meilleur ; il peut aussi ouvrir la voie à de nouvelles formes de barbarie si les forces progressistes ne savent pas saisir l'opportunité. Mais la convergence des leviers de la périphérie et la crise interne du centre créent une conjoncture unique. La tâche des forces de gauche est de transformer cette douleur matérielle en une exigence politique de rupture, en montrant que la sécurité et la prospérité ne viendront pas du retour à un ordre impérialiste révolu, mais de la construction d'un nouveau monde, fondé sur la souveraineté partagée et la justice sociale. Le centre impérialiste s'effondre ; à nous de construire ce qui viendra après.
